Un cas de falsification de l’histoire

La cathédrale « gothique » et le château fort sont les deux monuments qui représentent le mieux le « moyen-âge », pour nous modernes. On les associe inévitablement à cette période reculée qu’est le « moyen-âge ». Nous utilisons des guillemets lorsque nous utilisons ce terme car il comporte une connotation péjorative: il fut créé par des humanistes
qui n’avaient aucune affection pour les siècles passés, considérant que leur époque était supérieure à celle qui précédait ; le « moyen-âge » pourrait également être bien différent de ce qu’on en dit, notamment dans sa durée. « Gothique  » a la même origine: des humanistes italiens créèrent ce nom pour qualifier le style architectural que l’on connaît sous ce nom ; ils considéraient, à tort, les Gothiques comme les créateurs de ce style (1). Dans leur bouche et dans celle de personnages comme Fénelon, Bossuet, Molière, Montesquieu, La Bruyère, Rousseau et Voltaire « gothique » veut dire « grossier » et « barbare » (2). Ainsi, le « Gothique » n’a pas toujours été apprécié et s’il est redevenu en vogue, c’est parce que il y eut une recrudescence de la ferveur après la révolution de 1789, pour ce qui concerne la France (3). Ces précisions faites, nous pouvons commencer à étudier la construction de la cathédrale de Cologne.
Nous évoquerons l’histoire officielle qui veut que la cathédrale actuelle soit un édifice venant du « moyen-âge », dont la construction « se termina pour la majeure partie au seizième siècle » (4). En parallèle, nous nous efforcerons de réfuter cette thèse et de montrer que, si la cathédrale fut commencée il y a « plusieurs » siècles, son « achèvement », au dix-neuvième siècle, doit être considéré comme une construction à part entière. Ainsi, la thèse que nous soutiendrons est que la cathédrale de Cologne est un édifice datant essentiellement du dix-neuvième siècle. Aussi invraisemblable que puisse paraître cette thèse aux premiers abords, n’oublions pas la conception qu’on se faisait de la « restauration » d’un monument, exprimée par le célèbre architecte du dix-neuvième siècle Eugène Viollet-le-Duc, dont nombre de monuments anciens passèrent entre ses mains: « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné » (5).
Celui qui écrivit en premier l’histoire de la cathédrale de Cologne fut l’Allemand Sulpiz Boisserée (1783 – 1854) dans Geschichte und Beschreibung des Doms von Köln, un livre publié en 1823 et qui fit l’objet de rééditions comportant des mises à jour et des ajouts ; une traduction française, que nous utiliserons dans cette étude, fut également publiée (6). La trame qu’il conçut devint, à peu de chose près, celle de l’histoire officielle. Il est important de mentionner que Boisserée était un artiste passionné par l’art médiéval germanique et l’architecture « gothique », auxquels il consacra sa vie. Il œuvra pour que cet art et cette architecture deviennent plus connus. Ainsi, il mena une véritable campagne de « lobbying » auprès du gouvernement pour l’ « achèvement » de la cathédrale de Cologne.
