Le crépuscule de l’Angleterre (1)

Le contexte historique

On se demande depuis longtemps dans quelle mesure on peut tirer des leçons de l’histoire. Cela dépend beaucoup des capacités de l’élève. Il n’y a probablement aucun domaine, hormis l’économie, dans lequel la conjecture joue un si grand rôle. On peut sélectionner pratiquement n’importe quel ensemble de faits pour prouver n’importe quelle théorie, aussi absurde qu’elle soit. Dans ce chapitre, nous ne tenterons pas de faire une généralisation philosophique. Notre seul but est de montrer comment le développement historique de l’Angleterre a contribué à la décision fatidique et fatale que son gouvernement a prise le 3 septembre 1939.

Il y a quelque chose de dramatiquement ironique dans le choix de cette date par M. Chamberlain. Car le 3 septembre est la date de naissance d’Oliver Cromwell et aussi celle de sa mort. Et très rares sont ceux qui comprennent combien l’Angleterre d’aujourd’hui est redevable à Cromwell. Ce personnage frustre, coriace, sans scrupules et hypocrite a toujours ses admirateurs. Même des lettrés aussi perspicaces et aussi essentiellement honnêtes que Thomas Carlyle lui ont rendu hommage. Et la plupart des libéraux anglais, qui rejettent la dictature, ont chanté les louanges de cet autocrate belliqueux parce qu’il a été le premier Anglais à réaliser une unité métaphysique totale entre la Bible, l’argent et l’épée. Le lecteur ne doit pas penser que nous entendons contester les vertus de Charles I, le bon père et le mari fidèle. Au contraire, si cet homme, qui avait la foi du charbonnier, avait su tenir sa parole, s’il ne s’était pas considéré comme l’ambassadeur tout-puissant de l’Angleterre, il est tout à fait possible que le nom d’Oliver Cromwell serait resté enveloppé dans la médiocrité d’où il est sorti. Le destin en décida autrement.

C’est en 1642 qu’éclata la guerre civile anglaise, qui devait plonger toutes les Îles britanniques dans le chaos. D’un côté, il y avait Charles, représentant la monarchie illimitée, l’Église anglicane et, dans une petite mesure, un concept féodal de la société ; de l’autre, une combinaison vraiment très étrange. C’était essentiellement un parti composé des factions bourgeoises et puritaines qui avaient déjà montré des signes d’agressivité sous le règne d’Elizabeth.

Le despotisme des Tudors avait été établi en 1485 parce que le commerce aurait été impossible sans un gouvernement fort et aussi parce que le pays tout entier en avait assez des disputes permanentes qui agitaient ce qui restait de la vieille aristocratie. Mais à peine cette autocratie, cette dictature, avait-elle apporté la prospérité aux Anglais qu’un mouvement commença à la renverser. Il était des plus naturels que les princes marchands, enrichis par le butin du Nouveau Monde, refusent de payer des impôts – et de lourds impôts – au trône, auquel ils devaient leur réussite. La tendance sinistre à considérer l’argent et le pouvoir comme synonymes se fit jour dès cette époque dans l’histoire anglaise. Cette nouvelle ploutocratie fut soutenue avec enthousiasme par les puritains. Ces extrémistes, sincères quoique fanatiques, avaient d’indubitables griefs. On leur avait positivement interdit de pratiquer leur religion. Ils étaient, dans de nombreux cas, persécutés avec l’intolérance de l’époque, comme l’étaient les catholiques romains. Ces puritains, cependant, étaient enivrés de philosophie juive. Ils ne se contentaient pas de lire l’Ancien Testament. Il fallait qu’ils s’identifient aux personnages qui s’y trouvent. Ils s’appelaient par exemple « Hew-Agag-In-Pieces-Before-The-Lord ». [1] Ben Jonson exagérait à peine quand il appela ses puritains Tribulation Wholesome et Zeal-in-the-Land. [2] Certes, le matérialisme des Juifs, tel qu’il est exposé dans l’Ancien Testament, s’était gravé dans leurs âmes : car, avec tous leurs psaumes et tous leurs hymnes, ils commencèrent bientôt à gagner beaucoup d’argent. Par un processus plutôt obscur, ils s’insinuèrent progressivement dans les classes marchandes, peut-être parce que leur religion ne leur permettait aucun vice, sauf la cupidité. Si leur entrée dans la ploutocratie n’est pas facile à expliquer, il n’est pas difficile d’expliquer pourquoi un grand nombre de marchands devinrent puritains. C’est qu’il semblait beaucoup plus digne de protester contre la Couronne au nom de la liberté religieuse que pour la défense de l’évasion fiscale. Ainsi, sous le prétexte de se battre pour le protestantisme, beaucoup de personnages riches livraient une grande bataille pour la suprématie politique.

