Le Crépuscule de l’Angleterre (2)

Le développement économique

Le lecteur a peut être innocemment espéré à la fin du dernier chapitre que l’examen historique était terminé. Sur cette terre, les innocents sont souvent maltraités et les optimistes souvent déçus. Notre rapide tour d’horizon était destiné à préparer le terrain pour l’étude des questions qui sont d’une importance capitale aujourd’hui : et aucune étude de ce genre ne peut exclure complètement le sujet du développement économique de l’Angleterre au cours du siècle dernier : car il faut remonter à l’origine du capitalisme moderne pour en comprendre la nature.
À la fin du dix-huitième siècle la population de l’île était environ cinq fois moins nombreuse qu’elle ne l’est aujourd’hui : et la terre était capable de subvenir à ses besoins. La pauvreté existait certainement : mais elle était due à la mauvaise gestion et à l’imperfection de l’échelle des valeurs sociales, non à une insuffisance de richesses naturelles. Si l’Angleterre avait moins de dix millions de personnes à nourrir aujourd’hui, sa position économique serait très certainement différente de ce qu’elle est. Il faut essayer de comprendre que la Révolution Industrielle représenta une transvaluation de toutes les valeurs. Jusque-là le peuple s’était contenté de vivre de la terre et la nature subvenait à ses besoins, simples mais, en général, convenables : cependant, avec l’essor des grandes villes, il commença à espérer des salaires relativement élevés, qui, les premiers temps, furent effectivement utilisés pour attirer les paysans sains dans les usines. Nous qualifierions sans aucun doute ces salaires de risiblement bas : mais ils semblèrent d’abord élevés aux campagnards, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude de toucher beaucoup d’argent et qu’ils ne se rendaient pas encore compte à quel point la vie en ville serait coûteuse. Ayant été habitués à vivre de leur propre terre, ils étaient incapables de concevoir les pièges du commerce urbain.
Le désir de manipuler davantage d’argent ne fut pas la seule cause de la transmigration fatale qui se produisit. Un autre facteur puissant fut la destruction de l’industrie textile familiale par la concurrence écrasante des usines. Le génie d’hommes comme Crompton et Arkwright avait rendu possible un approvisionnement plus grand, plus rapide et plus uniforme de produits filés et tissés : mais il avait, pour des raisons évidentes, mené à la ruine l’artisan tisserand et l’artisan fileur. Ainsi le Village Désert de Goldsmith ne fut pas tant une description qu’une prophétie. L’agriculture allait en s’affaiblissant : et comme les vieux propriétaires se retrouvaient dans des difficultés toujours croissantes, les industriels, libéraux ou whigs, décidèrent de mettre fin non seulement à leur pouvoir politique, mais aussi à leur existence économique. De nombreuses années de propagande furent nécessaires pour préparer la voie à l’abrogation des lois sur le blé en 1846 : mais une fois que les libéraux furent bien aux commandes, après leur victoire de 1832, il fallut s’attendre à ce que la politique d’importation de nourriture étrangère bon marché fût adoptée, quelles qu’en fussent les conséquences pour le fermier britannique, qui n’était plus considéré comme la colonne vertébrale du pays, mais plutôt comme une sorte de panse qui tenait chaud en hiver mais entravait les mouvements tout au long de l’année.
Pour comprendre la passion pour le libre-échange, caractéristique du libéralisme industriel, il faut d’abord se rendre compte que les employeurs voulaient de la nourriture bon marché pour leurs salariés, non pas afin que ceux-ci puissent en avoir en grandes quantités, mais dans le seul but de maintenir les salaires à un niveau aussi bas que possible. En effet, dans la plupart des usines dans les premières décennies du siècle dernier, il était d’usage courant de payer tout ou une partie des salaires en nature, principalement en nourriture. Autrement, on installait des magasins dans les usines et les salariés recevaient des coupons avec lesquels ils pouvaient et devaient acheter les marchandises obtenues par l’employeur aux prix les plus bas possibles. Toute augmentation du prix de la nourriture l’obligeait à payer une part plus grande des salaires en argent : car il devait maintenir ses ouvriers en vie. Tout ouvrier qui s’attendait à gagner plus que ce dont il avait besoin pour survivre était considéré comme un révolutionnaire très dangereux et était accusé d’impiété ou d’alcoolisme, ou des deux. En tout cas, l’avantage d’une main-d’œuvre bon marché était mis en exergue. À la fin, le Parlement fut contraint de voter plusieurs lois interdisant le paiement des ouvriers en nature. Des témoignages devant une commission royale montrèrent que les ouvriers avaient l’habitude d’entrer chez le barbier avec des canettes de bière pour lui demander combien il en boirait en échange d’une coupe de cheveux.