Boisserée admet que l’origine de la cathédrale de Cologne « se perd dans une profonde obscurité ». Toutefois, cela ne l’empêche pas de supposer qu’il y avait « beaucoup de chrétiens » dès le troisième siècle et d’accorder croyance aux sources qui indiquent que l’évêque Maternus aurait construit une première cathédrale en 312, sous le patronage de Constantin, dont la mère Hélène aurait construit également une église à Cologne. Sans nous attarder sur les évènements des quelques siècles suivants, qui paraissent douteux, nous mentionnerons qu’au huitième siècle, une seconde cathédrale aurait été construite par l’évêque Hildebald, avec des fonds donnés par Charlemagne, exactement à l’emplacement de la cathédrale actuelle. Cette cathédrale, dont il ne reste rien aujourd’hui, aurait eu deux chœurs et deux cryptes selon les exigences de Charlemagne, qui se serait inspiré de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem où la disposition était telle ; le chœur principal était celui à l’Orient. Autre fait intéressant, une église dédiée à la Vierge Marie aurait été ajoutée quelques temps plus tard ; ce culte était alors très répandu, selon Boisserée. Elle aurait été entièrement détruite une trentaine d’années plus tard par un incendie, en 1080, qui n’aurait endommagé que peu la cathédrale. On aurait immédiatement rebâti l’église et ce serait cette église qui fut détruite en 1817. Sous Frédéric Barberousse, deux tours auraient été ajoutées, bien qu’il n’y ait aucune information certaine selon Boisserée. Frédéric Barberousse aurait fait don de reliques très précieuses – les restes des « Rois Mages » –, qui auraient rendu Cologne très célèbre et fait que le nombre des pèlerins et des habitants augmenta grandement ; les princes auraient suivi et fait des dons immenses. Cette soudaine célébrité aurait amené la construction de la troisième cathédrale, qui serait le monument actuel, parce qu’il y aurait eu besoin d’une cathédrale plus grande, plus majestueuse, et aussi parce que la deuxième cathédrale aurait été dans un état de délabrement avancé. La date avancée pour le début de cette construction est 1225. Toutefois, on nous dit que vers 1248 un incendie se déclara et détruisit presque entièrement ce qui avait été construit. De suite après l’incendie, on aurait commencé à construire un autre édifice bien plus imposant encore, selon les souhaits de l’archevêque Conrad, qui voulait une cathédrale bien plus importante et pour laquelle il avait déjà fait les plans. Opportunément, il aurait donc mis en œuvre les plans qu’il avait conçus.
Voilà la première partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne. Boisserée remarque, sans penser à dire qu’il s’agit d’une trinité, que chacun des trois grands empereurs chrétiens – Constantin, Charlemagne et Barberousse – construisit une cathédrale à Cologne. Quant à nous, sans nous attarder sur la question de savoir si les chrétiens étaient implantés dans l’Europe du Nord au quatrième siècle, nous disons résolument que tout cela ne semble être que mensonge et fable. Nous pensons que nous avons affaire à un cas flagrant d’invention d’une généalogie idéale et d’un passé brillant dont les buts pratiques sont de grandir sa réputation, de s’arroger des droits ainsi que des avantages et de paraître supérieur à son voisin – à l’archevêché voisin, par exemple, car les rivalités entre les archevêchés « allemands » étaient fréquentes et pouvaient conduire à la guerre –. Une erreur commune que font les historiens modernes est de croire sur parole ces vieilles chroniques, souvent monastiques. Les auteurs de tels documents ne connaissaient pas l’exactitude scientifique et la rigueur cartésienne ; ils ne cherchaient pas à narrer des faits « exacts » comme s’efforcent de le faire les historiens actuels. Nous sommes bien conscients qu’il est difficile d’avoir des certitudes à propos de faits aussi anciens quand seuls des écrits monastiques, plus ou moins douteux, subsistent pour, supposément, les prouver. Comme cette première partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne n’est pas celle qui nous intéresse le plus, nous ne nous y attarderons pas trop. Notons seulement que les cas d’invention d’un passé reculé et idéal sont nombreux dans la littérature supposément ancienne. Par exemple, beaucoup de biographies des « saints » catholiques doivent être considérées comme des inventions.
Enfin, nous voulons noter deux éléments qui semblent récurrents, et suspects, dans les histoires des cathédrales, dont celle de la cathédrale de Cologne:
-la confusion des bâtiments, soit qu’un bâtiment est détruit sans qu’il ne reste aucune trace, soit qu’un bâtiment est détruit et qu’un autre est rapidement et directement construit à la place de l’ancien
-le grand nombre d’ « incendies » mentionnés dans les chroniques anciennes, qui ressemblent à des actions de type « deux ex machina », car ils permettent souvent de passer à une autre étape, c’est-à-dire, souvent, la construction d’une nouvelle cathédrale après que l’ancienne ait été entièrement détruite.