Les Cavaliers [3] voyaient relativement clair dans leur jeu : mais ils étaient très loin d’avoir confiance en leur roi. Le destin du comte de Strafford [4] avait montré à quel point on pouvait compter sur la fidélité personnelle de Charles. La cause du roi était soutenue par au moins la moitié de la population anglaise : mais il n’y avait pas de dirigeants dignes de confiance et le parlement disposait de l’argent de la City. Les royalistes n’avaient pas plus que ce qu’ils pouvaient retirer de leurs propriétés et de leurs biens familiaux. C’était vraiment une guerre entre Mammon et les Légions des Perdus. Mammon l’emporta. Cromwell devint le dictateur militaire de la révolution. Non seulement il exécuta le roi, mais les bavards parlementaires furent traités sans ménagements. Si la guerre avait été faite pour la défense de la liberté parlementaire, le dirigeant des forces parlementaires n’eut aucune hésitation à faire mettre littéralement à la porte du parlement tous ceux de ses membres qui n’étaient pas d’accord avec lui. Cet homme remarquable convoqua une assemblée exceptionnelle après l’autre dans une tentative pitoyablement infructueuse de prouver qu’il croyait à la représentation populaire : mais ses intentions véritables n’apparurent au grand jour qu’à partir du moment où il eut placé le pays entier sous l’administration de dix majors-généraux, dont la principale préoccupation fut d’empêcher les gens de manger des mince pies à Noël ou de s’amuser le dimanche.

Un acte positif mémorable doit être inscrit au crédit d’Olivier. Il réadmit les Juifs en Angleterre, d’où ils avaient été bannis bien des siècles auparavant par ce monarque éminemment sage que fut Edouard I. Il est plus que probable que les usuriers juifs avaient aidé la City à remporter la victoire sur la Couronne : et il est intéressant de noter qu’après la migration de la petite noblesse juive en Angleterre, Amsterdam commença à perdre son importance comme centre financier. Et, en vingt ans, Angleterre fit trois fois la guerre à la Hollande. Ce sont là des faits : et il faut laisser le lecteur en tirer la conclusion qu’il veut. La Hollande dépendait évidemment du commerce extérieur et non de ses propres sources de richesse : et son déclin comme place financière de premier ordre date de l’accession au pouvoir d’Olivier Cromwell. Sans suggérer que ces tire-sous juifs apportèrent la prospérité à l’Angleterre, le fait est que leur arrivée donna le signal de l’adoption de cette philosophie du commerce qui perdure depuis en Angleterre. L’organisation financière de la City commença à se développer dans une direction qui aboutit à l’établissement, en 1694, de la Banque d’Angleterre comme organisme de crédit privé du gouvernement.

