Le Tombeau de Jacques de Molay

L’observateur philosophe, qui, sans appartenir à aucun parti, étudie, dans le silence du cabinet ; celui qui tient la plume de l’histoire, et qui s’est chargé de la pénible fonction de transmettre à la postérité les annales de nos vertus et de nos crimes, pourront-ils se rendre compte de la cause de toutes les fluctuations, de tous les événemens bizarres, étonnans ou atroces qui se succèdent avec tant de rapidité, et dont le paisible ami de l’ordre est le jouet depuis sept ans. Non, sans doute, un voile impénétrable doit peut-être couvrir à jamais les ressorts compliqués de nos révolutions.
On reconnoît bien, dans les vainqueurs de Gemmappe et de Fleurus, les mêmes Français qui triomphèrent sous Créqui, Turenne et Catinat. Ce peuple qui, plein d’une aveugle rage, massacre des prisonniers sans défense, qui insulte avec fureur les meilleurs citoyens conduits a l’échafaud ; qui, burlesquement féroce, se console par les chansons, des maux les plus cruels, est bien le méme peuple qui dévora les restes sauglans du maréchal d’Ancre ; ce même peuple qui, le lendemain de la Saint- Barthélemy, chantoit dans Paris, passio Domini nostri Gaspardi Coligni secondium Bartholemeum. Mais incapable de juger ce qu’il fait, quelle est la main qui le dirige.
J’ai lu l’histoire des proscriptions ; celles des Juifs, des Chrétiens, de Mithridate, de Marius, de Scylla, des Triumvirs, les boucheries de Théodose et de Théodora, les fureurs des Croisés et de l’inquisition, les supplices des Templiers, l’histoire des massacres de Sicile, de Merindol, de la Saint-Barthélemy ; ceux d’Irlande, du Piémont, des Cévennes, du Nouveau-Monde. J’ai frémi en comptant vingt-trois millions cent quatre-vingt mille hommes froidement égorgés, pour des opinions ! Mais je n’ai vu, dans chacun de ces attentats, qu’une seule cause, et nos malheurs semblent produits par toutes celles qui, dans des siècles de barbaries, ont fait verser le sang des hommes.
Interrogez séparément un historien, un calculateur, un philosophe, un politique ; demandez-leur quel est le démon dévastateur qui déchire la France, qui épuise la population, qui corrompt la morale, qui bouleverse les propriétés, qui ruine le trésor public ; demandez-leur aussi quel est le génie créateur qui familiarise le peuple avec les idées de la saine philosophie, qui lui enlève les préjugés et lui fait adopter de sages institutions ; demandez-leur qu’ils débrouillent ce chaos, ce mélange étonnant de vertus et de forfaits, de courage et de lâcheté, de génie et de stupidité ; ils vous répondront tous différemment.
L’un supposant le peuple agissant par lui-même et toujours pour le bien, attribuera tous les malheurs de la révolution à la faction de l’étranger. En voyant les rôles distribués aux suisses Pache et Marat, à l’autrichien Proly, à l’espagnol Gusman, au prussien Clootz, au polonais Lazousky, à l’italien Buonarotti, au prince Charles de Hesse, à Miranda, à Marchena, à Westermann, Wimpfen, Kellermann, etc. etc. etc. il tentera de démontrer comment la France a toujours été la victime de nos ennemis naturels. Ce système peut acquérir beaucoup de vraisemblance.
L’autre croira tout expliquer, en vous faisant l’histoire des préjugés et des passions humaines. Selon lui, l’orgueil de la noblesse, l’avarice des parlemens, le fanatisme des prêtres, l’esprit de corps, l’amour de la nouveauté, l’ambition, sont les seuls élémens de nos troubles.
Celui-là s’imaginera (peut-être avec fondement) reconnoître dans les excès populaires la vengeance des protestans proscrits par la révocation de l’édit de Nantes.
Un quatrième, partisan de la fatalité, ne verra d’autre cause motrice que le hasard. S’il est superstitieux, il vous parlera de la fameuse prophétie de Saint Césaire, qui attira, il y a deux ans, tant de curieux à la bibliothèque, et qui se termine par promettre que le jeune prisonnier qui recouvrera la couronne des lys, et dominera sur l’univers entier, étant rétabli sur son trône, détruira les enfans de Brutus (1) ; ou bien il vous citera la vision de Childéric, rapportée dans le Trésor de L’Histoire de France (2). Comme ce morceau recherché des fatalistes n’est pas très-connu, on me saura gré de le transcrire. Le voici :
« Basine la première nuit de ses nopces avec le roi Childéric le pria de s’abstenir de copulation charnelle et qu’il eut à se tenir à la porte de son palais. II y alla et vit en la cour, comme des licornes, léopards et lions. Cela vu, s’en retourna tout épouvanté en sa chambre, et le raconta à la royne, laquelle le pria d’y retourner pour la seconde fois ; ce qu’il fit et vit comme des ours, loups et autres bestes ravissantes courant sur les unes les autres. Estant revenu annonça à la royne sa vision, laquelle le pria à grande instance d’y retourner : lors il lui sembla voir des chiens, des chats avec autres petits animaux qui se mordoient et se déchiroient l’un l’autre. Au matin, la royne lui expliqua ses visions, disant que de leurs semences sortiroient nobles rois forts, et vaillans comme licornes et lions ; que la seconde lignée seroit encline à la rapine, comme loups et ours : et par les chiens et chats qui se battoient étoit signifié que vers la fin de la monarchie ceux qui tiendroient la couronne seroient sans vertu, vicieux et avares ; et les petits animaux dénotoient le populaire qui s’entretueroit l’un l’autre. »
Tout homme sensé lève les épaules en lisant de pareilles puérilités, ou tout au plus il rit de la sage précaution de Basine, qui attend, pour expliquer la vision du roi, qu’il ait complètement rempli son devoir marital ; tout philanthrope souhaitera qu’il n’y ait pas plus de réalité dans les révélations suivantes.
Je vais parler des Adeptes, des Initiés, des Francs-Maçons, des Illuminés ; dévoiler leurs terribles mystères, leurs attentats politiques, et faire connoître les influences qu’ils ont eu dans notre révolution.
Citoyens, qui voulez la liberté de tous, connoissez vos ennemis intérieurs, vos assassins ; et vous, puissans dépositaires du pouvoir exécutif, si nul de vous n’a juré sur la tombe de Molai, hâtez-vous de délivrer la France, ou tremblez pour vous-même.
L’homicide confédération des Adeptes dure depuis six siècles. Ils armèrent Harpocrate d’un poignard et leur secret fut gardé. Tout est nouveau dans leur histoire, et l’on me pardonnera de remonter à son origine.
Après les croisades, des chevaliers se consacrèrent à la défense du Saint-Sépulcre, et s’établirent, en 1118, à Jérusalem, sous le nom de Templiers ou chevaliers de la Milice du Temple. Le roi Beaudouin II leur donna une maison située auprès de l’église de Jérusalem, qu’on disoit avoir été autrefois le temple de Salomon. Après la ruine du royaume de Jérusalem, en 1186, les Templiers se répandirent dans tous les états de l’Europe, firent de nombreux prosélytes, et s’enrichirent aux dépens de tous les états. En 1312, ils possédoient en Europe neuf mille seigneuries. De si grands biens excitèrent l’envie, leur firent beaucoup d’ennemis ; et Philippe-le-Bel, secondé par le pape Clément V, dont ils refusoient de reconnoître l’autorité, résolut de les faire périr. Leur histoire a été faite par M. Dupuis ; mais ce que cet écrivain ne savoit pas, c’est que ces chevaliers, qui s’étoient juré entre eux fraternité, étaient convenus entre eux de signes et de paroles pour se reconnoître par toute la terre ; c’est qu’ils tenoient effectivement des assemblées mystérieuses, et que, déguisant leurs intentions sous des cérémonies symboliques, ils formèrent le projet d’usurper la souveraineté de tous les empires, comme ils avoient usurpé les plus grands biens de l’Europe.
L’ambition et l’indépendance de ces nouveaux sectaires étaient par-tout citées comme des exemples de scandale. Un ecclésiastique ayant osé dire à Richard-cœur-de-Lion qu’il ferait bien de se défaire de trois méchantes filles qu’il entretenoit, l’ambition, l’avarice et la luxure ; le prince se tourna vers ses courtisans, et leur dit : « Vous entendez cet hypocrite ; pour suivre son conseil, je donne mon ambition aux Templiers, mon avarice aux moines et ma luxure aux prélats. » (3)
Philippe-le-Bel envoya un ordre à tous les officiers du royaume, pour arrêter les chevaliers du Temple ; et le 13 octobre 1313, ils furent tous saisis en France. Le pape publia des bulles pour engager les puissances à imiter Philippe-le-Bel. La Castille, l’Aragon, la Sicile et l’Angleterre obéirent.
A cette époque, le peuple étoit mécontent du gouvernement ; déjà la rigueur des impôts et la malversation du conseil de Philippe-le-Bel dans les monnoies, (4) avoient exilé une sédition dans Paris en 1306. On répandit que les Templiers avoient fomenté cette révolte ; la cour rappeloit qu’ils avoient blâmé la rigueur tyrannique du roi envers Enguerrand de Marigny et Barbette, prévôt de Paris. Le véritable motif de la persécution était le désir de s’emparer de leurs biens ; mais on chercha tous les prétextes plausibles de les rendre odieux.
Ils furent accusés, devant une Commission, de renier J. C., de fouler aux pieds le crucifix, d’adorer une petite idole appelée Baffomet : de se livrer, dans leurs assemblées secrètes, à des prostitutions anti-physiques.
Jacques Molai, Grand-Maître de l’ordre, étoit en Chypre, ou il faisait vaillamment la guerre aux Turcs. Sur les ordres du pape, il vint à Paris, et fut mis à la Bastille. (5) Du fond de sa prison, il créa quatre loges-mères : savoir, pour l’Orient, Naples : pour l’Occident, Edimbourg : pour le Nord, Stockholm : et pour le Midi Paris.
Cependant, soixante-neuf chevaliers, après avoir souffert les plus grandes tortures, furent brûlés vifs à la porte Saint- Antoine. Jacques Molai, et Guy Dauphin d’Auvergne, furent jetés dans les flammes, le 18 mars 1314, à la même place où étoit la statue équestre d’Henri IV. En montant sur le bûcher, Molai harangua le peuple avec courage, annonça le jour et l’heure où périroient le roi et le pape. Bossuet et Hugues des Payens conviennent que sa prédiction s’est vérifiée.