La deuxième partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne commence donc en 1248 et s’achèvera au début du dix-neuvième siècle. Boisserée remarque que très peu d’informations sont disponibles. En effet, d’une manière générale, il y a très peu de documents sur la construction de l’édifice, si bien qu’on ne connaît que certains faits isolés. Ainsi, on n’a presque aucune connaissance des architectes et des travailleurs.
Boisserée dit que quarante ans après le début de la construction, les travaux de construction du chœur, placé à l’Orient, n’auraient pas été achevés, en raison de guerres et du manque d’argent. Le chœur aurait été consacré en 1322, bien que la construction de la cathédrale aurait été loin d’être terminée, notamment le côté occidental, car on accordait plus d’importance à l’oriens et, aussi, au Sud, comme nous allons le voir. Cependant, même la partie orientale ne semblait pas être terminée car il aurait été décidé d’y adjoindre quelques constructions légères, afin de donner l’apparence d’une église achevée, qui auraient été détruites par la suite. On nous dit, qu’à partir de cette date, la construction aurait progressé à une vitesse irrégulière. Plusieurs raisons sont avancées: des guerres, des querelles entre le clergé et les bourgeois de Cologne, des détournements de l’argent destiné à financer la construction, le découragement des fidèles, etc. Les travaux de la tour sud et de la nef auraient continué durant la seconde moitié du quinzième siècle, alors que la tour nord était à peine commencée. Vers le début du seizième siècle, la nef aurait été élevée jusqu’à la hauteur des chapiteaux des bas-côtés ; on aurait commencé alors à construire les voûtes de la partie latérale du nord et la partie de la tour nord qui y est attenante, jusqu’à la hauteur des voûtes. C’est également vers cette époque que les travaux auraient cessé soudainement pour trois ou quatre siècles, jusqu’au dix-neuvième siècle, sans que des raisons précises soient connues. Boisserée évoque « l’indifférence de l’époque pour tous les monuments de l’ancien art germanique » et une époque de « discordes civiles ». De plus, il note que l’histoire de la cathédrale cesse à partir de ce siècle.
Telle est la deuxième partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne. L’année de 1248, comme date marquant le début de la construction de la cathédrale actuelle, citée par toutes les sources les plus récentes, est loin d’être certaine. L’historien et archéologue Félix de Verneilh dira, dans un ouvrage allant contre les thèses de Boisserée, que « ce qui est sûrement, incontestablement de l’année 1248, dans la cathédrale de Cologne, c’est le plan par terre du chœur. Rien de plus » (7). Pour lui, le style des éléments architecturaux de la construction primitive est le style du quatorzième siècle ainsi que celui du quinzième siècle. Il explique également qu’il y a des textes qui indiqueraient qu’il n’y eut pas de reconstruction immédiate dès 1248. La date où les travaux s’arrêtèrent est tout aussi floue. Toutes les dates sont évoquées: 1437 (8), 1473 (9), les années 1520 (10) et les années 1560 (11). Il semble donc qu’on n’ait pas de certitude. Nous avons trouvé de vielles représentations de la cathédrale de Cologne mais elles ne nous sont guère utiles. La plus ancienne date de 1492 (Annexe 1) et montrerait la cathédrale dans le même état qu’au début du dix-neuvième siècle. Méfions-nous de ces représentations (Annexe 1 et 2), forcément améliorées, car venant d’artistes ; comme nous le verrons, les dessins de la cathédrale par des architectes au début du dix-neuvième siècle seront moins flatteurs et montreront que la construction était moins avancée. Notons également que c’est toujours le côté sud, le plus avancé, qui est dépeint dans les diverses représentations. Le côté nord était à peine commencé, notamment la tour. Il faut aussi noter que, comme la représentation la plus ancienne ne date que de 1492, la cathédrale pourrait avoir été construite, par exemple, en cinquante ans à partir du début du quinzième siècle ; ou bien même bien plus tard, au seizième siècle ou au dix-septième siècle car l’arrêt des travaux pour trois siècles est suspect. Toutes les suppositions sont possibles.