Cromwell mourut en 1658. Il n’avait tout simplement pas réussi à créer un système de gouvernement constructif. Il légua ses pouvoirs à son fils, Richard, un humble incompétent qui suivit le conseil des chefs militaires et se retira rapidement de la vie publique. Moins d’un an plus tard, l’Angleterre était en proie à l’anarchie. Les généraux ne savaient pas sur quel pied danser, la sécurité des biens n’était plus assurée et les marchands commençaient de nouveau à se plaindre : « Donnez-nous un gouvernement qui rétablisse l’ordre public et nous permette de gagner de l’argent. » En fait, cette classe et, même, un bon nombre de ceux qui avaient pris les armes contre leur souverain, le roi Charles I, déclarant que la monarchie était une mauvaise chose et une invention du diable, se mirent alors à réclamer à cor et à cri un nouveau roi.

Et, bien sûr, il y eut un roi. Le débonnaire Charles Stuart, qui avait appris tous les secrets du parasitisme et de la tromperie à la cour de France, avait volontiers accepté le trône, avait pris la ferme résolution de ne plus jamais partir en voyage. Ce curieux personnage, avec cette diplomatie dans laquelle il était passé maître, acquit un pouvoir personnel plus fort que tout autre monarque anglais depuis les Tudors : en effet, au cours des quatre dernières années de sa vie, il gouverna sans parlement. Néanmoins, un coup fatal fut porté au principe de la monarchie absolue : et le pouvoir de Charles ne lui survécut pas. Tout, chez son successeur, Jacques II [5], fut admirablement calculé pour le détruire.

Entre-temps, cependant, un changement révolutionnaire s’était produit dans la politique anglaise. Le système de partis avait été créé. En 1679, tous les ménages anglais connaissaient les termes de « Whig » et de « Tory ». Une grande lutte se déroulait : et la question était, théoriquement au moins, de savoir si le catholique duc d’York devait succéder au trône. Les Tories, le parti de la cour, représentaient les restes des Cavaliers. Ils défendaient la monarchie, le droit divin des rois, l’Église anglicane et, dans une grande mesure, les intérêts agricoles. C’étaient, pour la plupart, des aristocrates ou des hommes qui croyaient à une aristocratie foncière comme base de l’organisation sociale. Les Whigs maintenaient la suprématie du parlement, la nécessité du protestantisme – plus il était extrême, mieux c’était – et les intérêts de la finance de la City par opposition à ceux de l’industrie agricole. Ils étaient les successeurs des Roundheads, [6] mais ils avaient attiré dans leurs rangs un certain nombre de personnes qui n’avaient aucune conviction réelle et étaient simplement dégoûtés par la conduite et le caractère des Stuarts. De ces éléments indéterminés sortirent plus tard des hommes comme Chatham et Burke, à qui aucun motif indigne ne peut être légitimement imputé. D’autre part, la politique des Whigs consistait en un matérialisme crasse et celle du toryisme se réduisait à une incompétence mystique et à une attitude purement négative envers le progrès que la dynamique de la civilisation exigeait. Ainsi, pendant des siècles, l’Angleterre fut condamnée à être divisée, les descendants financiers des Roundheads ne cessant de se servir des descendants héroïques mais peu réalistes des Cavaliers.

C’est une très grave erreur de croire que le parti conservateur d’aujourd’hui représente l’ancienne philosophie tory. Le fait est qu’après 1745 Whiggery détruisit tout ce qui restait du vrai toryisme : et dès lors, à quelques rarissimes exceptions près, qui menaient un combat d’arrière-garde sans espoir, le peuple anglais s’accoutuma pour le meilleur ou pour le pire aux différentes formes de la politique whig. C’est ainsi que le matérialisme du monde de la finance s’empara de l’Angleterre. Il serait fastidieux d’énumérer les diverses tentatives qui furent faites pour ressusciter le parti tory. Disons qu’il est mort le jour où la lande désolée de Culloden fut jonchée des corps de ceux qui avaient cru possible de restaurer la dynastie des Stuarts.