Ce qui fait croire que le pape et Philippe moururent empoisonnés par les Templiers, c’est que les historiens ne qualifient pas la maladie du roi, ni celle de Clément. L’un dit : « Le pape étant tourmenté de fâcheuses et cruelles maladies, mourut en route, comme il alloit à son pays natal. » L’autre parlant du roi, dit : « Sur cela, il tomba malade, soit de fâcherie, soit de quelque indisposition naturelle, ou d’avoir trop ardemment couru un lièvre, ou de quelqu’autre cause plus cachée et plus méchante. » (6)
II n’est resté de la première institution que l’ordre de Malte.
Le lendemain de l’exécution de Molai, le chevalier Aumont et sept Templiers, déguisés en Maçons, vinrent recueillir les cendres du bûcher. Quinze jours après, le nommé Squin de Floriau chevalier apostat, qui avait dénoncé l’ordre, meurt assassiné. Le pape le fait enterrer à Avignon et le béatifie ; mais les Templiers enlèvent son corps de son tombeau, et y déposent les cendres de Jacques Molai. Alors les quatre loges de Francs-Maçons créées par le Grand – Maître s’organisent, et tous les membres y prêtent serment D’EXTERMINER TOUS LES ROIS ET LA RACE DES CAPETIENS, DE DETRUIRE LA PUISSANCE DU PAPE ; DE PRECHER LA LIBERTÉ DES PEUPLES, ET DE FONDER UNE RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE.
Pour n’admettre à leur vaste projet que des hommes sûrs, ils inventèrent les loges ordinaires de maçonnerie, sous le nom de Saint-Jean, de Saint-André. Ce sont celles que l’on connoissoit en France, en Allemagne, en Angleterre ; sociétés sans secret, dont les pratiques ne servent qu’à donner le change, et à faire connoître aux vrais Maçons les hommes qu’ils peuvent associer à la grande conspiration. (7) Ces loges, que je pourrois appeler préparatoires, ont un but d’utilité réelle ; elles sont consacrée à la bienfaisance, et elles ont établi entre les différens peuples des liens de fraternité infiniment estimables ; aussi vit-on les hommes les plus vertueux rechercher avec empressement de pareilles sociétés. Les vrais Templiers ou Jacobins ne tiennent point loge. Leurs assemblées s’appellent Chapitre. II y a quatre chapitres, un dans chaque ville désignée par Jacques Molai, et composé chacun de vingt-sept membres. Leur mot d’ordre est Jakin Boos Mac-benach Adonaï, 1314, dont les lettres initiales sont celles de Jacobus Burgundus Molai-beat, anno Domini, 1314. Les autres mots sacramentels sont Kadosch, qui signifie régénérateur ; Nekom, vengeance ; Paul Kal Pharaskal, qui met à mort les profanes. Quand ils s’abordent dans leurs assemblées, ils se prennent les mains comme pour se poignarder. Ils portent pour se reconnaître un anneau d’or émaillé de rouge ; et dans le cas de danger, ils ont sur la poitrine une croix de Malte de drap écarlate. Lorsqu’ils entrent dans une loge, ils ont seuls le droit de traverser dans le milieu du tapis qui est vis-à-vis le trône. Tous les Francs-Maçons des loges ignorent qui ils sont.
Cet esprit de rapine, cette vengeance héréditaire, ce fanatisme régicide sont difficiles à concevoir dans des hommes dont l’association primitive étoit consacrée par la religion. On en trouvera peut-être l’origine dans leurs liaisons avec le vieux de la Montagne, ce brigand fameux établi entre Damas et Antioche. II faut se rappeler qu’après les croisades, la Palestine fut ravagée par un prince de la famille des Arsacides, nommé Ehissessin (dont les Français, dit Voltaire, ont composé le mot assassin). Cet homme étonnant, maître de douze villes autour de Tyr, avoit un vaste palais au milieu des montagnes : c’est là qu’il élevoit un grand nombre de jeunes gens à obéir aveuglément à ses ordres ; il les enivroit, les transportoit dans des jardins enchantés où tous les plaisirs leur étaient offerts.
Les parfums les plus suaves, les mets les plus exquis, les chants les plus mélodieux, les femmes les plus belles charmoient ces jeunes néophites, et allumoient à la fois dans leur cœur les passions les plus impétueuses… alors un sommeil forcé les livroit au vieux de la Montagne, qui prenant, à leur réveil, le ton d’un inspiré, leur disoit :
« Elus de l’Eternel, vous qu’il a choisis pour servir sa vengeance, soumettez-vous à sa volonté suprême ; méritez les bienfaits qu’il vous destine, et dont sa bonté paternelle vous a déjà fait goûter en songe les prémices. Oui, ces voluptés pures, qui, pendant le délire où vous avez été plongés, ont enivré vos sens, ces plaisirs enchanteurs dont la vive impression semble étonner encore vos esprits ne sont qu’une image imparfaite des béatitudes ineffables qu’il réserve à ceux qui savent exécuter les décrets de sa justice… L’Eternel a voulu que les hommes fussent libres ; et par-tout les hommes sont opprimés ; il a voulu qu’ils fussent heureux, et la terre est partagée entre quelques tyrans qui ne connoissent de lois que leur intérêt… Allez, ‘et que leur sang impur, versé par vos mains généreuses, vous ouvre pour jamais les portes du céleste Eden. »
Si la ruse réussissoit, il les armoit d’un poignard, et les envoyoit assassiner les rois. C’est par eux que périrent, en 1213, Louis de Bavière, un des meilleurs princes de son siècle. Les Templiers leur firent long-temps la guerre ; et n’ayant pu les détruire, ils se contentèrent d’en exiger des tributs ; mais, en 1257, les Tartares ayant tué le vieux de la Montagne, les chevaliers du Temple réunirent ses possessions à leur domaines, se mêlèrent avec les disciples d’Ehissessin, et ce fut là sans doute qu’ils puisèrent la nouvelle doctrine qui dirigea depuis les successeurs de Jacobus Molai. Reprenons leur histoire.
Dans les premiers temps, foibles, craintifs, sans biens, sans puissance, ils ne s’occupèrent qu’à chercher les trésors enfouis par leurs fondateurs, dans le commencement des persécutions des Templiers, et dont plusieurs d’entre eux possédoient le secret. II en ont recouvré beaucoup ; il en existe encore à leur connoissance, sur-tout dans l’île de Candie qui, malheureusement pour eux, est dans la puissance des Turcs. Ce fut cependant à l’époque de la formation des loges, que parut le célèbre Rienzi, cet homme prodigieux, qui, né dans la bassesse, s’éleva à la dignité de tribun qu’il fit revivre, prétendit rappeler dans Rome dégradée les vertus et la valeur de ses premiers habitans, et rendre à cette ancienne capitale du monde, son premier empire. II eut assez de confiance dans ses forces, pour appeler à son tribunal, l’empereur et le pape, et assez de crédit pour se rendre redoutable à ces deux puissances.
Les Templiers conspirateurs ont pour principes que tout homme capable de grands coups, de quelque religion, de quelque état qu’il soit, peut être initié ; mais qu’il ne faut commettre que des crimes nécessaires, tendant au but de l’institution, et en fomentant des séditions populaires. Voilà pourquoi il y a eu des initiés parmi les Turcs comme parmi les Chrétiens, parmi les grands comme parmi les simples citoyens. Leur règle s’appelle constitution.
Leurs signes, leurs emblèmes sont les mêmes que nous avons adoptés pendant la révolution, les couleurs nationales sont celles des maçons ; le niveau, l’équerre, le compas, annoncent l’égalité, l’union la fraternité ; l’acacia, arbre consacré parmi eux, et qui ne fleurit qu’arrosé du sang d’Abiram, est notre arbre de la liberté, que les Jacobins ont si long-temps arrosé du sang de l’innocence : il n’est pas jusqu’au bonnet rouge qu’on ne retrouve dans leurs cérémonies ; et il est très-intéressant de remarquer que ce bonnet odieux fut un des ornemens présentés à Cromwel, le jour de son installation. (8)
On connoltra leur esprit par leurs œuvres, quand on saura que ce Mazaniello, ce terrible Jacobin Sicilien, qui prêcha l’indépendance, chassa le vice-roi de Naples, et ne montoit sur son tribunal populaire qu’entouré de têtes de proscrits, étoit initié ; que les supérieurs des Jésuites étoient initiés. Les Jésuites qui ont fait assassiner Henri IV et Louis XV, qui ont poignardé le stathouder Maurice de Nassau, qui ont empoisonné Henri VII, empereur, dans une hostie saupoudrée par la main sacrilège de Monte-Pulciano, ont été convaincus de trente-neuf conspirations et de vingt-un régicides. (9)
Mayenne, qui fit prêter serment de la ligue dans la même salle où les Jacobins de Paris s’assembloiont ; qui réunit ses complices dans un souterrain, pour leur faire poignarder les effigies d’Henri III et d’Henri IV, étoit initié. (10) Ce sont eux qui ont dirigé la révolution de Portugal, en 1740 ; qui la préparèrent pendant trois ans, avec un secret incroyable ; qui proscrivirent Philippe IV ; et massacrèrent Michel Vasconcellos.(11)
Ils ne furent pas étrangers aux troubles de la Fronde ; en flattant l’ambition des princes et la reine, ils méditoient sourdement le renversement du trône. Le Député Grégoire a présenté à la Convention une médaille frappée à cette époque ; elle offre d’un côté un bras sortant des nues, moissonnant trois lys avec une épée tranchante. La légende est Talem dabit ultio messem (Telle est la moisson que donnera la vengeance) ; de l’autre, un autre bras lançant la foudre sur une couronne et un sceptre brisé, ayant pour légende, flamma metuenda tyrannis. (A l’aspect de ces feux, les tyrans trembleront). (12) Quels autres que les éternels ennemis des rois auroient osé alors consacrer par un pareil monument leur système révolutionnaire.
On peut se rappeler ce fameux tribunal secret, qui, présidé par Brockaghif, fit périr sous le poignard tant de seigneurs souverains de l’Allemagne. (13) Brockaghif étoit le chef d’un chapitre. Ce sont ses disciples qui, pour renverser l’impératrice de Russie, voulurent fonder la ville et la forteresse de Gerzom, sur la Mer-noire, et y établir une colonie libre d’initiés. Catherine découvrit le complot, et trois seigneurs de sa cour qui y avoient trempé, furent décapités. En 1781, les Francs-Maçons de Petersburg, divisés en deux partis, prirent les armes, espérant à la faveur d’une émeute, assassiner l’impératrice mais elle prévint la sédition par un édit.
Milord Dervent-Waters, Crand-Maître en 1735, après avoir créé quatre loges à Paris, conspira contre l’Etat, et fut exécuté à Londres.
L’Angleterre avoit été déjà troublée par les initiés. En 1428, sous la minorité d’Henri VI, le parlement, inquiet de l’ambition des Templiers, défendit aux Maçons de tenir chapitre, sous peine d’amende et de prison. (14)
Elisabeth, exposée cinq fois à périr, sous le poignard des initiés, envoya des troupes pour rompre l’assemblée qui se tenoit à Yorck, le 27 décembre 1561. Ils ajournèrent leur complot.
