Le Discours vrai (les répugnances sentimentales)

Le Dieu de Celse est un dieu patricien, celui des âmes fières qu’on prie debout et le front haut, non le patron des misérables, le consolateur des affligés, qu’on implore avec des larmes d’extase au pied du crucifix dans la défaite de tout son être. Ce que le monde antique a glorifié par-dessus tout, c’est la beauté dorienne du héros grec, le silence majestueux du vainqueur dans Pindare, la haute tenue d’une âme qui se possède. Celse et ses congénères stigmatisent dans le christianisme la même sensiblerie, la même falsification des valeurs que nous condamnons chez les romantiques. Ceux-ci ne s’apitoient rien tant que sur un crime passionnel ou sur la destinée d’une prostituée, comme si rien n’était plus digne d’intérêt que le cas de Rolla, la vie de la fille Elisa ou l’affaire Clémenceau. L’héroïne du grand roman de Rousseau, Julie, n’atteint un si haut degré de vertu que parce qu’elle a traversé l’amour coupable ; elle est mise bien au-dessus de la princesse de Clèves, qui puise dans le souci de sa gloire l’orgueil de s’y refuser. Sans doute, les humaines faiblesses témoignent souvent d’une vivacité de tempérament qui n’est point sans générosité, et d’une tendresse de cœur qui ne va pas sans être émouvante. Le péché, en bien des cas, est la petite compensation et, parfois, l’éminente noblesse de ceux qui n’ont pas les commodités sociales d’être vertueux. Mais la sensibilité morale des premiers chrétiens, admirable du point de vue de l’absolu, dès qu’on l’applique à la conduite de la vie, ne va à rien moins qu’à bouleverser l’ordre public, en exaltant par-dessus tout le paria, le bohême qui a choisi « la meilleure part », l’imprévoyant qui laisse au Père céleste le soin de subvenir à sa subsistance, le « jongleur de Dieu » qui sait seulement chanter les laudes du Seigneur. L’exemple d’un Tolstoï montre qu’à prendre l’Evangile au pied de la lettre, on en vient logiquement à préconiser la suppression des organes essentiels de la vie sociale, à commencer par les tribunaux qui sauvegardent le respect des lois, fût-ce au détriment de l’équité. Goethe déclarait qu’il préférait l’injustice au désordre. Les chrétiens des premières générations pensaient le contraire : ils apparurent aux conservateurs de l’Empire comme des réformateurs dangereux, des idéalistes impossibles. Les Pères de l’Eglise virent le danger et s’employèrent à y parer. Ils comprirent la nécessité de composer avec le siècle. Le christianisme ne triompha politiquement qu’en éliminant son romantisme social, s’en remettant aux ordres réguliers du soin de réaliser l’utopie évangélique, en marge de la société séculière qui ne s’en accommodait à aucun titre. Le monachisme sauva la destinée temporelle de l’Eglise, tout comme la colonisation a été souvent pour une vieille nation un procédé élégant d’évincer l’élément révolutionnaire des partis avancés, en ouvrant un champ vierge à leur activité débordante et à leur besoin d’aventure.

Le romantisme du péché n’en resta pas moins la séduction suprême du christianisme. Celui-ci donna au plaisir la saveur du danger et il fit de l’abjection une voie de sanctification éminente. A l’ivresse de la passionnée d’amour qui savoure le vertige de se perdre éternellement pour le luxe d’une heure de plaisir interdit, correspond la soif d’humiliation qui possède la sainte, le besoin de se dégrader, d’essuyer toutes les avanies pour la gloire de son époux céleste. L’amour s’enivre des sacrifices qu’il accepte et des déchéances qu’il consent. Le tempérament de feu de sainte Thérèse, son instinct de domination, mêlé à l’idéal chevaleresque de son époque, ne pouvait en faire que la réformatrice du Carmel ou une grande dame de cour, menant des intrigues d’Etat,  bravant toute loi divine et humaine, embrasant l’Escurial de l’ardeur de ses sens. Don Juan est plus proche qu’on ne le pense de Jean de la Croix. Tous les tourmentés de l’imagination, tous les inquiets du cœur sont candidats à l’extase. Diderot disait brutalement de Rousseau : je le vois tourner autour d’une capucinière. De par sa complexion, la femme surtout cède à cet attrait. En l’écartant du service divin, l’Eglise l’humilie, mais en l’éloignant parce que trop périlleuse, elle l’enorgueillit ; en proclamant que sa chair n’est que corruption et que cendre, elle porte défi à sa beauté ; mais en faisant de son corps le vase d’élection du Seigneur et l’instrument coutumier de notre perdition, elle confère au don d’elle-même une valeur infinie. Tout le raffinement de l’amour courtois en perpétuelle coquetterie avec la nature, toute l’apologie romantique de la passion procèdent de là. En voulant l’abaisser, le christianisme s’est trouvé placer la femme sur un piédestal. Un ancien s’étonnerait du rôle qu’elle joue dans nos préoccupations quotidiennes. La volupté des âmes, la fascination du péché que l’on goûte d’autant plus qu’on le combat, la divinisation de l’amour demeurent la grande magie du christianisme.