La dernière partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne, celle sur laquelle nous passerons le plus de temps, commence donc au début du dix-neuvième siècle, une période charnière pour l’histoire de l’Allemagne. Les provinces allemandes, vaincues par les Républicains et Napoléon, parvinrent à se redresser au travers des « guerres de libération ». C’était une époque où l’Allemagne avait commencé à devenir une nation – dans le sens moderne du mot – et où l’ « unité allemande » se réalisait. Le patriotisme, chose nouvelle, combiné au romantisme, était ardent ; l’idée d’ « empire allemand » était prévalente dans les consciences. Cependant, la première moitié du dix-neuvième siècle était aussi une époque aride, où l’art désespérait d’une renaissance car les valeurs contemporaines n’offraient rien de suffisamment élevé pour être immortalisées dans la sculpture et la peinture (12). Tous ces facteurs firent que l’Allemagne se plongea dans son passé: l’empire romain germanique, les sagas germaniques du « moyen-âge », l’art architectural médiéval et, plus particulièrement, le style « gothique ». On « découvrit » que le « gothique » était le style allemand ; cela, d’ailleurs, engendra des querelles entre les savants français et allemands, qui rendent la vérité à propos de la cathédrale de Cologne encore plus difficile à entrevoir.
Ces précisions étaient nécessaires car, aujourd’hui, pour expliquer la reprise des travaux, seules des raisons vagues sont mentionnées. Boisserée lui-même ne dira que très pudiquement que ses «  efforts de donner par mesures et dessins une idée de ce grandiose édifice et de son achèvement furent accueillis avec une bienveillance inespérés (…) ; un grand nombre d’homme influents se prononcèrent pour une restauration complète et même pour la reprise de la construction ». C’est lui d’ailleurs qui persuada Goethe d’adopter une opinion plus favorable à l’égard du style « gothique » (13). A propos de Goethe, il visita la cathédrale de Cologne en 1772 et écrivit une année plus tard une brochure célèbre sur l’architecture gothique et les cathédrales de Strasbourg et de Cologne, dans laquelle il se réfère à cette dernière comme étant une « ruine » (14). Nous avons trouvé deux dessins, que nous insérons en annexes 3 et 4, faits dans des livres sérieux du dix-neuvième siècle, représentant la cathédrale de Cologne à la fin des années 1830, quand des travaux légers avaient été entrepris depuis le début des années 1820 ; ces travaux étaient la réparation des parties extérieures notamment, éliminant plus ou moins l’aspect de ruine du monument. Toutefois, on voit clairement que la cathédrale était loin d’être finie, d’autant plus que les dessins de l’époque montaient toujours la partie sud, la plus avancée. Notons que, de nos jours, de tels dessins ne sont pas montrés au public ; six millions de visiteurs déambulent dans la cathédrale de Cologne chaque année, de nos jours. Ils ne savent pas qu’ils visitent et admirent une cathédrale essentiellement bâtie au dix-neuvième siècle.
Nous pensons que c’est l’endroit idéal pour insérer cette remarque que fait Chateaubriand en 1792, dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, lors de son immigration: « A Cologne, j’admirai la cathédrale: si elle était achevée, ce serait le plus beau monument gothique de l’Europe ». Le parallèle qu’offre cette phrase avec celle que Pétrarque aurait prononcée cinq siècles avant est saisissant: il parle de la cathédrale comme « suprême temple, le plus beau, bien qu’il n’est pas achevé » (15). A comparer ces phrases, on croirait que Pétrarque et Chateaubriand n’étaient pas séparés de cinq siècles. Revenons brièvement sur ce que dit Chateaubriand: si cette « ruine » aurait pu être considérée comme le plus beau monument gothique de l’époque, alors quel pouvait bien être l’état des autres cathédrales, des françaises notamment ? Reprenons l’historique de la construction de la cathédrale de Cologne.