Chaque chapitre a un membre voyageur qui visite les autres chapitres, et établit entre eux une correspondance. Le fameux comte de Saint-Germain le fut pour Paris ; Cagliostro est celui de Naples, et il ne se mêla de la célèbre affaire du collier que pour former à la cour un initié qui conspirât contre elle. (15)
Cet homme étonnant, qui a joué tant de personnages, qui s’est annoncé tour à tour pour alchimiste égyptien, pour fils du Grand-Maître de Malte et de la princesse de Trébisonde, pour prophète venu de la Mecque, pour empirique Rosecroix ou immortel, qui a erré de contrée en contrée, de tréteaux en tréteaux, de bastille en bastille, qui a fait un peu de bien au monde, mais encore plus de dupes, est un des plus actifs et des plus dangereux initiés. Non seulement il préparait la révolution française, mais il avoit l’audace de l’annoncer. On a imprimé de lui une lettre écrite de Londres le 20 Juin 1786, à un Français, où il dit : « II régnera sur vous un prince qui mettra sa gloire à l’abolition des lettres de cachet, à la convocation des états généraux, et sur-tout au rétablissement de la vraie religion. Il sentira que l’abus du pouvoir est destructif du pouvoir même ; il ne se contentera pas d’être le premier des ministres ; íl voudra devenir le premier des Français. »
Pendant qu’il indiquoit à ses corrrespondans le mouvement qui devoit avoir lieu en France, il en préparoit un autre en Angleterre. (16) Il fit répandre avec profusion un avis mystique écrit en style maçonnique et en chiffres qu’on peut traduire ainsi :
« A tous les Maçons véritables, au nom de Jéhovah,

Le temps est venu où doit commencer la construction du nouveau temple de Jérusalem. Cet avertissement est pour inviter tous les véritables Maçons à Londres de se réunir au nom de Jehovah, le seul dans lequel est une divine Trinité, de se trouver demain soir, le 3 du présent 1786, sur les neuf heures, à la taverne de Reilly great queen street (grande rue de la reine), pour y former un plan et poser la première pierre fondamentale du véritable temple dans ce monde visible. »
Cagliotro, etc.

Cagliostro, persécuté en France, ruiné en Angleterre, ennuyé de la Suisse, eut l’imprudence d’aller tenter fortune a Rome, mais il y fut bientôt accusé d’hérésie, de magie, d’apostasie et de frénésie. Jugé par le tribunal apostolique, il fut condamné à mort : le pape a commué sa peine en une prison perpétuelle.
II a paru, en 1791, un extrait de la procédure instruite à Rome contre lui. (17) Cette procédure fournit de grandes lumières sur le rapport de la franc-maçonnerie, de stricte observance, ou des initiés avec la révolution française.
Celte secte, dit le rédacteur, appelle les philosophes les ennemis, et tous les souverains les tyrans.
Cagliostro se nomme Joseph Balsamo, il est né à Parme, le 28 juin 1743. Il a voyagé dans toutes les cours de l’Europe. Lorsqu’il sortit de la Bastille, il se rendit à Londres, d’où il écrivit une brochure, intitulée : Lettre au peuple français ; et dans ce libelle, il prêche ouvertement la révolte. II accompagna cet écrit d’une exhortation à ses disciples : Morand, auteur du Courier de L’Europe, nous a transmis cet ouvrage, dans lequel Cagliostro prédit que la Bastille sera détruite, et deviendra un lieu de promenade.
Avant sa détention à Rome, il fit et envoya aux Etats généraux une requête en sa faveur, où, en sollicitant son retour en France, il dit qu’il est celui qui a pris tant de part et tant d’intérêt à notre liberté.
Le rapporteur du tribunal qui l’a condamné prend les conclusions suivantes : « II résulte de beaucoup de dénonciations spontanées, de dépositions de témoins, et d’autres notices que l’on conserve dans nos archives, que parmi ces assemblées, formées sous l’apparence de s’occuper d’études sublimes, la plupart cherchent à secouer le joug de la religion, et à détruire les monarchies. Peut-être en dernière analyse, est-ce là l’objet de toutes. »
Dans ses interrogatoires, Cagliostro (même ouvrage) a avoué que des initiés avaient prêté le serment de détruire tous les souverains : qu’ils avoient écrit et signé ce serment de leur sang ; que cette secte avoit déterminé de porter ses premiers coups sur la France ; qu’après la chute de celle monarchie, elle devoit frapper l’Italie, et Rome en particulier : que Thomas Ximenès étoit un des principaux chefs ; que la société a une grande quantité d’argent dispersé dans les banques d’Amsterdam, Rotterdam, Londres, Gènes et Venise : que cet argent provenait des contributions que payoient chaque année cent quatre-vingt mille maçons ; qu’il servoit à l’entretien des chefs, à celui des émissaires qu’ils ont dans les cours, à récompenser tous ceux qui font quelqu’entreprise contre les souverains ; que lui, Cagliostro, a reçu six cents louis comptant, la veille de son départ pour Francfort, etc. (pag. 130, 131, 132). Ces différentes assertions sont justifiées dans tout le cours de l’ouvrage. Enfin, pour dernière preuve, on a trouvé sous scellés une croix sur laquelle étoient écrites les trois lettres L. P. D, et il est convenu qu’elles signifioient lilium pedibus destrue, FOULEZ LES LYS AUX PIEDS.
Quoique les loges maçonniques soient fermées en France, le chapitre créé par Jacques Molai existe toujours, et jamais les Templiers Jacobins ne furent plus puissans. « Des Calvinistes, des hommes de toutes les sectes, des personnages considérables, d’anciens ministres, des membres des premières assemblées, conspirent encore ; un club établi a Morat, est le centre de la conspiration ».
Les principaux initiés, qui ont joué un rôle dans la révolution française, sont Mirabeau, Fox, le duc d’Orléans, Robespierre, Clootz, Danton, Dumouriez, St.-Fargeau. Le grand-maître actuel est le duc de Sudermanie, régent de Suéde.
C’est par la prise de la bastille que commença la révolution, et les initiés la désigneront aux coups du peuple, parce qu’elle avait été la prison de Jacobus Molai. Avignon (18) fut le théâtre des plus grandes atrocités, parce qu’il appartenoit au Pape, et qu’il renfermait les cendres du grand-maître. Toutes les statues des rois furent abattues afin de faire disparaître celle d’Henri IV, qui couvroit la place où Jacques Molai fut exécuté : c’est dans cette même place et non ailleurs, que les initiés vouloient faire élever un colosse foulant aux pieds des couronnes et des tiares, et ce colosse n’étoit que l’emblème du corps des Templiers. Que de traits je pourrois rappeler ! Maïs je me borne aux principaux faits.
Le roi Suède étoit l’allié de Louis XVI lors de la fuite à Varennes, Gustave vint jusqu’aux frontières pour le recevoir et le protéger, mais le duc de Sudermanie fit assassiner son frère par Ankastroeum, franc-maçon, qui, précédemment condamné pour vol à être pendu, avoit obtenu sa grâce du roi. Comme tout Templier peut gouverner, mais ne peut pas régner, on a vu aussitôt le duc de Sudermanie faire alliance avec les Jacobins de Paris, enlever aux nobles Suédois beaucoup de leurs privilèges, restreindre les prérogatives du jeune roi dont il est tuteur, et aux jours duquel on a déjà attenté deux fois.
D’un autre coté, le grand-maître du chapitre de Paris, Philippe d’Orléans, opéroit la chute de Capet et de sa famille. Pour arriver au but marqué par les initiés, il falloit frapper de grands coups, et les frapper rapidement. Pendant deux ans, les Adeptes tinrent chapitre dans le palais du grand-maître, ensuite dans le village de Passy. C’est-là que Sillery, Jacob Frey, Dumouriez, d’Aiguillon, Clootz, Lepelletier, Mer…, l’abbé S…, les Lameth, Mirabeau, D… — C…
Robespierre, préparoient les plans qu’ils livroient aux conjurés du second ordre, chargés de les traduire en langue philosophico-révolutionnaire.
L’or de Philippe n’est point épargné ; d’abord les parlemens sont divisés, on parvient ensuite à les détruire. Pour mettre le peuple en action, d’Orléans accapare les blés (19) et les exporte dans les îles de Gersey et Grenesey, tandis que ses coryphées accusoient le Gouvernement d’organiser la famine. Leurs agens parcourent les campagnes, massacrent les nobles, les riches, les prêtres, incendient les châteaux et ravagent les moissons. Les propagandistes séduisent les troupes, et se répandent dans l’étranger ; ils y préparent l’assassinat de Gustave, les mouvemens de Berlin, (20) le déchirement de la Pologne, (21) les dissensions de la Hollande, l’insurrection des Liégeois, et le soulèvement des Pays-Bas. (22)
Après avoir fait les journées des 5 et 6 octobre, Philippe se rend lui-même à Londres pour conspirer avec Fox, Stanhope, Sheridan, les docteurs Price et Priestley. Les initiés établissent le club des Jacobins, et rappellent le Grand-Maître. Peu après son retour, les journées du 20 juin et du 10 août renversent le trône. (23) Philippe avait épuisé ses coffres, et son ambition le perdit. Après la mort du roi, pour laquelle il avoit voté lui-même, il croyait saisir les rênes de l’Etat ; il eût réussi sans doute, mais les initiés se divisèrent. La perte des Bourbons, jurée par les Templiers, ne lui permettoit de gouverner qu’en perdant son nom ; il crut qu’il suffìsoit d’y renoncer ; il renia son père à la tribune des Jacobins ; il protesta à la Commune, que sa mère, prostituée, reçut dans son lit un cocher, et qu’il étoit le fruit de ses impudiques amours. Il supplia humblement qu’on lui ôtât son nom, et il prit celui d’Egalité. Mais Robespierre avoit déjà un parti, et d’Orléans méprisé même de ses complices fut sacrifié.
Tandis que Clootz, illuminé prussien, et Chaumette renversoient les autels, un Italien, et Cagliostro conspiroient à Rome. Cagliostro fut jeté dans les cachots du château Saint-Ange, et l’autre Templier fut pendu, masqué, et portant cet écriteau : « C’est ainsi qu’on punit les Francs-Maçons. »
L’empereur périt bientôt victime des ennemis jurés des rois ; Léopold, ne tarda pas à le suivre ; le valet-de-chambre de l’empereur, soupçonné d’avoir empoisonné son maître et Léopold, a fait, dans ses interrogatoires, l’aveu de ces deux crimes, et a déclaré en avoir reçu le salaire du duc d’Orléans. (24)
Depuis quatre ans, l’Irlande s’agite et menace de se soulever : elle possède un chapitre de Templiers. Les chefs sont à Londres, (25) et déjà Georges assailli quatre fois, a pensé perdre la vie le 13 octobre et le 3 février de l’année dernière.