(…)

Quelle est donc, au gré de Celse, la raison qui pousse les chrétiens à s’adresser à des gens débiles d’intelligence, à des femmes, à des enfants plutôt qu’à des hommes faits et cultivés ? C’est que des esprits virils, mûrs et policés, ne se prêtent pas à être si aisément dupés, au lieu que les petites gens, l’âge tendre ou le sexe faible se laissent facilement circonvenir. Le même souci de prosélytisme qui les fait s’adresser aux méchants et à la « canaille » leur recommande particulièrement de prendre dans leurs filets les ignorants et les sots, proie ordinaire des charlatans.

Et Celse brosse de main de maître le tableau étonnant des méthodes de propagande des chrétiens sur la place publique ou dans les gynécées où ils s’emploient à saper l’autorité du chef de famille et des précepteurs. « On y voit des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons, des gens de la dernière ignorance et dénués de toute éducation, qui, en présence de leurs maîtres, hommes d’expérience et de jugement, ont bien garde d’ouvrir la bouche ; mais surprennent-ils en particulier les enfants de la maison ou des femmes qui n’ont pas plus de raison qu’eux-mêmes, ils se mettent à leur débiter des merveilles. C’est eux seuls qu’il faut croire ; le père, les précepteurs sont des fous qui ignorent le vrai bien et sont incapables de l’enseigner. Eux seuls savent comment il faut vivre ; les enfants se trouveront bien de les suivre, et, par eux, le bonheur visitera toute la famille. Si, cependant qu’ils pérorent, survient quelque personne sérieuse, des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent ; les effrontés ne laissent pas d’exciter les enfants à secouer le joug, insinuant en sourdine qu’ils ne veulent rien leur apprendre devant leur père ou leur précepteur, pour ne pas s’exposer à la brutalité de ces gens corrompus, qui les feraient châtier. Que ceux qui tiennent à savoir la vérité, plantent là père et précepteur, et viennent avec les femmes et la marmaille dans le gynécée, ou dans l’échoppe du cordonnier ou dans la boutique du foulon, afin d’y apprendre la vie parfaite. Voilà comment ils s’y prennent pour gagner des adeptes. »

Là gît l’impiété majeure des chrétiens aux yeux de Celse. Dans les autres mystères, si nombreux à son époque, on entendait déclarer dans les formules d’initiation : « Qu’approchent ceux-là seuls qui sont indemnes de tout crime, dont la conscience n’est oppressée d’aucun remords, qui ont bien et justement vécu ». Dans les mystères des Grandes Déesses, les hiérophantes proclamaient : « Que personne ne pénètre dans ces murs, à moins d’avoir conscience d’une âme pure et innocente». Toute autre est la clientèle que les chrétiens convient au salut éternel. « Quiconque est un pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d’esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu’il approche, le royaume de Dieu lui appartiendra ».

Celse a vraiment touché ici les deux principaux ressorts de la propagande et du succès du christianisme. Celui-ci, à l’origine, fut vraiment la religion des ignominieux, de ceux pour lesquels dans le monde antique ne luisait pas le moindre brin d’espoir, des désespérés que la vilenie de leur condition et l’infamie de leur conduite excluaient à tout jamais des bénéfices de la civilisation, des consolations de la sagesse, des garanties de survie des religions de mystère qui refusaient l’initiation aux criminels. Le christianisme eut des pardons pour tous les crimes : plus on est pécheur, plus on lui appartient. Constantin se fera chrétien parce qu’il croit que les chrétiens seuls ont des expiations pour le meurtre d’un fils par son père. Néron, hanté dans les derniers temps de sa vie par les Furies qui tourmentent l’âme des parricides, n’osant se faire initier aux mystères d’Eleusis parce que la voix du héraut en écarte les impies et les scélérats, se fût fait baptiser, s’il eût mieux connu la doctrine de cette poignée d’anarchistes qu’il persécuta comme incendiaires.

Non seulement le christianisme fait briller une espérance infinie pour le pécheur le plus dégradé, mais il s’adresse aux intelligences les plus frustes. Le néo-platonisme qui mena deux siècles durant la lutte contre la religion nouvelle, est lui aussi une économie de salut ; mais il fait de la connaissance la condition même de la libération de l’âme et de l’union avec Dieu. Justin raconte dans le Dialogue avec Tryphon, qu’il renonça à suivre les leçons d’un péripatéticien, parce que celui-ci exigeait qu’il apprît d’abord la géométrie et diverses disciplines avant d’aborder l’étude de la philosophie : cette exigence lui parut un inutile détour de ce qu’il cherchait. Ceux qui préfèrent la recherche à la découverte, l’effort à la satisfaction, les instincts de création aux instincts de possession éprouveront le même malaise que Celse en présence d’une religion assurée de complaire toujours au grand nombre, en offrant la promesse d’une connaissance intégrale et d’une béatitude infinie au plus ignare, pourvu qu’il croie aveuglément, et au plus vil, pourvu qu’à l’instant où l’appellera la grâce de Dieu il se repente de son infâmie.

Louis Rougier, Celse contre les chrétiens, Paris, Le Labyrinthe, 1997, p. 48-56

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