La Révolution commence par une orgie

La propagande « patriotique » de Philippe d’Orléans et de ses amis ne tarda pas à porter ses fruits.
Au mois de septembre, des émeutes quotidiennes éclatèrent à Paris où le pain manquait. L’année précédente, un extraordinaire ouragan de grêle avait haché une partie de la moisson depuis les bords de la Charente jusqu’à ceux de l’Escaut, et la farine était devenue une denrée rare.
Malgré cette disette, le 1er octobre, Louis XVI commit la maladresse d’offrir un repas aux officiers du régiment de Flandres. Marie-Antoinette y parut, tenant le dauphin dans ses bras, et l’on sabla le champagne, tandis que l’orchestre jouait : « Ô Richard, ô mon roi, l’univers t’abandonne », ce qui était un chant curieusement prophétique…
Ce banquet fit mauvaise impression sur les petites gens, et les amis du duc d’Orléans en profitèrent pour crier au scandale et dresser le peuple contre la cour.
Distribuant de l’argent, rassemblant des mécontents, ils préparèrent minutieusement une « réaction spontanée ». Quatre jours leur furent, pour cela, nécessaires. Le 5 octobre, une foule hurlante quittait Paris, dirigée par le sergent Maillard, et marchait sur Versailles.
On a dit et répété qu’il s’agissait de braves Parisiennes dont les enfants avaient faim et qui allaient réclamer du pain au roi. En réalité, on sait aujourd’hui que les huit mille femmes conduites par Maillard et encadrées par des émeutiers à la solde du duc d’Orléans, comprenaient beaucoup de travestis. Ceux-ci étaient « aisément reconnaissables à leur voix masculine, à leur visage mal rasé et mal fardé, à leurs robes mal portées, sous lesquelles, dans le désordre de l’action, plus d’un d’entre eux laissaient voir une poitrine velue, trop dépourvue du développement mammaire caractéristique des femmes » . (18)
À ces fausses ménagères, les amis du futur Philippe-Égalité avaient joint plus de trois mille filles publiques recrutées dans les faubourgs et dans la population galante du Palais-Royal.
Le groupe orléaniste était habile. Il savait qu’un tel élément allait jeter le désordre dans les troupes françaises et étrangères préposées à la garde du château.

Cette furieuse mascarade avança sur la route de Versailles dans un bourdonnement de cris, d’insultes, de grossièretés. On entendait :
– Du pain ou les tripes de la reine. On va lui tordre le cou à cette putain-là ! À mort !
Dans chaque village, les bacchantes abandonnaient les canons peints en rouge qu’elles tiraient pour aller enfoncer les devantures, saccager des caves et vider des bouteilles…
De braves gens cachés derrière leurs volets clos s’inquiétaient :
– Qui sont ces ivrognesses ? Comment ont-elles eu des canons ? Qui donc les dirige ?
Certains pensaient que quelques membres du Parlement devaient être derrière ce soulèvement. D’autres soutenaient que des trafiquants de farine voulaient créer le désordre et s’enrichir, mais personne n’imaginait que cette foule hurlante pouvait être payée par un prince du sang et annoncer une révolution.
Quand la colonne se trouva devant le palais, Maillard fit chanter la célèbre chanson : « Vive Henri IV ». On remarqua alors que les voies étaient fortement avinées…
Les filles du Palais-Royal commencèrent sans tarder la besogne pour laquelle on les avait engagées… Aguichant les soldats du régiment de Flandre, elles se laissèrent lutiner et prendre au pied des arbres, parmi les bouteilles vides et les papiers gras. Les allées qui menaient aux grilles du château ressemblèrent alors à une foire. On y buvait, on y chantait, on y faisait l’amour sans aucune pudeur…
Le soir, louis XVI reçut dans la salle du Conseil une délégation de cinq femmes. Celle qui devait prendre la parole, une toute jeune ouvrière en sculpture, Louison Chabry, troublée à la vue du roi, murmura :
– Du pain…
Et s’évanouit.
Quand elle fut revenu à elle, louis XVI parla avec beaucoup de gentillesse :
– Mes pauvres femmes, je n’ai pas de pain dans ma poche ; mais vous pouvez aller dans les offices, vous y trouverez des provisions ; pas autant qu’autrefois, mais enfin vous y prendrez ce qui s’y trouvera…
Puis il annonça qu’il envoyait l’ordre d’amener des grains de Senlis pour approvisionner
Paris, et embrassa Louison.
Les cinq femmes ressortirent du palais, ravies.
– Vive notre bon roi ! disaient-elles. Demain nous aurons du pain.
Les mégères et les filles de joie, furieuses de voir la tournure que semblaient prendre les événements, accusèrent Louison et ses compagnes de s’être laissé acheter. Insultées, bousculées, les pauvres filles furent trainées sous un réverbère pour y être pendues. Déjà on leur passait une jarretière autour du cou, lorsque l’officier du poste de la grille parvint à les dégager.