Un journal de pluviôse an IV nous apprend que les Francs-Maçons ont pris en Irlande le nom de Defenders, et que James Veldor, condamné le 22 décembre à Dublin, comme coupable de haute trahison, portoit sur lui l’écrit suivant :
« Demande. Je suis intéressé ? — R. Et moi aussi. — D. Avec qui ? —R. Avec la convention nationale. — D. Quel est votre but ? —M. La liberté. — D. Où est votre projet ? — R. Sa base est fondée sur le roc. — D. Que vous proposez-vous? — R. De subjuguer toutes les nations, de détrôner les rois — D. Où le coq a-t-il chanté, quand tout l’univers l’a entendu ? — R. En France. — D. Quel est le mot de passe ? — R. ELIPHISMATIS. »
Ces faits et mille autres tendent à prouver que si les étrangers, les anti-religionnaires, les anarchistes ont sans cesse troublé la tranquillité publique, ils n’étoient que les instrumens d’une faction constamment conspiratrice, celle des initiés, qui, parlant toujours des grands intérêts du peuple, n’est occupée que des siens. C’est dans cette faction que se confondent les Orléanistes, les Dantonistes, les Girondins, les Terroristes, et tous ces noms inventés pour tromper les gens crédules. Les grands troubles politiques se sont opérés près des points de réunion des chapitres des Templiers. C’est en Suède, en Angleterre, en Italie, en France, que les trônes sont attaqués, chancellent ou tombent, que la puissance ecclésiastique se détruit, et que les vrais Francs-Maçons, les Jacobins, ligués sur la tombe de Jacobus Molai, établissent l’indépendance, s’emparent des richesses et du gouvernement. Les premiers électeurs de Paris (Lavigne, Moreau de Saint-Méry, Deleutre, Danton, Dejoly, Champion, Keralio, Guillotin, (26) etc. etc.) La première commune de cette ville, les premiers Jacobins, étoient presque tous francs-maçons, et à la tête des loges, quoiqu’il n’y eût en France que vingt-sept initiés. On ne sera plus surpris si bientôt on voit tomber sous le glaive le roi d’Angleterre, le roi de Suède, le pape et l’empereur.
Tous les hommes qui se sont occupés de la franc-maçonnerie et qui n’y ont vu que des sociétés, où les lois, les rois et les prêtres paroissoient respectés, des sociétés dont le but étoit l’union des hommes honnêtes, la bienfaisance, la perfection des arts ou l’activité du commerce, auront de la peine à croire à ce système politique, parce qu’ils ne connoissent des mystères maçonniques que les formules préparatoires. Il est nécessaire pour eux d’entrer dans quelques développemens.
Avant l’attentat de Philippe-le-Bel, il est vraisemblable que les Templiers n’étoient que de simples théosophistes, c’est-à-dire des hommes religieux, qui, par des pratiques mystérieuses et contemplatives, cherchoient une perfection imaginaire, et croyoient entretenir un commerce spirituel avec la Divinité.
Cette chimère, dont l’origine se perd dans la plus haute antiquité, subsiste encore, et forme une secte particulière, dont les zélateurs portent spécialement le nom d’illuminés. Cette institution, dit l’auteur de l’Origine des Cultes, se forma lorsque les hommes appliquèrent la religion’ au maintien de l’ordre social. « Les initiés grecs, connus sous le nom d’orphiques, croyoient, en se vouant au culte de Bacchus, entrer en commerce avec les Dieux, en épurant leur âme de toutes les passions qui peuvent porter obstacle à cette jouissance et offusquer les rayons de la lumière divine qui se communique à toute âme capable de la recevoir, et qui imite sa pureté… ». (27) De même, nos illuminés s’imaginent que leurs pratiques mystérieuses, leurs perpétuelles combinaisons métaphysiques, perfectionnent leurs qualités intellectuelles, et leur donnent, avec la divinité, des rapports si intimes, qu’ils parviennent à connoître les événemens cachés, soit de l’avenir, soit du passé.
Les Templiers persécutés négligèrent quelque temps leurs contemplations pour s’occuper d’assurer leur vengeance, et formèrent l’association secrète et politique dont Jacques Molai fut le fondateur ; enfin de ces deux sectes sortit une troisième classe d’initiés, qui appliqua ses recherches à deviner les secrets de la nature, à transmuer les métaux, à trouver l’agent universel, le remède de tous les maux, et qui créa la franc-maçonnerie hermétique et trismégiste, berceau de l’alchimie, du magnétisme et du somnambulisme. Les annales de la franc-maçonnerie (28) ne parlent que d’une seule association, composée uniquement de disciples d’Hermès. Ils s’étoient réunis dans un petit terrain près d’Utrecht, sous le nom d’Herneulter. Le chef disparut un jour avec la caisse de la société. Elle se divisa ; mais il y a encore dans les Pays-Bas des membres de cette société. Cette dernière secte ne fut jamais qu’accessoire aux deux autres, et ses rêveries furent plus ridicules que dangereuses ; mais lorsque les trois sectes s’associèrent pour marcher au même but, elles acquirent une force inconcevable. Il est donc intéressant d’examiner ce que furent et ce que sont les illuminés.
Je n’entrerai point dans les détails des rêveries des Valésiens qui se purifioient par la honteuse mutilation, dont Origène donna l’exemple ; des Circoncellions qui prêchoïent qu’on ne devoit pas payer ses dettes ; des Priscillianistes, qui croyoient honorer la divinité en se prostituant nus dans les temples ; des Eicètes, qui disoient que la meilleure manière de louer Dieu étoit de danser et de faire des entrechats ; des disciples d’Amaury, qui se sanctifioient en se donnant le fouet dans les places et sur les chemins ; des Béguards, qui regardoient comme un péché d’embrasser simplement une femme (quand on en restoit là…). Ces malheureux n’étoient que des fous ; ceux qui les brûlèrent, au lieu de les enfermer, furent des barbares.
Je vais m’occuper de gens plus dangereux. En 1610, on débita qu’il paroissoit une illustre société, jusque-là cachée, et qui devoit son origine à Christian Rosencreuz ; on ajouta que cet homme, né en 1387, ayant fait le voyage de la terre sainte pour visiter le tombeau de J. C., avoit eu, à Damas, des conférences avec les sages Chaldéens, desquels il avoit appris les sciences occultes, entre autres la magie et la cabale, qu’il avoit perfectionné ses connoissances en continuant ses voyages en Egypte et en Lybie ; que de retour dans sa patrie, il avoit conçu le généreux dessein de réformer les sciences ; que pour réussir dans ce projet, il avoit institué une société secrète, composée d’un petit nombre de membres, auxquels il s’étoit ouvert sur les profonds mystères qui lui étaient connus, après les avoir engagés, sous le sceau du serment, à lui garder le secret, et leur avoir enjoint de transmettre ses mystères de la même manière à la postérité. (29) Les illuminés avoient déjà paru en Espagne, en 1575, sous le nom d’Alambrados. Leur chef étoit Jean de Dillapando, originaire de Ténérif. La plupart de ses disciples furent pris par l’inquisition, et punis de mort à Cordoue. Cinquante-neuf ans après, ils se réunirent en France, sous le nom de Guerinets ; mais Louis XIII les poursuivit si vivement, qu’ils furent détruits en peu de temps. (30)
Au commencement du siècle, un allemand, nommé Martinés, né d’une famille indigente mais noble, parlant, à l’âge de seize ans, le grec et le latin, reparut comme chef des illuminés connus sous le nom de Rosecroix. (31) Il voyagea en Turquie, en Arabie ; il fut reçu à Damcar par des philosophes qui le saluèrent par son nom, quoiqu’il ne se fût point nommé, qui l’instruisirent des mystères cachés de la nature, et lui déclarèrent qu’il étoit choisi pour être l’auteur d’une réformation générale dans l’Univers. Après être resté trois ans avec eux, il passa en Barbarie ; il demeura quelques temps à Fez, où il forma des disciples ; de-là, il se rendit en Espagne. Forcé d’en sortir, il revint en Allemagne, où il vécut solitairement jusqu’à cent six ans, sans avoir rien perdu de la force de son corps ni de celle de son esprit. (32)
Les Rosecroix ont des livres mystérieux, dont on trouve quelques exemplaires dans les grandes bibliothèques. L’un est intitulé le Prothée ; un autre les Axiomes ; un troisième : la Roue, et deux le Monde. Les privilèges dont ils se vantent de jouir y sont énoncés à peu-près en ces termes :
« Destinés pour accomplir la réformation qui doit se faire dans tout l’Univers, les Rosecroix sont doués de sagesse au plus haut degré, et, paisibles possesseurs de tous les dons de la nature, ils peuvent les dispenser à leur fantaisie.
« En quelque lieu qu’ils soient, ils connoissent mieux toutes les choses qui se passent dans le reste du monde, que si elles leurs étoient présentes. Ils ne sont sujets ni à la faim, ni à la soif, et n’ont à craindre ni la vieillesse, ni les maladies.
« Les femmes ne peuvent être initiées ; un secret ne sauroit leur être confié. Ils peuvent commander aux esprits et aux génies les plus puissans. (33)
« Dieu les a couvert d’une nuée pour les défendre de leurs ennemis, et on ne peut les voir que quand ils le veulent, si on n’a des yeux plus perçans que ceux de l’aigle.
« Ils tiennent leurs assemblée générales dans les pyramides d’Egypte. » (34)
En 1623, vers le printemps, on trouva, dans plusieurs carrefours de Paris, cette affiche singulière :
« Nous, députés des frères Rosecroix, fesons séjour visible et invisible dans cette ville, par la
grâce du Très-Haut, vers lequel se tourne le cœur des sages ; nous enseignons, sans aucune sorte de moyens extérieurs, à parler les langues des pays gué nous habitons, et nous tirons les hommes, nos semblables, de la terreur et de la mort.