Entre-temps, la constitution anglaise avait été transformée radicalement. Lorsque, en 1689, William, prince d’Orange par la grâce de Dieu, débarqua en Angleterre et que son beau-père prit ses jambes à son coup, [7] un nouveau chapitre de l’histoire anglaise s’ouvrit. William était l’homme dont les Whigs avaient besoin : et de nombreux Tories l’acceptèrent parce qu’il ne pouvait pas être pire que James II. William était un personnage héroïque, quoique sombre. Grand combattant, il avait l’habitude de perdre les batailles et de gagner les guerres. Mais ses intérêts étaient très loin d’être ceux de l’Angleterre. Le seul but de sa vie était d’empêcher la Hollande d’être consumée par la splendeur du roi Soleil. C’est dans le seul but d’acquérir des ressources plus importantes dans sa lutte contre les agresseurs français qu’il assuma la responsabilité de faire semblant de diriger l’Angleterre. Et un homme qui faisait semblant de gouverner était exactement ce que la City voulait. Il fallait placer la façade de l’ancienne tradition devant la structure corrompue de la finance internationale que les architectes de l’usure se construisaient. William ne saisit jamais la réalité de la politique anglaise. Les Whigs qui l’avaient amené en Angleterre le traitèrent comme une sorte d’importun ; et il n’arriva pas à comprendre les intrigues interminables de John Churchill, mieux connu sous le nom de duc de Marlborough, un des seuls ancêtres présentables de Winston Churchill. Durant son règne, deux événements importants se produisirent. D’abord, le parlement, composé des restes de l’ancienne aristocratie et, dans une proportion beaucoup plus grande, des pionniers de la nouvelle ploutocratie, devint suprême. Il n’avait rien de démocratique. La grande majorité des gens n’avait pas le droit de vote : mais le décor était planté pour la lutte finale entre la ville et la campagne, l’argent et la race, la corruption et l’autorité.

Le deuxième événement d’importance sous le règne de William fut la fondation de la Banque d’Angleterre. Cette institution avait pour fonction de dégager pour le gouvernement des crédits à un taux d’intérêt élevé. Elle était disposée à prêter de génération en génération et à toucher des intérêts en conséquence. Ce processus cumulatif produisit des résultats mathématiquement étonnants : car la Banque d’Angleterre fut le facteur principal de la constitution de la dette nationale. En 1705, Dean Swift [8] cria au scandale : « Quoi ! Une dette nationale de cinq millions de livres. Eh bien, les Grands Alliés [9] nous ont menés à notre perte. » La propension de Dean aux grossièretés se serait déchaînée, s’il avait pu s’imaginer que la dette nationale de l’Angleterre atteint aujourd’hui des dizaines de milliards de livres. Si seulement les hommes d’État avaient été obligés d’étudier les lois de l’intérêt composé, le destin du genre humain aurait pu être très différent. Même une connaissance de l’intérêt simple aurait été utile dans ce cas. Mais les gentilshommes du dix-huitième siècle évitèrent les mathématiques, qui n’étaient d’aucune utilité à la table de bridge. Certaines personnes, qui n’étaient pas des gentilshommes, exploitèrent leur simplicité. Bien sûr, Robert Walpole, le fondateur du gouvernement parlementaire et le premier Premier ministre de l’Angleterre, savait très bien ce qu’il faisait. Sa devise, « il ne faut pas réveiller le chien qui dort », confirme qu’il se préoccupait de choses plus immédiates et n’essayait pas de légiférer pour ses successeurs.

George I, électeur d’Hanovre et roi d’Angleterre, ne parlait pas anglais. Après avoir essayé de conduire les affaires en latin avec ses ministres, il y renonça la mort dans l’âme et s’occupa comme il put dans un pays où il ne se sentit jamais chez lui. Il ne fit de mal à personne et soutint la tradition et la succession protestante. Désormais, le roi était destiné à être un homme de paille. Dès lors, il ne pouvait pas faire de mal, car il ne pouvait rien faire. George III essaya vraiment de devenir l’autocrate des colonies américaines. L’Angleterre perdit toute l’Amérique du Nord, sauf le Canada : et ensuite les monarques s’abstinrent de toute intervention importante dans la politique. Peut-être convient-il de noter, par exception, l’opposition obstinée de George III au projet de Pitt de donner aux catholiques romains irlandais cette liberté religieuse qui, si on la leur avait accordée à temps, aurait pu changer le cours de l’histoire de l’Irlande.