D’autre part, si les paysans furent cruellement déçus par les conditions de vie industrielles, ils furent tout aussi horrifiés par leurs salaires que par la durée de leur journée de travail. Bien sûr, un fermier est habitué à travailler de longues heures, mais pas dans une mine de charbon ou dans une usine sale du type de celles qui fonctionnaient dans les premiers temps. Les hommes devaient travailler 16 heures par jour : et, dans la première décennie du dix-neuvième siècle, le Parlement passa une loi bienveillante en vertu de laquelle les femmes ne pouvaient pas être obligées de travailler plus de 12 heures par jour dans une usine. Dans certaines mines de charbon, on remplaçait les poneys par des femmes. Les enfants, dès l’âge de six ans, étaient forcés de travailler pendant de longues heures dans ces usines et étaient fouettés presque à mort s’ils semblaient faire preuve de laisser-aller ou de négligence. Presque tous les employeurs étaient de bons pratiquants qui faisaient l’éloge de la liberté et de la démocratie et accusaient les gentilshommes de campagne d’être des conservateurs réactionnaires. Ces exploiteurs d’esclaves ne cessaient jamais de psalmodier les slogans de la Révolution française sur la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. On continuait à penser que la naissance et la race devaient prévaloir sur l’argent dans le gouvernement du pays. On continuait aussi à penser que l’agriculture pouvait être sauvée. Ces idées répugnaient aux seigneurs de la nouvelle démocratie. L’aristocrate, le propriétaire terrien, l’idéaliste était décrit comme l’ennemi des ouvriers, qui menacerait toujours leur liberté. C’est dans cette atmosphère sacrément hypocrite que prit progressivement naissance l’école de philosophie politique qui permit à M. Chamberlain de dire, le 3 septembre 1939, que l’Angleterre déclarait la guerre à l’Allemagne pour la défense de la liberté.
Alors qu’approchait, au siècle dernier, la lutte finale pour éliminer tout ce qui n’empestait pas le matérialisme, il était bien naturel que les industriels libéraux se dotassent d’un instrument de propagande. L’École d’Économie de Manchester était née. On acheta et on assembla des philosophards de dixième ordre et on les chargea d’inventer la science économique et de justifier les abominations dont les ploutocrates radicaux ventripotents se rendaient quotidiennement coupables envers les masses. Les doctrines de cette prétendue école étaient très simples. La grande et éternelle vérité de l’économie fut écrite en lettres d’or : « Acheter sur le marché le plus bas, vendre sur le marché le plus haut ». Ce précepte ayant été dévotement accepté, toutes les autres grâces nécessaires au salut suivraient d’elles-mêmes. Alléluia !
Il n’y avait rien de plus juif que cela. Dès lors, naturellement, la chair humaine et le sang humain devaient aussi être achetés sur le marché le plus bas et leurs produits vendus sur le plus bas – pour le bien du cher vieil employeur bienveillant qui érigeait à l’extérieur de ses ateliers de misère un tabernacle en étain où ses ouvriers, sous peine de renvoi, devaient aller chaque dimanche remercier Dieu d’être pauvres et entendre des sermons sur la providentialité de leur condition simple et de leur « position sociale ». Et, bien sûr, un autre grand précepte était celui du libre-échange. L’Angleterre était en avance de presque cinquante ans sur les pays du continent en ce qui concernait cette Révolution Industrielle.
Et, pour son plus grand malheur, elle basa nombre de ses calculs sur cet avantage préliminaire et passager. Pendant un demi-siècle, elle fut pratiquement sans rival dans les industries manufacturières. Napoléon, malgré sa tentative de blocus de l’Angleterre – une tentative aussi insensée que la tentative anglaise de blocus de l’Allemagne aujourd’hui – se rasait avec des rasoirs Sheffield à deux ou trois guinées la paire, ses armées étaient vêtues de laine du Yorkshire et les bottes de plusieurs milliers de ses soldats étaient faites de cuir anglais. Il y a de quoi s’étonner qu’il ait été autorisé à obtenir ces fournitures : mais on ne s’en étonne plus quand on se demande si les nouveaux ploutocrates font passer leurs profits avant leur pays. Il en est ainsi aujourd’hui, il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi, aussi longtemps que le capitalisme libéral durera.