S’il prend envie à quelqu’un de nous voir par curiosité seulement, il ne communique jamais avec nous ; mais, si sa volonté le porte réellement, et de fait, à s’inscrire sur le registre de notre confraternité, nous, qui jugeons des pensées, lui ferons voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure, puisque la pensée, jointe à la volonté réelle du lecteur, sera capable de nous faire connaître à lui, et lui à nous. »
Je ne ferai qu’une observation sur cette étrange proclamation, c’est qu’elle parut dans un temps de troubles civils. (35)
Plus on avance dans l’histoire, et sur-tout dans l’histoire d’Allemagne, plus on voit les mystérieux initiés devenir nombreux, hardis et conspirateurs. Il n’est point de rêve théosophique, point de système scientifique, dont ils n’étayent leur funeste doctrine. Jésuitisme, magnétisme, martinisme, pierre philosophale, somnambulisme, éclectisme, tout est de leur ressort. Ils ont surtout créé un espionnage tellement actif, une correspondance tellement rapide et sûre, (36) qu’ils n’ignorent aucun secret d’Etat, aucun secret particulier, et qu’ils agissent par-tout avec un accord, avec une certitude de succès, qui les fait paroître des hommes surnaturels. Les illuminés modernes ne s’accordent pas sur le nom de leurs fondateurs : c’est Saint-Germain, Swedenborg, ou Schroepffer ; je ne pourrois décider lequel : mais ce sont trois chefs célèbres et très-accrédités. Le premier est connu par ses visions et ses prédications à Paris ; le second, savant métallurgiste suédois, acquit une grande renommée par une aventure que rapporte le journal de Stockholm, appelé le Monats-Schrifft (dans le mois de janvier 1788) ; la voici : Feu la reine de Suède, Louise Ulrique, avoit chargé Swedenborg de savoir de son frère (le père du roi de Prusse régnant), mort depuis 1758, la raison pour laquelle il n’avoit pas répondu, de son vivant, à une certaine lettre qu’elle lui avoit écrite. Vingt-quatre heures après, Swedenborg apprit à la reine le contenu de sa lettre, que personne, excepté son frère et elle, ne pouvoit savoir. Consternée, elle fut forcée de reconnoître, dans ce grand homme, une science miraculeuse.
Un de mes amis soupoit avec Gustave, dans son dernier voyage à Paris ; on demanda au roi si l’anecdote étoit vraie : « elle est vraie, répondit Gustave, j’étois présent à l’entretien ; Swedenborg apprit à ma mère que sa lettre étoit relative à la révolution arrivée en 1756, et qui coûta la vie à Horn et Brahé. » Il ajouta : « L’âme de votre frère m’est apparue, et m’a dit qu’il n’avoit point répondu, parce qu’il avoit désapprouvé votre conduite ; votre politique imprudente est cause du sang répandu ; je vous ordonne, de sa part, de ne plus vous mêler des affaires d’Etat, et surtout de ne plus exciter des troubles, dont, tôt ou tard, vous seriez la victime. » M Schroepffer, le troisième, est fils d’un limonadier. Il réforma l’ordre des francs-maçons à Dresde : c’est lui qui, le premier, illumina les princes de l’Allemagne, par le moyen de la phantasmagorie, ou de l’apparition des spectres. Il jeta l’épouvante dans Berlin et dans toute la Prusse, en faisant prédire, par des fantômes, la mort prochaine de quelques grands personnages, mort qui se réalisoit toujours. (37) La reine de Prusse lui fit défendre de faire ses invocations. Schroepffer s’est tué à Leipsick d’un coup de pistolet.
Je ferois un volume énorme, si je voulois rapporter tous les prétendus prodiges des illuminés ; mais je me borne à citer les plus récens, ceux dont il existe encore des témoins.
Cagliostro étoit à Varsovie depuis quelques temps, et avoit eu plusieurs fois l’honneur d’entretenir Poniatowski, lorsqu’un jour ce monarque venant de le quitter, et enchanté de tout ce qu’il lui avoit entendu dire, vanta son esprit, ses talens, et ses connoissances, qui lui paroissoient surnaturelles. Une jeune dame qui écoutoit attentivement le roi, se mit à rire, et soutint que le comte ne pouvoit être qu’un charlatan ; elle assura qu’elle en étoit si persuadée qu’elle le défioit de lui dire certaines choses singulières qui lui étoient arrivées. Le lendemain, le roi rendit les propos de cette dame à Cagliostro, qui demanda une entrevue avec elle. La proposition fut acceptée, et, au moment convenu, le comte dit à la dame ce qu’elle croyoit ignoré de tout le monde, et la surprit si fort, qu’elle témoigna le plus grand désir de connoître ce qui devoit lui arriver par la suite. Après s’y être long-temps refusé, Cagliostro lui dit, en présence du roi : « Vous allez bientôt partir pour un grand voyage : votre voiture cassera à quelques postes de Varsovie ; pendant qu’on la raccommodera, votre toilette excitera de tels ris qu’on qu’on vous jettera des pommes. Vous irez de-là à des eaux célèbres, où vous trouverez un homme d’une grande naissance, qui vous plaira et que vous épouserez. Vous serez tentée de lui donner tout votre bien ; vous viendrez vous marier dans la ville où je serai ; et malgré les efforts que vous ferez pour me voir, vous ne pourrez y réussir. Vous êtes menacée de grands malheurs, mais voici un talisman que je vous donne, tant que vous le conserverez vous pourrez les éviter, mais si vous donnez votre bien par contrat de mariage, vous perdrez aussitôt le talisman, et, dans le moment où vous ne l’aurez plus, il se trouvera dans ma poche, en quelqu’endroit que je sois. » Toutes ces prédictions eurent leur exécution.
Laborde, (38) qui rapporte cette histoire, ajoute : « je l’ai su par plusieurs personnes à qui la dame l’a contée ; je l’ai su par le roi, précisément dans les mêmes termes, et Cagliostro m’a fait voir à Vienne le talisman. »
Il est aussi facile de donner l’explication de cette histoire que de celle de Swedenborg et de la reine de Suède ; mais mon dessein n’est pas de faire un cours d’initiation. Je ferai remarquer seulement que ces événemens, si merveilleux en apparence, se passent toujours devant quelque prince ou quelque personnage illustre. Ceux qui seront curieux d’acquérir plus de lumières sur cette étrange doctrine les trouveront dans l’ouvrage intéressant du marquis de Luchet. (39) Cet auteur philanthrope n’hésite pas à regarder l’existence des initiés comme le fléau le plus funeste à toute espèce de gouvernement. « Peuples séduits, » dit-il, apprenez qu’il existe une conjuration en faveur du despotisme contre la liberté ; de l’incapacité contre le talent ; du vice contre la vertu ; de l’ignorance, contre la lumière ! Il s’est formé, au sein des plus épaisses ténèbres, une société d’êtres nouveaux, qui se connoissent sans s’être vus, qui s’entendent sans s’être expliqués, qui se servent sans amitié. Cette société a le projet de gouverner le monde, de s’approprier l’autorité des souverains, d’usurper leur place.
Elle adopte du régime jésuitique l’obéissance aveugle et les principes régicides du dix-septième siècle et de la franc-maçonnerie, les épreuves et les cérémonies extérieures ; des Templiers, tes évocations souterraines et l’incroyable audace. Elle emploie les découvertes de la physique pour en imposer à la multitude peu instruite ; les fables à la mode, pour éveiller la curiosité et inspirer la vocation ; les opinions de l’antiquité, pour familiariser les hommes avec le commerce des esprits intermédiaires. Toute espèce d’erreur qui afflige la terre, tout essai, toute invention, servent aux vues des illuminés : ainsi les baquets du magnétisme, et les sons séduisans de l’harmonica, la désorganisation des somnambules, les visions des foibles, la dévotion outrée, le dérangement de l’esprit, les obscurités métaphysiques du tableau de la nature, la maçonnerie éclectique, de stricte observance, la mysticité du docteur de Zurich, (40) le catholicisme accommodé aux principes des réformés, le jésuitisme ressuscité, tout sert également à leurs vues, tout devient cause et instrument ; ils ne rejettent rien de ce que le commun des hommes proscrit ; et, sans l’admettre par conviction, ils le laissent subsister comme moyen de multiplier les opinions, les épreuves, base sur laquelle repose la nouvelle confédération. Son but est la domination universelle. »
Je n’entrerai point dans le détail horrible des sanglantes et sacrilèges épreuves qu’on subit pour être illuminé. C’est au milieu d’une foule de squelettes, de cadavres ; c’est après avoir été affoibli par un long jeune, après avoir été fatigué pendant vingt-quatre heures par des macérations, que le Néophite nu, et les testicules attachées, prononce le serment qu’une voix tremblante lui dicte en ces termes :
« Jurez de briser les liens charnels qui vous attachent encore à père, mère, frères, sœurs, époux, parens, amis, maîtresses, rois, chefs, bienfaiteurs, tout être quelconque à qui vous aurez promis foi, obéissance, gratitude ou service ; nommez le lieu qui vous vit naître, et abjurez ce globe empesté, vil rebut des deux.
De ce moment, vous êtes affranchi du prétendu serment fait à la patrie et aux lois ; jurez de révéler au nouveau chef que vous reconnaissez, ce que vous aurez vu ou fait, pris, lu, entendu, appris ou deviné, et même de rechercher, épier ce qui ne s’offriroit pas à vos yeux. Honorez et respectez l’Aqua Toffana, (41) comme un moyen sûr, prompt et nécessaire de purger le globe par la mort ou par l’hébétation de ceux qui cherchent à avilir la vérité, ou à l’arracher de nos mains.
Fuyez la tentation de révéler ce que vous entendez, car le tonnerre n’est pas plus prompt que le couteau qui vous atteindra, en quelque lieu que vous soyez. »
Après cet horrible serment, le récipiendaire boit… du sang ! Il le boit dans un crâne humain !!!
Heureux sont ceux qui peuvent çonnoître de tels mystères d’iniquités, et les traiter de chimères ; mais plus heureux est celui qui connoît leur réalité, brave la vengeance des initiés, et divulguant leurs complots, peut les rendre inutiles !
Vous qui ne voyez, dans cet écrit, que le rêve d’une imagination exaltée, qu’un jeu d’esprit ou une mystification, expliquez-moi, je vous prie, pourquoi, dans le muséum allemand (janvier 1788, page 56), Gablidonne et Swedenborg annoncent clairement notre révolution, en disant : « II va se faire sur notre globe, une révolution politique très-remarquable, et il n’y aura plus d’autre religion que celle des patriarches, celle qui a été révélée à Cagliostro par le seigneur, dont le corps est ceint d’un triangle. »
Expliquez-moi comment la doctrine des initiés et celle des Jacobins a tant de ressemblance ; comment ils marchent tous deux au même but, si le jacobin et l’initié ne sont pas guidés par les mêmes chefs ? Tous deux prêchent la loi agraire, tous deux fomentent l’anarchie, tous deux frappent les rois, tous deux s’emparent du pouvoir, tous deux démoralisent le peuple, tous deux s’enrichissent aux dépens des Etats, tous deux sont fanatiques.