Une fois la monarchie tombée dans l’obscurité, où elle subsiste lamentablement aujourd’hui, la politique de partis commença à jouer un rôle prédominant dans la vie anglaise. Si les Whigs dirigèrent l’Angleterre pendant presque tout le dix-huitième siècle, ils durent compter avec l’opposition : et cette opposition fut souvent fondée sur l’ambition plutôt que sur la politique. Je doute que quiconque puisse vraiment dire ce que Bolingbroke voulait : ce qui est certain est qu’il détestait les Whigs. Longtemps après que les vieux Tories eurent été enterrés, un nouveau parti tory apparut brusquement en 1770 sous la houlette de Lord North, cette fois au service de la Maison de Hanovre. Il ne fit pas long feu : mais il servit à fournir la condition préalable à la politique de partis, à savoir qu’il devait y avoir plus d’un parti. Plus il y a de partis, plus les individus ont des opportunités. La politique en vint à être considérée comme une profession lucrative ; grâce au système du népotisme, les gentilshommes qui avaient des amis haut-placés pouvaient obtenir le commandement d’un régiment dans les Indes occidentales pour des collègues sur les femmes desquels ils avaient des visées précises, à défaut d’être honorables.

Deux problèmes graves commencèrent à apparaître graduellement au cours du dix-huitième siècle. Le premier fut le déclin non seulement de l’aristocratie, mais, petit à petit, de toutes les valeurs qui ne pouvaient pas être corrélées avec les livres, les shillings et les pennies. Il est étrange qu’un siècle aussi porté sur la poésie, la conversation, les belles-lettres et toutes les formes de culture n’ait fait qu’annoncer l’industrialisme matérialiste, impitoyable et terne qui attendait déjà impatiemment son heure. Pourtant, il en a toujours été ainsi dans le long fleuve de d’histoire. La brillante période augustéenne de la littérature romaine, dans laquelle des hommes d’une grande créativité intellectuelle atteignirent des sommets jusque-là inégalés dans l’histoire de l’Europe occidentale, ne fut qu’un après-midi radieux avant le crépuscule qui marqua le règne de Constantin et l’obscurité totale des siècles qui le suivirent.

Le deuxième évènement sinistre fut le début de ce déclin agricole qui devait continuer pendant presque deux siècles et finir par acculer l’Angleterre à imposer un blocus alimentaire à l’Allemagne en dépit du fait qu’elle n’avait aucune ressource propre.

Charles II, tout en soutirant de l’argent à Louis XIV et en usant de son charme incontestable auprès de dames qui n’étaient que trop enclines à y succomber, n’était pas sans porter un certain intérêt à la physique. Son entourage ne parvenait à comprendre pourquoi. L’auteur non plus.

Néanmoins, le nouvel élan qu’il donna à l’étude des mathématiques et de la physique eut des résultats. Des hommes comme Newton commencèrent à formuler des lois scientifiques qui devaient transformer la face de la terre. Le moment était venu de cueillir tous les fruits qu’avait portés la Renaissance : et l’âge mécanique était prêt à commencer.

Malheureusement, le nouvel intérêt pour les machines, le nouveau désir de produire des marchandises mécaniquement, la force attractive des villes et l’exode rural commencèrent à produire des effets désastreux sur l’agriculture. Personne n’a exprimé ce changement d’une façon aussi poignante que Goldsmith dans Le Village Désert. Il écrit : [10]

Malheur au pays où la richesse s’accumule et les hommes dépérissent ! Que des Princes ou des Seigneurs vivent ou meurent ; un souffle les a faits, un souffle peut les faire encore ; mais les Laboureurs robustes, qui font l’honneur de leur patrie, une fois détruits, ne pourront jamais être remplacés.