Tandis que les mégères continuaient à vociférer devant le palais, Maillard rassembla les filles de joie les plus avenantes pour les conduire à l’Assemblée Constituante. Il en trouva une centaine que suivirent malheureusement quelques poissardes.
L’arrivée de cette troupe féminine dans la salle des séances produisit un désarroi indescriptible parmi les députés.
– Attendez, mes petits cocos, disaient les filles, on va s’aimer !
Le président, écœurés de voir ces prostituées, ivres pour la plupart, se coucher sur les bancs, vomir, ou faire des agaceries aux représentants du peuple, se leva et disparut.
Aussitôt, la femme Landelle s’empara du fauteuil, s’y installa, agita la sonnette et cria :
Approchez ! Approchez ! Venez nationaux ! Je donne la parole !
Indignés, quelques députés quittèrent l’Assemblée. Les autres, maintenus par les filles qui s’asseyaient sur leurs genoux, les embrassaient et leur faisaient mille cajoleries, durent rester dans la salle.
Des scènes érotico-burlesques se déroulèrent alors sur chaque banc. Les prostituées, soulevant leurs jupes, montraient à tout un chacun la source de leurs revenus, et il s’ensuivait naturellement un grand trouble chez les députés. Bientôt, ceux qui possédaient un sang vif se laissèrent tenter… Les autres suivirent. Et, pendant deux heures, la salle de l’Assemblée Constituante fut transformée, nous dit-on, « en un vaste clapier ».
Lorsque l’orgie fut terminée, chaque représentant du peuple rentra à son hôtel, suivi d’une ou de plusieurs gourgandines ; et l’on raconte qu’une bacchanale effrénée eut lieu dans un établissement de bains…
Tous les députés étaient finalement ravis de cet intermède galant. Tous, sauf un, qui avait peur des femmes et demeurait à trente et un ans dans l’état virginal de sa naissance : Maximilien Robespierre.
Le pauvre avait connu un grand embarras lorsqu’une fille était venue s’asseoir sur ses genoux. Craignant de ne pas savoir agir, il s’était contenté de lui parler politique et de commenter pour elle les événements de la journée. Le soir, un peu émoustillé tout de même, il la laissa venir dans sa chambre et perdit – entre autres choses – sa timidité.

Le lendemain matin, mégères, poissardes et filles de joie étaient de nouveau devant le palais. Armées de piques, de bâtons et de massues, elles criaient des mots terrifiants.
– À mort ! Allons chez la reine couper sa tête, fricasser ses foies.
D’autres parlaient de faire des cocardes avec les entrailles de « cette sacrée coquine ».
À dix heures, le roi parut au balcon pour déclarer qu’il acceptait d’être conduit à Paris et de s’y fixer désormais…
La foule célébra bruyamment sa victoire et Louis XVI rentra penaud dans son appartement. Une monarchie vieille de treize siècles s’écroulait…
Deux heures plus tard, les souverains, entourés de braillardes échevelées, prenaient la route de la capitale.
Cette fois, la Révolution était en marche…
Devant le carrosse royal, des femmes portaient, fichées sur une pique, les têtes de deux gardes égorgés le matin. Derrière, recroquevillé au fond d’une voiture, un homme considérait avec haine cette populace qui insultait l’être qu’au monde il aimait le plus. C’était Fersen.
La main sur son épée, il se tenait prêt à bondir dans la foule et à mourir pour Marie-Antoinette…
À Paris, la foule acclama « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » ; mais les amis de Philippe d’Orléans créèrent en plusieurs endroits des incidents regrettables. À Auteuil, des voyous crachèrent dans le carrosse ; à Chaillot, un ouvrier boulanger lança des fruits pourris sur les chevaux et, rue Saint-Honoré, on vit une prostituée retrousser ses jupes et montrer sa croupe aux souverains peinés…
Le soir même, certains membres de l’assemblée Constituante commentaient avec joie ces événements.
Ils eussent été moins détendus s’ils avaient pu deviner qu’ils étaient presque tous atteints d’une mauvaise maladie dont les filles de joie du sergent Maillard devaient être tenues pour responsable…

Guy Breton, Histoires d’amour de l’histoire de France, t. 1, Omnibus, p. 33-37.

18. Louis Gastine, Les Jouisseurs de la Révolution.

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