Expliquez-moi par quels moyens, si ce n’est par l’espionnage et la correspondance rapide et secrète des illuminés et des initiés, le duc d’Orléans est parvenu à faire commettre tant de meurtres à la fois ; par quel hasard malheureux la Normandie, la Provence et la Bretagne se soulevoient le même jour, à la même heure que les Parisiens qui marchoient contre la bastille ? Expliquez-moi pourquoi les mouvemens révolutionnaires ont toujours été en rapport exact de temps et de motifs dans les différens points de la république ?
Mais je vais d’un mot, éclaircir bien des doutes.
A l’époque mémorable de la convocation des états-généraux, pendant que le peuple, étonné de ses droits, préparoit ces cahiers, trop peu suivis, qui proscrivoient les abus ; mais qui ne demandoient ni emprunt forcé, ni réquisitions, ni gouvernement révolutionnaire, je reçus du marquis de Gand, grand d’Espagne, un billet qui m’invitoit à me rendre à la loge du Contrat Social, rue Coquéron. Je ne connoissois ni le marquis de Gand, ni la loge en question ; je m’y rendis. Je vis des préparatifs immenses, des décorations de la plus grande élégance, une salle de festin préparée par Deleutre, pour la fête la plus brillante ; un théâtre où Vestris et Candeille disposaient un ballet ; des soldats du régiment des gardes suisses, qui s’exerçoient à des évolutions militaires. Vous voyez, me dit le marquis, les préliminaires de la plus belle fête qu’on ait jamais donnée en loge ; (42) et vous pouvez y ajouter un nouveau degré d’intérêt. Il m’apprit alors ce qu’il désiroit de moi. Je consentis à sa demande ; et il ajouta : cette fête est destinée à M. Necker ; et elle a pour motif (il auroit dû dire pour prétexte) la réception de madame de Staal. Les vénérables de toutes les loges y seront ; et tout ce que les premiers ordres ont de distingué y assistera : MM. Mirabeau, d’Aiguillon, d’Eprémesnil, Lally-Tolendal, etc. M. le duc d’Orléans tiendra la loge. Nous recevrons, ce soir, M. de Caraman.
Rendez-vous à… » Il me quitta.
Je revins le soir : la loge n’étoit pas ouverte. En me promenant dans les salles, j’entendis du bruit dans un cabinet : j’entrai, et je vis dix à douze personnes qui causoient ensemble. Il faisoit un peu sombre -, mais je crus reconnoître, parmi elles, Philippe, qui se plaignoit des obstacles qu’on vouloit mettre à la fête. « La cour, disoit un homme de belle taille, est instruite. M. de Breteuil a fait épier les vénérables de loge ; et veut empêcher la réunion. M. du Châtelet a donné des ordres pour que les Gardes Française soient consignées ce jour-là. Le comte d’Artois fera défendre de même, aux Suisses, de prendre part à la fête. On intrigue à l’opéra, pour nous enlever les artistes ; les scènes patriotiques que vous voulez faire jouer sont déjà connues ». Il alloit continuer, lorsque je fus reconnu et invité éclaircir le conseil. Je m’éloignai.
En rapprochant ce que j’ai recueilli des différentes questions qui ont été faites pendant la réception du jeune Caraman, les entretiens que j’ai eu avec le marquis de Gand, ce que j’ai vu, les demi-confidences qui m’ont été faites, je puis assurer, et Deleutre, je crois, ne le démentiroit pas, que le véritable motif de cette réunion étoit de préparer l’insurrection du mois de juillet, de se concerter avec toutes les loges, de lier le parti de Necker à celui d’Orléans, de séduire les deux régimens, et d’assurer, d’avance, les élections. La cour s’alarma ; le roi défendit la fête, et le grand-maître, privé de sa grande réunion, se rendit dans les différentes loges, sous prétexte de les visiter, et fit partiellement ce qu’il vouloit faire d’un commun accord.
Tout membre a fait à l’ordre le sacrifice de sa vie, et l’ordre en dispose souvent, si cela est utile à ses intérêts.
Toutes les cérémonies des loges ordinaires, quoique conformes au but de l’association, puisqu’il n’y est question que de venger la mort d’un certain Hiram, architecte du temple de Salomon, ne servent qu’à masquer la constitution de l’ordre, et à éprouver ceux qu’on appellera à connoître le grand secret ; car on ne peut se présenter soi-même au chapitre, quand même on en connoîtroit l’existence.
Il y a donc en Europe une foule de loges maçonniques ; mais elles ne signifient rien sous le rapport politique ; ce ne sont que de véritables séminaires. Les vrais maçons Templiers ne sont que cent-huit sur la terre ; ce sont eux qui, par vengeance, par ambition et par système, ont juré le massacre des rois et l’indépendance de l’univers. (43)
Deux souverains seuls ont su toute la vérité sur la maçonnerie, et ne l’ont pas craint : c’est Frédéric et Catherine. Le roi de Prusse actuel, qui est grand-maître d’une loge d’illuminés, n’est que la dupe d’une comédie insignifiante, mais il est entouré d’initiés ; et quand leur parti sera plus fort, Guillaume subira le sort du roi de Suède.
Le duc de Sudermanie n’est pas le seul prince initié. L’oncle de Guillaume est Templier. (44) Le prince Potemki, ce fameux ministre de Catherine, son amant, et l’assassin de Pierre III, était Templier. On croit que le grand-duc est initié, et que c’est un des motifs qui lui ont fait refuser la couronne à sa majorité. Tel est, en peu de mots, le mystère de la franc-maçonnerie, dénié, ignoré, ridiculisé pendant cinq siècles. Cela peut paroître une fable à celui qui ne connoît pas les ressources immenses de cette secte ; mais qu’il soit admis une fois dans une simple loge, et l’esprit qui y règne lui fera juger de celui qui doit animer les chefs.
Que n’auroient point fait en France les sectateurs de Molai, si l’horreur de la tyrannie, si le sentiment de la véritable liberté n’avoient amené le 9 thermidor ! Pendant quelque temps, on crut au règne des lois ; les jacobins, par-tout démasqués, cachoient dans l’ombre la honte et le mépris dont ils étoient couverts : mais ils ourdissaient de nouvelles nouvelles trames ; ils aiguisoient de nouveaux poignards, et le massacre de vendémiaire, la révolte de Grenelle, le complot de Babeuf, prouvent ce qu’ils espèrent, ce qu’ils méditent encore.
Comment se fait-il, dira l’homme sensé, qu’il se trouve des hommes assez crédules, assez superstitieux pour se fier aux promesses d’un Cagliostro ou d’un duc d’Orléans ? Comment les initiés, eux-mêmes, peuvent-ils croire qu’ils feront adopter universellement leur doctrine régicide ? C’est qu’ils connoissent bien les hommes qu’ils emploient et ceux qu’ils veulent tromper.
La crédulité ne décroît point en raison du progrès des lumières chez un peuple. Il n’est point de fable, quelqu’absurde qu’elle soit, qu’on ne puisse accréditer, même parmi les hommes éclairés. Nous avons vu, dans ce siècle penseur, de graves magistrats, des écrivains distingués, des prélats, des savans, des philosophes, ajouter foi aux romans les plus bizarres, aux momeries les plus ridicules. Je vous en atteste, vous qui avez été témoins des convulsions de Saint-Médard, ou de celles de Mesmer ; vous qui avez été la dupe des souffleurs d’Hermès Trismégiste, ou de la baguette de Bléton. Il n’est point d’année, point de mois, point de jours où un charlatan n’éblouisse Paris par son adresse ou par son audace. L’invraisemblance des faits qu’il présente n’est point un obstacle ; elle est au contraire un garant de son succès. Quand je songe à toutes les sottises qui ont occupé sérieusement les Français, depuis qu’ils ont l’orgueil de se dire instruits et policés, je suis tenté de remplir le vœu de Voltaire, qui pensoit que l’histoire des égaremens de l’esprit humain seroit plus utile que l’histoire politique de quelques nations, et qui désiroit qu’un écrivain fût assez courageux pour entreprendre ce grand et curieux ouvrage. En effet, parcourant les journaux du temps, les annales de la littérature, les collections académiques, nous verrons à chaque instant les hommes qu’une éducation soignée sembloit devoir prémunir contre une aveugle prévention, s’enthousiasmer, se diviser, se quereller même pour des contes si peu vraisemblables, que leurs contemporains, peu de temps après, ne peuvent concevoir comment ils ont pu s’occuper de pareilles puérilités.
Que le peuple soit effrayé de l’annonce d’une comète chevelue, qui doit passer près de la terre ; qu’il ajoute foi à l’apparition subite d’une harpie, (45) sur les côtes de Normandie, et qu’après avoir éprouvé la crainte la plus sotte, il s’amuse avec l’image de ce monstre allégorique, et le place jusques sur le bonnet des femmes : voilà ce que le philosophe observateur peut très bien expliquer. Mais qu’un homme érudit et profond comme Dom Calmet, fasse un volume pour prouver l’existence des vampires, des incubes et des succubes, qu’il appuie ses prétendues preuves de l’autorité des magistrats, et qu’il leur donne tous les caractères possibles d’authenticité; que les sociétés savantes de l’Europe se querellent pour savoir si un enfant peut avoir une dent d’or ; que, dans notre siècle, on croye encore à la vertu des talismans, à la transmutation des métaux, aux androgynes, à la médecine universelle : voilà ce dont on peut difficilement donner la raison.
Les encyclopédistes n’ont pas craint de consacrer dans leur immortel recueil, le rêve de Valescus de Taranta, qui affirme que, dans une ville du royaume de Valence, il y avoit une abbesse, courbée sous le poids des ans, à qui, tout à coup , les règles parurent, les dents se renouvelèrent, les cheveux noircirent, la fraîcheur et l’égalité du teint revinrent ; les mamelles, flasques et desséchées, reprirent la rondeur et la fermeté propre au sein d’une jeune fille, à qui il ne manqua rien des attributs de la plus parfaite jeunesse. Eh ! Pourquoi les encyclopédistes auroient-ils rougi de rapporter cette absurdité, puisque les académies ont accueilli de semblables sottises ? Ne trouve-t-on pas, dans leur collection, (46) le rapport fait à l’amirauté de Brest de la découverte d’un triton ou d’un homme marin, qui sortit du fond de la mer, pour examiner des vaisseaux en rade, et qui fut assez long-temps visible pour se laisser dessiner, trop rusé cependant pour se laisser prendre ? N’y voit-on pas un serpent du nouveau monde qui avale un bœuf, et d’autres miracles aussi surprenans ? Mais ce qui est plus extraordinaire, on apprend, sur la foi de Bartholin Deusing, qu’à Redzgendorff, près Hambourg, en 1592, une femme mit au monde une fille ; que cette petite fille, huit jours après sa naissance, jeta tout-à-coup de haut cris, et parut agitée de convulsions extraordinaires : on la débarrassa de ses langes, dit le savant ; mais quelle fut la surprise des spectateurs ! Ils virent une petite fille, que celle-ci venoit de mettre au monde ; elle étoit de la grandeur du médius de la main : on trouva aussi l’arrière-faix, etc. ; on la baptisa, et le lendemain elle mourut avec sa petite mère. On a cru cette impertinente imposture, que ne croira-t-on pas ! Il est donc vrai de dire que le merveilleux plaît universellement ; qu’il sera toujours accueilli, préféré par les peuples, quelque soit le degré de leur civilisation, tandis qu’ils dédaigneront l’étude simple de la nature.