Il fut un temps, avant que l’Angleterre connût les malheurs, où le quart d’un arpent de terrain nourissoit son cultivateur ; un labour léger lui offroit une subsistance frugale, lui fournissoit ce que la vie exige, et rien de plus : les plus fidèles compagnes étaient l’innocence et la santé ; son seul trésor était l’ignorance des richesses.

Mais les temps sont changés ; le commerce avec son cortège impitoyable usurpe les terres et dépossède les Cultivateurs…

Goldsmith est peut-être un peu enclin à donner trop d’importance aux vertus de la pauvreté ; mais il a écrit avec sentiment des faits qu’il connaissait. Dans un ouvrage court de ce type, il serait impossible de retracer toutes les répercussions et les conséquences de la révolution industrielle : quoi qu’il en soit, cette question sera traitée dans le chapitre suivant. Comme ouvrage de référence, je ne peux que recommander le traité approfondi de G. M. Trevelyan sur l’histoire britannique au dix-neuvième siècle.

Cet ouvrage, quoique partial et écrit d’un point de vue désespérément libéral, donne une image très juste des changements sociaux que j’essaie d’esquisser.

En résumé, le grand exode rural commença. L’âge de l’homme mécanisé approchait. La nouvelle ploutocratie et ceux des vieux Whigs qui étaient pervers par tempérament commencèrent leur terrible offensive finale contre les vieux gentilshommes campagnards. Elle fut d’autant plus épouvantable que les vieilles « familles de souche » ne furent pas simplement déracinées et annihilées. Elles furent soumises à de nombreuses transfusions de sang marchand avant de subir l’humiliation finale de devoir accepter des gendres juifs pour sauver la terre à laquelle elles étaient éperdument cramponnées.

Ce chapitre ne traite pas particulièrement d’économie : et nous reporterons donc au prochain notre examen des conséquences que la révolution industrielle entraîna sur la vie des gens ordinaires en Angleterre. Sur le plan politique, le fait le plus important est que les deux partis qui étaient enfermés dans une lutte à mort furent contraints d’attirer de nouveaux alliés. Le système de partis avait rapidement dégénéré en ce marchandage électoral éhonté qui, dans une forme ou une autre, est la caractéristique inaliénable de la démocratie. A la fin du dix-huitième siècle, les élections étaient saluées avec une immense joie par le pays. Car, à chacune d’elles, les candidats faisaient distribuer sans compter de la bière, du bacon et de l’argent. * Les agents électoraux écrivaient de leur plus belle plume dans leurs livres comptables : « Pour le vote de M. Ebenezer Smith £ 30, (trente livres). » Les circonscriptions électorales furent fort astucieusement découpées de manière à permettre aux intérêts particuliers de jouer pleinement.

Au moment de la grande Loi de réforme de 1832, un député avoua que son arrondissement était une maison inhabitée, un autre dit que le sien était une vieille taupinière et un troisième déclara avec un sourire que le sien était au fond d’un étang depuis vingt ans. Toujours est-il que ce système était préférable à celui qui était sur le point d’être inauguré. Car la Loi de réforme de 1832 était simplement et uniquement conçue pour donner le droit de vote aux petits commerçants, de sorte que le lien entre la politique et l’argent devint encore plus étroit qu’auparavant. Environ 35 ans plus tard, le Juif Disraeli décida de faire appel aux artisans pour contrebalancer les petits commerçants. Pour toute récompense, il fut chassé du pouvoir par ceux à qui il avait accordé le droit de vote. Même à cette époque, les travailleurs anglais n’aimaient pas les Juifs.

Pour récapituler, on peut dire qu’à partir de 1832 tout l’art de la politique anglaise consista à faire des promesses sans aucune intention de les tenir. Et après l’extension du droit de suffrage aux classes ouvrières, ce principe pernicieux s’affirma encore plus nettement.