Naturellement, les guerres napoléoniennes furent une bénédiction pour les marchands anglais, à qui la spéculation boursière des Rothschild sur la bataille de Waterloo avait permis d’arrondir leurs fins de mois. J’ai dit « spéculation », bien que le mot d’« escroquerie » soit plus juste. L’Europe était déchirée et dévastée par les conflits, aucun pays européen n’était à l’abri d’une invasion et l’Angleterre, protégée par sa position insulaire, défendue par sa marine, pouvait poursuivre rapidement le développement de ses nouvelles industries manufacturières, se félicitant de ce que presque toutes les nations dans le monde se réjouissaient de recevoir ses exportations. Aussi prometteuses que semblaient ces perspectives d’avenir, elles avaient deux défauts très graves. D’abord, il était considéré comme certain que l’Angleterre resterait pour toujours l’atelier du monde : et aucune illusion n’aurait pu être plus dangereuse. Deuxièmement, la prospérité galopante des plus fortunés ne se reflétait pas dans la condition des masses. Les ouvriers qui aspiraient à de meilleures conditions étaient considérés comme des traîtres et même, de temps en temps, abattus, comme au fameux massacre de Peterloo.
Cependant, l’École de Manchester s’entendait très bien à chanter les vertus éternelles du Libre-Échange. D’abord la théorie fut que le marchand devait mettre à sac le monde entier pour trouver les matériaux les moins chers, afin de pouvoir faire de gros bénéfices ou au moins, grâce à une concurrence impitoyable, chasser du marché tous les rivaux, britanniques ou autres, qui lui résisteraient. Progressivement, l’idée s’imposa que la condition sine qua non pour faire de bonnes affaires était la main-d’œuvre bon marché : et c’est ainsi que les princes-marchands de la Grande-Bretagne recherchèrent des produits fabriqués par des esclaves, ou au moins par une main-d’œuvre sous-payée, partout où il s’en trouvait ; et, à la fin, le grand principe démocratique du Libre-Échange devint synonyme d’oppression des masses dans de nombreux pays du monde, afin que les ploutocrates libéraux de l’Angleterre puissent obtenir leurs matériaux au moindre prix. C’est dans ces circonstances qu’apparut aussi la doctrine selon laquelle le Libre-Échange était indispensable à la politique d’investissement international. D’après ce que nous avons déjà vu de la nouvelle ploutocratie, il ne fallait guère s’attendre à ce que ses membres fussent particulièrement désireux d’investir leur argent en Grande-Bretagne par pur patriotisme.
Une telle idée aurait senti trop fort le nationalisme. L’investissement était pour eux un beau moyen de faire de l’argent, au mépris des frontières nationales, des obligations nationales ou des droits nationaux. La seule règle était : « Investissez votre argent ou celui des autres partout où vous pouvez obtenir les plus grosses dividendes en toute sécurité. Sacrifiez même la sécurité si nécessaire. » C’est ainsi que naquit l’école de finance internationale, dans laquelle les Rothschild et autres usuriers juifs furent des professeurs très capables. En fait, la mentalité de l’Angleterre prenait un tel tour que les Juifs se préparaient au jour béni où la Grande-Bretagne serait une de leurs colonies. Ces trois principes – la concurrence impitoyable, le libre-échange à n’importe quel prix et les investissements sans aucun égard pour le sang, la nation ou la race – sont essentiels au capitalisme international, dans l’intérêt duquel la Grande-Bretagne a mobilisé ses forces pour détruire l’Allemagne national-socialiste. Ce sont là les axiomes de l’ordre ancien et il faudra les avoir bien à l’esprit dans le reste de notre étude. Plus tard, il sera possible de développer cette thèse, quand nous en arriverons à l’époque où l’argent et le confort avaient transformé les descendants des anciens ploutocrates en faux gentilshommes : ou peut-être est-ce que, grâce à leurs richesses, ils purent changer le sens du mot « gentilhomme », qui est considéré avec la plus grande méfiance dans la société anglaise d’aujourd’hui.