C’est l’amour du merveilleux qui donna naissance à toutes les théologies, à toutes les croyances des nations ; et c’est avec lui que Zoroastre, Jésus et Mahomet ont fondé leur religion. Souvent la chose la plus commune étonne et provoque l’admiration, parce que celui qui la présente en cache l’origine, en déguise le ressort. Et, ne voyons-nous pas tous les jours les plus grossiers charlatans faire des dupes, parce qu’ils connoissent quelques phénomènes particuliers de la physique ou de la chimie ! (47) Les hommes qui ont voulu prendre un grand ascendant sur leurs contemporains n’ont jamais négligé le merveilleux, puisqu’il subjugue le vulgaire, et qu’il séduit ceux mêmes qui se prétendent supérieurs aux autres. Mais pour créer ce merveilleux, il faut du mystère : aussi, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, tous ceux qui ont fondé leur puissance sur la crédulité ont eu de grands secrets, qu’ils ne révéloient qu’à des conditions extraordinaires. Ils se sont vanté de connoissances particulières, de pratiques sublimes, auxquelles on n’étoit initié qu’après avoir subi les épreuves les plus fortes, les plus pénibles ; après avoir prouvé qu’on possédoit une âme également inaccessible à la crainte et aux séductions agréables des sens. Tels étoient les mystères d’Isis et d’EuIeusis, de Bacchus, de Cérès, d’Oziris, de Cybelle et d’Atis ; des Mages, des Phéniciens, des’Cabalistes ; (48) tels étoient ceux des premiers Chrétiens, qui s’assembloient dans des souterrains, où ils purifioient leurs âmes, en livrant leurs corps à toutes sortes de débauches. (49) L’Egypte est le berceau de ces illustres mystères, de ces redoutables initiations. On les institua pour servir de base et de soutien à la théocratie, et pour perpétuer, par des allégories, la mémoire des découvertes astronomiques.
C’est dans ces mystères que les prêtres inventèrent la fable de l’Elysée et du Tartare, du Paradis et de l’Enfer, afin d’attacher les initiés par un espoir consolateur. Les initiés anciens, comme les modernes, faisaient un serment de garder le secret de l’ordre, et étoient punis de mort s’ils le réyéloient ; les épreuves des initiés aux mystères de Mithra étoient si cruelles, dit Nonus Scholasticus, que le récipiendaire pouvoit y perdre la vie ; celles de l’initiation éleusinienne duraient quelquefois plusieurs années. .
Ce seroit peut-être ici le lieu de développer la chaîne admirable qui lie entr’elles les différentes religions du globe ; mais il seroit trop long d’analyser l’ouvrage du citoyen Dupuis ; et je renvoie à sa Religion Universelle ceux qui voudront avoir des idées claires et précises de tous les mensonges sacrés, et des dogmes dictés par les prétendues divinités.
Dans un ouvrage non moins profond, M. Paucton nous instruit des mystères célèbres des initiations anciennes, et rien n’est plus curieux que de voir le rapport singulier qui existe entre la réception d’un initié aux mystères d’Isis, et celle d’un franc-maçon à un grade supérieur de l’ordre établi par Jacques Molai. La réception de Pythagore, que les Grecs nous ont transmise, est la plus détaillée. « Les prêtres, dit l’historien, plongèrent le philosophe dans un lieu de ténèbres. Il y entendit le bruit des vents déchaînés, le hurlement des bêtes féroces, le sifflement des reptiles, les éclats de la foudre. Des mains invisibles le plongèrent sept fois dans un fleuve, le flagellèrent, il fut environné de serpens, qu’il mania sans être blessé. Il passa rapidement de l’obscurité la plus grande à la plus vive lumière. Il fut précipité du comble d’un édifice très-élevé ; il fut promené dans les airs sur un char de feu ; enfin, il fut admis dans le sanctuaire, où il apprit les vérités immortelles que les prêtres ne présentaient aux hommes que sous le voile des hiéroglyphes. » Epicure, Lycurgue et Platon, ces hommes divins, ces sages par excellence, ces immortels législateurs du monde, avoient été de même initiés. Moïse, avant eux, puisa dans les sombres mystères des prêtres Egyptiens ses connoissances physiques, sa morale et sa politique. Il ne faut pas beaucoup d’érudition, il ne faut pas faire de grandes recherches pour démontrer que toute l’antiquité fut soumise à la théocratie ; (50) que la majorité des peuples qui couvrent le globe, l’est encore.
Quel que soit le motif qui ait dirigé les réformateurs des nations, il est vrai de dire qu’ils ont toujours réussi, lorsqu’ils ont frappé les esprits par le merveilleux ; lorsqu’ils se sont environnés du mystère, lorsqu’ils ont parlé de vérités occultes dont il falloit mériter la connoissance par de grands travaux, et par une obéissance aveugle. Numa se fit dicter ses lois par sa nymphe Egerie : Numa, dit Pline, avoit le pouvoir de faire descendre, sur l’autel, la foudre de Jupiter. Les Druides, en versant devant Theutatès, le sang de nos ancêtres, évoquoient les ombres, et des fantômes venoient à leurs ordres prononcer des oracles. Toutes les fois que des ambitieux déterminés s’accorderont pour opérer une révolution quelconque, qu’ils auront un langage mystique, qu’ils marcheront avec audace à leur but, en affectant une conduite austère ; qu’ils prêcheront une morale nouvelle, favorable à la multitude ignorante et envieuse ; qu’ils augmenteront la superstition et sauront employer avec art le merveilleux, ils domineront. Robespierre a senti cette vérité de fait ; il a voulu en profiter, mais il étoit trop tard ; et sa fête à l’Etre Suprême dévoila ses projets et hâta son supplice.
C’est dans les grands exemples de l’antiquité et dans l’ignorance de son siècle, que Jacques Molai prit les bases de son étonnant système. II crut, avec raison, que s’il pouvoit établir, en Europe, une société d’hommes mus par le même intérêt, par les mêmes passions, qui voulussent s’astreindre à garder le secret de leur union, qui fissent revivre parmi eux les pratiques et la morale des anciennes initiations, ils parviendroient à renverser toutes tes institutions, et à s’emparer du pouvoir. Jacques Molai périt victime du mauvais choix de ses initiés. Mais sa doctrine lui a survécu, et a préparé la plupart des événements de notre révolution.
Puisse cet écrit, composé pour le bien général, ne pas tromper l’espoir de son auteur !

Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Le Tombeau de Jacques de Molay, ou Histoire secrète et abrégée des initiés anciens et modernes, templiers, francs-maçons, illuminés, Paris, 1797.

(1) Juvenìs captivatus qui recuperabit coronam Lilii et dominabitur per universum orbem : fundatus, destruet filios Bruti… Extrait du Liber Mirabilis déposé à la Bibliothèque nationale, sous le n° 2337. Voyez page 55 et suivantes.
(2) Imprimé à Rouen en 1650, chez Antoine Ferrand, dédié à M. de Machault.
(3) Pièces intéressantes et peu connues de Laplace, Tome 2.
(4) « De faux monnayage proprement dit il n’existe aucun indice dans les documents, ni aucune preuve matérielle, tout au contraire ». Col. Borelli de Serres, L. Les Variations monetaires sous Philippe le Belet les sources de leur histoire. Paris, Picard et fils, 1902. Il s’agit d’une étude approfondie fondée sur toutes les sources premières qui sont parvenues jusqu’à nous.
(5) La Bastille n’étoit alors qu’une porte de ville flanquée de deux tours.
(6) Voyez Moréri, article Molai ; Mézerai, Histoire de France dans la vie de Philippe IV ; Dupuy, Histoires Templiers.
(7) Les cérémonies usitées dans les simples loges sont des allégories de l’histoire des Templiers ; allégories qu’on n’explique qu’au grade de Kadosch. On trouvera à la fin de l’ouvrage cette explication.
(8) Vie de Cromwel, édit. d’Amsterdam, seconde partie, page 278.
(9) Arrêt du parlement de Paris du 6 aout 1762, qui classe les Jésuites. Les a-t-il tous chassés (voyez la Clef des Loges) ?
(10) C’est sans doute un chapitre d’initié que Voltaire a décrit dans le cinquième chant de La Henriade lorsqu’il dit :
Dans l’ombre de la nuit, sous une voûte obscure,
Le silence a conduit leur assemblée impure.
À la pâle lueur d’un magique flambeau,
S’élève un vil autel dressé sur un tombeau :
C’est là que des deux rois on plaça les images,
Objets de leur terreur, objets de leurs outrages.
Leurs sacrilèges mains ont mêlé, sur l’autel,
À des noms infernaux le nom de l’Éternel.
Sur ces murs ténébreux des lances sont rangées,
Dans des vases de sang leurs pointes sont plongées,
Appareil menaçant de leur mystère affreux.
Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux
Qui, proscrits sur la terre, et citoyens du monde,
Portent de mers en mers leur misère profonde,
Et d’un antique amas de superstitions
Ont rempli dès longtemps toutes les nations.
D’abord, autour de lui, les ligueurs en furie
Commencent à grands cris ce sacrifice impie.
Leurs parricides bras se lavent dans le sang ;
De Valois sur l’autel ils vont percer le flanc ;
Avec plus de terreur, et plus encor de rage,
De Henri sous leurs pieds ils renversent l’image,
Et pensent que la mort, fidèle à leur courroux,
Va transmettre à ces rois l’atteinte de leurs coups.
L’Hébreu a joint cependant la prière au blasphème :
Il invoque l’abîme, et les cieux, et Dieu même,
Tous ces impurs esprits qui troublent l’univers,
Et le feu de la foudre, et celui des enfers.
(11) Lisez l’Histoire des Révolutions de Portugal et de la Conspiration du Brésil.
(12) Cette médaille se voit à la Bibliothèque nationale.
(13) C’est ce tribunal qui a fourni le sujet de la pièce intitulée Robert, Chef des Brigands, et qu’on donne au théâtre de la République, L’auteur philanthrope de cette pièce trouveroit sans doute deux sujets intéressans dans l’histoire de Jacques Molai, et dans celle du vieux de la Montagne. Qu’ils seroient bien reçus par les trente mille amis de Babeuf.
(14) Actes du Parlement d’Angleterre, ch. 1.