Le parti libéral, issu de la lie de tout ce qui restait des pires éléments de la ménagerie whig, se fit passer pour l’ami du peuple au moyen d’arguments que nous verrons dans le chapitre suivant. Quelque chose de nouveau, appelé parti conservateur, prit son essor au dix-neuvième siècle ; il représentait les pitoyables velléités qu’avaient les propriétaires et les patriotes de suggérer que l’État avait des revendications non moindres que celles de l’individu. Cette pauvre bande d’idéalistes erra dans les tristes décennies du dix-neuvième siècle, jusqu’à ce que Benjamin Disraeli l’eût découverte et habilement conduite dans la cour extérieure du palais de la haute finance. Elle attendit là jusqu’à ce que, au tournant du siècle, le lâche libéral Joe Chamberlain l’eût achetée en gros, les dirigeants, les membres et les parasites. Dès lors, le parti conservateur ne fut plus qu’un moyen d’expression plus respectable, plus délicat et, en fait, plus raffiné du mercantilisme avide. Ainsi, M. Churchill, au début de sa malheureuse carrière, put demander en toute conscience à ses amis expérimentés s’il devrait offrir – ou vendre – ses services au parti libéral ou au parti conservateur. Peu importait lequel. Un importateur étranger méthodiste était naturellement libéral. Un soldat membre de l’Église anglicane était probablement conservateur. Tous deux rendaient un culte aux dividendes qu’ils recevaient de leurs investissements à l’étranger et tous deux tremblaient probablement à l’idée d’être entravés par un empire indépendant. Dans l’ensemble, les conservateurs étaient un peu plus honnêtes, un peu moins avides, que les libéraux. Mais ils n’existaient que comme une sorte de repoussoir à la politique libérale. Qu’ils fussent au pouvoir ou non, les pauvres conservateurs étaient l’opposition perpétuelle. Les impitoyables financiers de la City ne voulaient pas qu’on ait l’impression qu’il n’y avait qu’un seul parti dans l’État. Leurs buts et leurs activités devaient être occultés : mais, en fin de compte, les conservateurs gagnèrent tellement de partisans dans le peuple qu’il devint nécessaire de les absorber. Joe Chamberlain ayant accompli cet exploit, le parti libéral s’atrophia et disparut, alors que ses seuls représentants vivants n’étaient que quelques vieux messieurs pour qui il n’y avait pas de place dans le bercail conservateur. Sa disparition fut grandement facilitée par l’apparition, au tournant du siècle, d’un nouveau parti tout à fait impertinent du nom de parti travailliste. Ces arrivistes exigèrent même que les ouvriers fussent directement représentés au parlement au lieu d’être représentés par leurs employeurs. Personne ne pouvait dire ce que ces individus déraisonnables demanderaient ensuite : et donc il n’était pas plus mal que le parti libéral soit condamné à mort. Bien sûr, les dirigeants de ce nouveau mouvement étaient pour la plupart des gens ordinaires et un peu de flatterie, conjuguée à une corruption du meilleur goût, produirait sans nul doute son effet. Pourtant, ils utilisaient des mots bizarres comme celui de «  socialisme », ils parlaient des droits du prolétariat et certains d’entre eux utilisaient même le terme affreux de « révolution ». Il était clair qu’il n’y avait pas besoin de deux partis et de cette nouvelle menace : et, en conséquence, bien que le parti libéral survécût encore quelques années, il se délabra progressivement : et ceux qui y seraient autrefois entrés pour chercher fortune préférèrent rejoindre les infortunés socialistes. Plus d’un parvint à y réaliser ses ambitions personnelles.