Alors que les sombres prêtres du désespoir psalmodiaient l’inexorable loi selon laquelle un ouvrier ne peut pas gagner plus qu’il ne lui en faut pour survivre, des réactions devaient nécessairement se produire. En effet, cette propagande était si forte et l’ignorance du peuple était telle qu’une théorie monstrueuse s’imposa après un certain temps. Cette théorie était que des millions d’hommes et de femmes viennent au monde pour trimer, trimer et trimer sans avoir moralement le droit d’améliorer leur condition autrement qu’en dévalisant habilement les autres. Cette idée horrible, toujours fortement établie dans l’esprit des capitalistes britanniques, implique que les masses doivent être pauvres et qu’elles doivent s’estimer heureuses si elles réussissent à joindre les deux bouts et à quitter ce monde aussi pauvres qu’elles y sont entrées. Des exceptions seraient permises, bien sûr. Si un membre de cette classe d’esclaves s’avérait exceptionnellement doué pour diriger les esclaves, s’il avait amassé juste assez d’argent pour lui permettre d’en extorquer davantage à un autre, s’il approuvait sans réserve les règles sacrées, il était en situation de trouver un patron et d’être finalement admis dans l’Ordre de Mammon. Il était considéré comme un gars prudent qui avait la bosse des affaires. Ni la force physique, ni l’intelligence créatrice, ni la noblesse de caractère n’étaient nécessaires : il suffisait d’avoir une bonne connaissance de la loi des profits et pertes et de la psychologie des imbéciles. C’était ainsi que l’on passait du taudis au palais : et il en est encore ainsi en Angleterre aujourd’hui. Seuls ceux qui ont vécu en Angleterre sans argent et sans soutien savent que le système n’a rien à offrir à ceux qui n’ont rien d’autre à offrir que leur force physique, leurs capacités intellectuelles et leur caractère. L’homme qui offre ses services à la communauté est éconduit du bureau d’emploi chaque jour : et il est rejeté de mille autres endroits aussi.
Même au milieu du siècle dernier, il y eut une réaction à ce code de servitude perpétuelle. De grands philosophes comme Thomas Carlyle et de mauvais Juifs comme Karl Marx furent loquaces sur le sujet. Pour l’essentiel, le manifeste de 1848 fut écrit dans la même langue et dans la même perspective que les traités écrits pour le compte du capitalisme libéral. Le marxisme et le capitalisme n’étaient que deux aspects du même problème. Les capitalistes voulaient confisquer la propriété privée. Marx affirma qu’elle ne devait pas exister du tout. Ils utilisèrent la religion pour masquer l’immoralité de leur conduite et Marx répondit en dénonçant la religion en bloc comme « l’opium du peuple ».
Ils exigeaient des profits déraisonnables et, en réponse, Marx inventa la théorie de la valeur ajoutée. Par son matérialisme grossier, il était sur la même ligne que ceux qu’il attaquait. Le résultat de ses efforts et d’autres efforts de ce genre fut la prétendue lutte des classes, un phénomène bestial érigé en vertu suprême. Plus tard, comme les princes-marchands avaient commencé à utiliser le patriotisme comme une arme de propagande, quand il se trouvait qu’il servait leurs propres objectifs, les pauvres se tournèrent vers l’internationalisme. Ce résultat ne pouvait pas déplaire aux disciples de la finance internationale. Ainsi naquit le socialisme international – une chose aussi stérile, aussi plate, aussi grossièrement matérialiste que le système inique qui avait provoqué une réaction chez les ouvriers. Les doctrines négatives, destructives, abrutissantes, de la Révolution française jetèrent de l’huile sur le feu. Et l’on assista bientôt au triste spectacle d’une immense classe ouvrière induite par les libéraux politiques à demander sa liberté aux derniers restes de l’aristocratie, pendant que les industriels libéraux les broyaient par la loi d’airain des salaires. Il n’est pas étonnant que les conservateurs ne connussent pas la réponse à cette énigme ! Et c’est ainsi que la pensée politique anglaise fut détournée de son cours pendant des décennies et continue à l’être aujourd’hui encore.
Des hommes comme Carlyle pouvaient parler les langues des anges (1) : mais une fois que l’amertume qu’avait fait naître la lutte des classes eut infecté l’âme de la nation, la haine commença à sourdre, très lentement d’abord, plus vigoureusement en ce siècle, à tel point que cette petite source peut maintenant se transformer à tout moment en une cascade ou en un torrent qui balaiera tout sur son passage. Personne ne sait quand, encore moins ceux qui ont fait la guerre à l’Allemagne. Dans le chapitre suivant, nous tenterons de déterminer certaines des conséquences politiques majeures de la tendance fratricide que la Révolution Industrielle a introduite dans la vie anglaise.