(15) Ceux qui prirent quelqu’intérêt à l’affaire du collier peuvent se rappeler la loge égyptienne établie à Paris par Cagliostro, et la scène plaisante de phantasmagorie préparée pour illuminer le cardinal de Rohan. Le comte de Saint-Germain et Cagliostro avoient coutume de se dire âgés de plusieurs siècles ; c’est qu’ils datoient leur naissance, comme les initiés, du jour où périt Jacques Molai, le 18 mars 1314.
(16) Voyez Morning Herald, Thursday Nov. The second, 1786.
(17) A Paris, chez Onfroi, libraire ; rue Saint-Victor, n° 11.
(18) Avignon a toujours été préféré par les initiés, et les Maçons, dans celle ville, sont beaucoup plus instruits qu’ailleurs.
(19) Voyez l’Histoire de la conspiration de Philippe-Egalité, 1796.
(20) Tous les journaux du temps s’accordent à dire que c’est dans leurs loges maçonniques que se préparoient les mouvemens ; l’autorité les arrêta à temps.
(21) Personne n’ignore que Kosciusko vint prendre ses instructions á Paris et qu’il fréquenta le duc d’Orléans.
(22) Van der Noot et van Eupen étoient initiés et chefs de loges. Voyez les causes de la révolution du Brabant, par le Sueur.
(23) En mars 1788, le roi avoit voulu s’attacher d’Orléans par une double alliance. Il proposoit de marier la fille de Philippe au fils aîné du comte d’Artois, et le duc de Chartres à une princesse de Naples ; mais fidèle au serment parricide, Philippe avoit refusé.
(24) Voyez Le journal des Jacobins à cette époque, article correspondance.
(25) Lorsque la première édition de cet ouvrage parut, un de mes amis, employé près le directoire, en remit un exemplaire à un homme très-puissant en ce moment. Cet homme voulut me connoître ; mon ami refusant de me nommer, il lui dit : si l’auteur a quelques notes particulières sur les projets actuels des initiés, engagez-le à les confier au gouvernement, qui est instruit que le duc de Belfort, chef de loge, organise en ce moment une révolution à Londres, et veut jouer, en Angleterre, le rôle du duc d’Orléans : on a même pressenti le directoire, pour savoir s’il favoriseroit, cette insurrection… Cette confidence me fut faite dans le tems qu’on préparoit la fameuse descente en Irlande.
(26) Guillotin, à jamais célèbre par sa terrible invention mécanique, qu’on ne doit cependant qu’a ses principes d’humanité, étoit vénérable d’une loge. C’est là qu’il fabriqua la fameuse pétition des six corps, qui le fit nommer aux états généraux.
(27) Origine de tous les cultes, par Dupuis, tome 2. Traité des Mystères, édit. in-4°, pag., 109 et suivantes.
(28) L’étoile flamboyante, petit in-12, imprimé à Paris en 1786. Cet ouvrage contient une foule de détails très-curieux pour ceux qui ont la clef des loges.
(29) Encyclopédie, tom. 14, pag. 367.
(30) Dict. des Sciences, tom. 8, pag. 157.
(31) Lettres sur la Suisse, tom. premier, pag. 12 et suivantes. Le nom de Rosecroix vient évidemment du fondateur Rosencreuz.
(32) Le lecteur sentira bien que cet historique est écrit sur les relations des illuminés, et il saura en séparer mentalement le merveilleux.
(33) L’article 3 des Constitutions d’Anderson (Les Constitutions d’Anderson, 1723. Texte anglais de l’édition de 1723. Introduction, traduction et notes Daniel Ligou, Edimat, 1998), texte fondateur de la franc-maçonnerie spéculative, stipule que « Les personnes admises membres d’une Loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mûr et discret (soit autour de 31 ans), ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux, mais de bonne réputation ». En réalité, cependant, les loges n’étaient pas fermées aux femmes. Preuve en est que quelques-unes d’entre elles furent initiées au début du dix-huitième siècle en Angleterre ; Elizabeth Saint Léger, passée à la postérité sous le nom de Lady Aldworth, le fut vraisemblablement entre 1710 et 1713. Aux Pays-Bas, les femmes étaient admises dans la Loge de Juste, active à partir de 1751 (J. Burke, M. Jacob, Les premières francs-maçonnes au siècle des Lumières, Presses Universitaires de Bordeaux, 2010, p. 9). En France, les premières loges étaient mixtes et la première loge féminine fut fondée peu de temps après 1737. Les loges féminines, dites loges d’adoption, furent officiellement reconnues le 18 juin 1774 par le Grand Orient de France, qui les ferma en 1808. Leurs membres appartenaient à l’aristocratie et à la haute bourgeoisie. La première loge d’adoption semble avoir été fondée en Angleterre au dix-septième siècle par la veuve de Charles I, Henriette de France, fille d’Henri IV et sœur de Louis XIII. A cette époque, les francs-maçons étaient connus sous le nom d’« Enfants de la veuve ». A la mort de Charles I, Henriette de France aurait été proclamée « protectrice des enfants de la veuve ». Elle aurait créé une société de femmes, à qui elle aurait communiqué certains signes de reconnaissance et certains mots de passe. « En 1712, en Russie, Catherine obtint de Pierre le Grand la permission de fonder l’Ordre de Sainte Catherine, un ordre de chevalerie réservé aux femmes, dont elle fut proclamée Grande Maîtresse. Au dix-huitième siècle, l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, » dénomination tardive de l’Ordre de l’Hôpital, qui hérita des biens des Templiers, « comptait quatre Grandes Maîtresses : la princesse de Rochelle en Italie, la comtesse de Maillé et la princesse de Latour en France ; et la duchesse de Wissembourg en Allemagne. » (D. Wright, Woman and Freemasonry, Londres, 1922, p. 1-2). Les loges féminines prolifèrent depuis le début du vingtième siècle dans tous les pays dits « occidentaux ».
Quoiqu’il soit, la doctrine égalitariste de la franc-maçonnerie, pour ne rien dire des signes et des emblèmes de cette association, trahit son origine matriarcale ; quel que soit le sexe biologique de l’individu qui y adhère, il faut nécessairement que cet individu soit féminin intérieurement. ( NDE.)
(34) Ces pyramides sont, pour les Rosecroix, ce que Notre-Dame de Lorette est pour les Chrétiens. Elles voyagent, et se trouvent dans toutes les villes où il leur plaît de s’assembler. Mais cette désignation prouve que les initiations modernes sont calquées sur les anciennes.
(35) C’est toujours dans les troubles civils qu’ils paroissent et agissent plus ostensiblement.
(36) Jamais le télégraphe ne donnera une correspondance aussi étendue et aussi rapide que celle des loges maçonniques ou des cercles d’illuminés. Il faut, pour s’en former une idée exacte, lire l’ouvrage de M. de Luchet sur les illuminés page 31. Cet accord, cette identité de mouvement, cette corrélation d’idées, étonne et confond l’homme le plus actif. Ah ! Si les gens honnêtes se coalisoient pour faire le bien, comme les méchans pour nuire, la révolution seroit faite, et nous étions heureux : mais l’intérêt personnel… l’égoïsme !
(37) Il l’avoit tellement frappé les esprits, que le savant Gleditsch n’allait point à l’académie de Berlin, sans s’imaginer qu’il voyoit l’ombre du défunt président siéger à sa place. Ceux qui ont vu à Paris les expériences phantasmagoriques de Philidor conçoivent facilement l’empire des illuminés sur l’imagination de la plupart des hommes.
(38) Ce Laborde, valet-de-chambre de Louis XV, est l’ami de Voltaire, l’auteur de la musique de Pandore, le traducteur des voyages de Swinburne, homme éclairé, philosophe et peu crédule.
(39) Essai sur la secte des Illuminés, un vol. de 127 pages, faussement attribué à Mirabeau, et imprimé à la suite de l’histoire secrète de la cour de Berlin. Cet ouvrage, très-bien écrit, est assez rare ; cependant Desenne en possède encore quelques exemplaires.
(40) Lavater, bon physicien, auteur du système célèbre de physiognomonie (il servit de « modèle » au Pangloss de « Candide ». ( NDE).
(41) L’Aqua Toffana est un poison subtil que l’on soupçonne être un mélange d’opium et d’une forte décoction de mauvais champignons.
(42) Elle devoit coûter soixante mille liv.
(43) Dans l’étude qu’on peut faire de ces différentes sectes, il faut toujours distinguer les Initiés des Francs-Maçons.
(44) C’est sous ses auspices que les meneurs voulurent, en 1792, envoyer à Berlin le C. L. d. d’Av., auteur dramatique, pour organiser une révolution qui mît Henri à la tête du gouvernement. L’auteur, qui n’étoit point Templier, et qui craignoit d’être pendu, refusa très-sagement.
(45) On a représenté Calone sous la figure d’une des harpies dont parle Virgile, et à laquelle il donne le nom de Celano (anagramme de Calone) On a répandu que ce monstre étoit sorti de la Manche, et qu’il dévastoit la Normandie. Que de badauds l’ont cru !
(46) Mémoires de l’académie des sciences de Paris.
(47) Comus, Val, Pinetti et le Ventriloque de la rue de Bondy, et la Poupée parlante, et Délon, etc. etc.
(48) Les religions à mystères, ouvertes aux femmes comme aux hommes, étaient, comme le christianisme, d’origine orientale. Leur succès « auprès des femmes était dû à un facteur similaire à l’offre chrétienne, à savoir la participation à une religion de salut rassemblant ses adeptes en communautés mixtes et égalitaires » et, donc, indifférenciées, sans aucun lien de nature familiale, ethnique et raciale (D. Marguerat, Le Dieu des premiers chrétiens, Genève, Labor et Fides, 2011, p. 145). ( NDE.)
(49) Questions encyclopédiques de Voltaire, art. Initiation.
(50) Plus exactement, toute l’antiquité proche- et moyen-orientale fut soumise à la théocratie et, plus le continent appelé depuis le « moyen-âge » « Europe » a été sémitisé, plus le pouvoir des prêtres s’y est accentué. Au contraire, chez les anciens peuples dits « indo-européens », le prêtre, comme la femme, demeura toujours à la place qui est la sienne dans une culture intrinsèquement patriarcale. En dépit des lourdes influences sémites qui affectèrent très tôt le cours de la culture grecque, « c’étoit aux magistrats seuls et au peuple d’Athènes, comme souverain, à règler ce qui regardoit la religion en général, et c’étoit à eux seuls, ou aux tribunaux établis pour cela, qu’on portoit ces affaires ». Il en alla de même dans la Rome antique, tout au moins jusqu’à ce qu’elle fut sémitisée. (L. de Beaufort, La République romaine, Tome premier, La Haye, Chez Nicolas van Daalen, 1766, p. 53) (N. d. E.)

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