Mais le fait essentiel à noter est que, de 1832 jusqu’à aujourd’hui, la technique principale de la démocratie britannique a été constamment fondée sur un seul et unique principe : « Plus vous promettez au peuple, plus vous pouvez vous attendre à obtenir son vote. »  Il devint primordial de faire des promesses séduisantes : et le politicien habile était celui qui pouvait les violer et conserver sa réputation d’honnêteté. Stanley Baldwin n’a probablement pas son pareil dans cet art ignoble.

La plupart des gens vivaient dans le plus grand dénuement : et l’objectif stratégique principal des classes dirigeantes était de les maintenir dans la sujétion, les conservateurs en les exhortant à faire des sacrifices et les libéraux, dans leur temps, en distribuant des pourboires au lieu de salaires. Lorsque les socialistes firent leur apparition, il devint impératif de convertir leurs dirigeants en membres honoraires des classes dirigeantes aussi rapidement que possible ; la présence dans leurs rangs d’un certain nombre de jeunes gens de « bonne famille » en fournit à la fois l’occasion et l’illusion.

Dans ce contexte général, nous pouvons maintenant examiner de plus près le système économique qui s’était progressivement développé en Angleterre depuis le début de la révolution industrielle. Nous pouvons commencer à interpréter l’histoire moderne à la lumière de l’histoire plus ancienne. Si l’Angleterre avait beaucoup perdu dans la période que nous avons considérée, elle avait conquis un empire. Mais il faut étudier sa philosophie politique avant de comprendre comment elle avait l’intention de l’utiliser.

William Joyce, Twilight of England, Internationaler Verlag, Berlin W 15, 1940, traduit de l’anglais par B. K.

1. Coupe-Agag-En-Morceaux-Devant-Le-Seigneur. ( NDT.)

2. Benjamin Jonson (1572 – 1637) : dramaturge, acteur et poète de la Renaissance anglaise. Contemporain de Shakespeare, il est surtout connu pour ses pièces satiriques. Tribulation Wholesome est un personnage de « The Alchemist » et Zeal-in-the-Land Busy de « Bartolomew Fair » ; tous deux sont des caricatures du puritain. ( NDE.)

3. Partisans de Charles I dans sa lutte contre le parlement. ( NDE.)

4. Thomas Wentworth, premier comte de Strafford (1593 – 1641) : homme d’État anglais et figure majeure de la période précédant la guerre civile anglaise. Il fut membre du parlement et partisan du roi Charles I. De 1632 à 1639, il gouverna l’Irlande d’une main de fer. Rappelé en Angleterre, il devint le principal conseiller du roi et essaya de renforcer la position du roi par rapport au parlement. Quand le parlement le condamna à la mort, Charles signa l’ordre d’exécution et Wentworth fut exécuté. ( NDE.)

5. Ses sympathies pro-catholiques et son autorité arbitraire conduisirent les Whigs et les Tories à s’unir pour inviter sa fille aînée, Mary et son mari, Guillaume d’Orange, à monter ensemble sur le trône. Jacques II fut battu à Boyne (1690), alors qu’il essayait de reconquérir le trône. A la suite de cet échec, il s’exila en France. ( NDE.)

6. Membres ou partisans du parti puritain durant les guerres civiles du dix-septième siècle. ( NDE.)

7. Il s’agit de Jacques II. ( NDE.)

8. Satiriste anglais né en Irlande (1667-1745). ( NDE.)

9. La Ligue d’Augsbourg était une coalition européenne comprenant l’Autriche, la Bavière, le Brandebourg, les Provinces-Unies, l’Angleterre, le saint empire romain germanique, l’Irlande, le Palatinat, le Portugal, la Savoie, la Saxe, l’Ecosse, l’Espagne et la Suède. Fondée en 1686, elle prit le nom de Grande Alliance après que l’Angleterre l’eut rejointe en 1689. Elle fut formée dans le but de stopper l’expansion de la France de Louis XIV. ( NDE.)

10. In L’Esprit des journaux, françois et étrangers, N° 11, Société de gens de lettres, 1777. ( NDE.)

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