Lorsque Cologne était sous domination française (1794-1814), il n’y eut plus de fonds pour faire des travaux ou subvenir à l’entretien. Napoléon refusa d’accorder des demandes d’argent pour que la cathédrale soit entretenue, alors qu’il avait pourtant ordonné l’ « achèvement » de la cathédrale de Milan qui, soit dit en passant, aurait contribué à détruire toute trace du style plus ancien, selon Goethe (16). Vers 1819, le petit clocher fut démoli, la toiture du chœur fut réparée ainsi que les gouttières ; la grue, que l’on voit sur plusieurs représentations, fut « renouvelée » ; elle était devenue un symbole de la ville, les habitants étant habitués à la voir depuis des siècles. Aux alentours de 1821, l’ancien archevêché de Cologne fut rétabli, ce qui eut pour conséquence de garantir un apport de fonds régulier pour la cathédrale ; le grand toit avec sa couverture de plomb fut réparé, des fenêtres furent restaurées tandis que d’autres furent détruites et rebâties ; les contreforts furent restaurés à partir de 1828. Au début des années 1830, de gigantesques échafaudages entourèrent le chœur, le roi ayant accordé des fonds encore plus considérables, qui permirent des travaux d’envergure ; environ 3/5 des sommes qui rendirent possible la restauration et l’achèvement de la cathédrale provinrent du roi, donc de l’Etat ; « on a plus dépensé pour la cathédrale dans les dix-huit ans passés que dans la longue période des trois siècles antérieurs », selon Boisserée. Enfin, dans les années 1830, l’architecte Zwirner restaura complètement tous les contreforts avec leurs appuis, les balustrades et les tourelles, « avec une telle précision et pureté qu’il est impossible de distinguer les parties nouvelles des anciennes ». Ce n’est qu’en 1842 que commencèrent les gros travaux de maçonnerie, toutefois. La cathédrale fut terminée dans les années 1880. Nous insérons quatre représentations (annexes 5, 6, 7 et 8), dont des photos, illustrant l’avancement des travaux à partir de 1842.
Telle est la dernière partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne. Nous en avons déjà réfutée une certaine partie dans le paragraphe précédent en montrant que la cathédrale de Cologne, au dix-neuvième siècle, n’était qu’un début de construction en mauvais état. Nous continuerons en donnant quelques exemples de l’étendue que prirent les travaux.
Avant cela, nous voulons réfuter la thèse, prévalente aujourd’hui, selon laquelle la cathédrale aurait été rebâtie « selon les plans du moyen-âge » ; on prétend en effet que le plan original survécut. Outre la grande improbabilité que des documents si anciens nous parvinrent dans leur forme authentique, croire qu’il y eut un plan originel, gravé dans la construction primitive, dénote une méconnaissance de la façon dont étaient construits les monuments médiévaux. En effet, « les dessins d’élévation courent toujours le risque d’être renouvelés ou remaniés jusqu’au moment où ils sont exécutés en entier (…) Chaque fragment d’une grande construction se rapporte bien plus nettement au temps où on l’a bâti qu’à celui où on l’a projeté » (17). De Verneilh poursuit en analysant les différents styles qu’il trouve dans la cathédrale telle qu’elle était au début du dix-neuvième siècle. « Heureusement, il n’est point vrai qu’une exacte harmonie ou qu’une parfaite unité de style règne dans la cathédrale de Cologne ; il n’est point vrai que toutes ses parties soient conformes à un plan original. Par plan, nous n’entendons pas seulement que toutes ses parties soient conformes à la disposition générale qui ne varie jamais beaucoup, une fois les travaux les commencés, mais aussi des détails de construction et d’ornementation, des profils, des sculptures, du dessin, en un mot. Eh bien, même dans le chœur, le dessin change par suite de la lenteur des travaux, à plus forte raison dans la grande façade occidentale » (18). Ainsi, on découvrit, au dix-neuvième siècle, après un examen approfondi du côté nord, qu’il avait été prévu de construire des contreforts non saillants au côté nord, ce qui permit supposément de déterminer, par des calculs compliquées, le plan original. Ferdinand de Roisin, qui nous conte cette affaire, dit ce qu’il faut penser de cette idée de « plan original » : « Le plan original ! C’est un grand mot et sur lequel on sait à Cologne de pieuses illusions, à part les initiés aux saines doctrines archéologiques, lesquels se portaient défenseurs de M. Zwirner » (18) ; ce dernier continua à construire des contreforts saillants, montrant ainsi tout ce qu’il pensait de l’idée de « plan original ».