Du point de vue de l’économie, cependant, le plus tragique fut que personne ne vit le moyen de réconcilier la propriété privée avec une juste distribution de celle-ci, que personne ne vit le moyen d’identifier l’individu avec l’Etat, que personne ne perçut la nécessité d’investir dans l’économie nationale plutôt qu’à l’étranger et que personne ne fut capable de faire la distinction entre le profit comme récompense de la capacité d’organisation et le profit comme piraterie : et enfin personne ne vit la nécessité vitale de trouver un juste équilibre entre l’agriculture et l’industrie manufacturière. Personne ne fut assez puissant pour sauver l’agriculture de son destin et l’histoire se chargera tôt ou tard de montrer de façon éclatante ce que ce destin signifiait pour l’Angleterre. Le pouvoir de l’argent avait conquis et avait obscurci la vision de presque tous les philosophes dont les avertissements, comme ceux de Cassandre, n’avaient pas été pris en compte.
C’est lentement et avec toutes les peines du monde que naquit un mouvement syndical, qui se battit bec et ongle pour obtenir un peu plus d’argent et des conditions légèrement meilleures pour les ouvriers. Il fallut cependant attendre la fin du siècle dernier pour que ces syndicalistes s’aperçoivent que les libéraux qui les avaient drogués avec le chartisme, la démocratie et toutes sortes de soporifiques ‘idéologiques n’étaient en fait ni plus ni moins que les troupes d’assaut du capitalisme. Ils ne purent alors former qu’un parti socialiste infecté des mêmes erreurs matérialistes que le parti libéral qu’ils avaient résolu de rejeter. Tout ce temps, le parti conservateur louvoya sans but, sans aucune politique réelle, battant le tambour du patriotisme, protestant de temps en temps contre le sort de quelqu’un comme Gordon, que les libéraux avaient trahi : j’y reviendrai dans le chapitre suivant.
Pendant que l’Angleterre était donc plongée dans des querelles intestines, pendant que les ouvriers luttaient pour le pain et les financiers pour la suprématie, presque tous les Anglais s’étaient laissés hypnotiser par l’idée que l’Angleterre était le pays le plus fort, le plus grand, le plus libre et le plus prospère dans le monde. Les collets montés de la City étaient si imbus d’eux-mêmes et vaniteux qu’ils ne virent pas la révolution des plus fatales qui avait lieu sous leurs yeux. Pendant qu’ils remplissaient toujours pieusement leurs coffres, le reste du monde décida que l’Angleterre ne devrait plus avoir le monopole des industries manufacturières. D’autres nations, qui vivaient alors dans la paix, en conclurent qu’elles pouvaient aussi bien produire elles-mêmes, avec leur propre main-d’œuvre et à leur propre avantage, les marchandises qu’elles avaient autrefois importées. Peu à peu les anciens clients de l’Angleterre devinrent ses concurrents, d’abord sur leur propre territoire, ensuite sur les marchés internationaux et finalement, grâce au libre-échange, sur le sol anglais lui-même. Ainsi la base même de la suprématie industrielle de l’Angleterre commença à s’effondrer. Il va sans dire qu’elle ne se brisa pas en un jour ou même en une décennie : mais le processus de désintégration, une fois engagé, alla s’intensifiant, à tel point que, ces dernières années, la Grande-Bretagne n’a pu exporter que la moitié de ce qu’elle a importé. C’est pourquoi, alors que l’édifice insensé de ses finances chancelait sur des fondations minées, M. Chamberlain a choisi la guerre comme seul moyen de cacher la vérité : car la guerre, plus que tout, détruit les valeurs et brouille les cartes.
Les États allemands furent parmi les premières nations à exiger le droit de fabriquer leurs propres marchandises. Grâce à une meilleure coordination des trois unions douanières, (2) la puissance économique allemande grandissait : et quand Bismarck alluma son fameux cigare sur le champ de bataille de Sadowa, il fit aussi envie à la ploutocratie anglaise enjuivée. Quand, en 1871, l’Empire allemand fut proclamé à Versailles, les pieux profiteurs de la City de Londres commencèrent à penser qu’ils avaient trouvé en lui un concurrent commercial sérieux. L’entourage de la reine Victoria était tout à fait favorable à l’amitié entre les deux pays : et les deux peuples éprouvaient une amitié naturelle et instinctive l’un pour l’autre, en vertu d’une affinité psychologique que même deux guerres n’ont pas pu détruire. Mais le fils de la reine Victoria, l’héritier, Edouard, prince de Galles, commença, aussitôt qu’il en fut physiquement capable, la vie dissolue qui devait faire de lui le client royal des usuriers juifs et le mettre, ainsi que tout son entourage, à la merci d’hommes comme Speyer et Cassel.
En raison de la mise en vigueur de la politique d’investissement international, le libre-échange conserva son empire sur la politique commerciale britannique : mais, chaque jour qui passait, la prémisse majeure sur laquelle reposait sa théorie s’affaiblissait. Bien avant la fin du siècle dernier, il aurait dû être facile de prévoir que la géographie et la science interdisaient pareillement à l’Angleterre de rester l’atelier du monde. Mais l’avidité et la clairvoyance ne vont pas ensemble. Au lieu de sagement se concentrer sur son propre empire, l’Angleterre prit la résolution fatale de considérer les pays protectionnistes comme des ennemis.
Par conséquent, on renonça au réalisme, alors même que le complot des Juifs pour asservir le monde à la finance internationale était déjà très avancé : et aucun autre instrument ne pouvait mieux leur convenir que l’Angleterre. Quand la Grande-Bretagne acquit des actions du canal de Suez, ce fut naturellement aux Rothschild que Disraeli demanda un prêt. Leur taux était plus élevé que celui de la Banque d’Angleterre : mais ils étaient déjà trop puissants pour avoir à craindre la colère du contribuable. En fait, ils étaient si puissants qu’ils étaient le véritable gouvernement du pays.
Le libre-échange resta donc un principe sacro-saint : avec la même rigidité bornée qui les avait amenés à repousser les revendications du peuple, les princes-marchands refusèrent de s’adapter aux circonstances nouvelles. Convaincus que l’argent pouvait tout acheter, dans l’ordre spirituel comme dans l’ordre matériel, ils crurent qu’ils pourraient résister à tous les changements : et c’est dans cet esprit que la politique étrangère britannique fut conduite.
Il convient de dire quelques mots d’une dernière caractéristique de la pseudo-philosophie anglaise du dix-neuvième siècle. C’est la conception de l’État. Dans la première partie du siècle précédent, l’École de Manchester s’était opposée à tout étatisme. C’est là un concept classique du libéralisme. John Stuart Mill, Jeremy Bentham et de nombreux autres charlatans affirmèrent que l’État devait être un simple chien de garde. Apparemment, cette doctrine visait à accorder le plus de liberté possible à l’individu. En réalité, l’objectif était que le gouvernement ne se mêle pas des procédés des capitalistes et qu’il mate les ouvriers, s’ils devenaient gênants. Autrement dit, les ploutocrates considéraient l’État comme une police conçue pour protéger leur propriété privée en Grande-Bretagne et à l’étranger. Le patriotisme consistait à avoir recours à la force armée pour défendre ou faire fructifier les investissements à l’étranger. En attendant, le peuple appelait en vain ses dirigeants à gouverner plus vigoureusement et à réguler les relations sociales dans l’intérêt de la justice. Carlyle décrivit la situation dans ces termes :
« Dans ces temps difficiles, où le paiement comptant est le seul lien entre l’homme et l’homme, les Classes Laborieuses déclarent aux oisifs, de la façon embarrassée mais catégorique qui leur est propre, qu’elles veulent être dirigées : qu’elles doivent l’être, sous peine de chartismes, de brutalités, de coups de chien et de choses encore plus noires que celles-là… le paiement comptant est le seul lien : et il y a tant de choses que l’argent n’achètera pas ! L’Argent est un grand miracle, pourtant il n’est pas tout-puissant dans les cieux, ni même sur la terre. »
Ainsi, avec le libre-échange, la concurrence illimitée, l’investissement international, la servilité de l’État à l’égard du commerce, la conception matérialiste de l’histoire, la pauvreté extrême, les débuts du marxisme, une aristocratie en décomposition et, en conséquence, une agriculture en déclin, les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse étaient prêts à remonter encore une fois à cheval.

William Joyce, Twilight of England, Internationaler Verlag, Berlin W 15, 1940, traduit de l’anglais par B.K.

(1) La référence est à 1 Corinthiens 13,1. (Note de l’Editeur.)
(2) En 1828, il existait trois unions douanières en Allemagne : au nord, l’union prussienne ; au centre, l’union de Thuringe et, au sud, l’union bavaroise. (Note de l’Editeur.)

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