Reprenons. Il y avait tout à construire et, pour que cela fut, beaucoup de ce qui existait fut détruit: « nulle partie complète, quelques-unes simplement ébauchées ; ainsi, à part un fragment de pilier de 13 pieds de haut (portail nord), nul vestige de portails latéraux et une fondation partielle (…) ; une tour atteignait environ le tiers de sa hauteur, l’autre sortait à peine de terre » (19). D’après les chiffres données par de Roisin, avant le début des gros travaux en 1842, il y eut tout de même environ 70 ouvriers, dont 40 tailleurs de pierre, qui travaillèrent à la cathédrale pendant une quinzaine d’années, à partir de la fin des années 1820. A partir de 1842, ce furent au moins 300 ouvriers qui travaillèrent sans relâche. Les piliers furent refaits ; les transepts, la nef, les voûtes et les murs d’enceinte édifiés ; les statues, les gargouilles et les décorations des portails sculptées ; les fresques, repeintes, car la restauration de ce qui restait n’était pas jugé « exécutable » ; les peintures du chœur faites dans leur quasi-intégralité (20) (21), etc. Bref, il n’y eut pas une partie de la cathédrale qui ne fut pas laissée comme elle était. De plus, les matériaux utilisés se dégradèrent tellement rapidement que des restaurations supplémentaires furent nécessaires au début du vingtième siècle. Il y eut plusieurs opérations de restauration au cours du vingtième siècle. Bizarrement, la cathédrale fut largement épargnée lors des opérations de bombardement massif des villes allemandes initiées par les forces anglo-américaines – les photos qui existent sont saisissantes. Il faut peut-être y voir un choix délibéré fait par l’esprit américain, très religieux et superstitieux, qui ne trouve pas de problème à réduire en cendres des villes entières tant que la « maison de Dieu » est épargnée. Cette « mansuétude » ne fut pas infinie, toutefois. On sait que l’intérieur de la cathédrale fut converti par des « GIs » en stand de tir dès juin 1945.

Pour conclure, et en guise de résumé, nous pouvons affirmer trois choses
-la première partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne, avant le treizième siècle, nous apparaît comme étant une fable, un pieux mensonge
-la seconde partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne, du treizième siècle jusqu’au début du dix-neuvième siècle, est douteuse ; nous pensons que ce qui fut construit – quelles que en furent les proportions – est plus récent que ce qui est affirmé ; il est difficile d’avoir plus de certitudes
-la dernière partie de l’histoire officielle de la cathédrale de Cologne, commencée au début du dix-neuvième siècle, est plus documentée et prouvée ; ce qui est contestable, ce sont les textes modernes qui cachent la nature réelle de la « restauration » du dix-neuvième siècle et font croire que la cathédrale est un monument ancien.

Anonyme, 2013

(1) Giorgio Vasari fut l’un des premiers a parlé des Goths comme créateurs d’un style architectural ; dans son livre de 1550 sur la vie des artistes fameux, il dit « Questa maniera fu trovata da’ Gotthi ».
(2) J. Corblet, L’architecture du moyen-âge jugée par les écrivains des deux derniers siècles, Librairie de Ch. Blériot, 1860, p. 21.
(3) D. Ramée, Manuel de l’histoire générale de l’architecture chez tous les peuples et particulièrement de l’architecture en France au moyen-âge, Paulin Libraire, 1843, Tome II, p. 4
(4) A. Wolff, Cologne Cathedral – Its History – Its Works, Greven Verlag Köln GmbH, 1995, p. 8
(5) E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du xie au xvie siècle, Bance et Morel, 1868, article « restauration »
(6) S. Boisserée, Histoire et description de la cathédrale de Cologne (Nouvelle édition refaite et augmentée), 1843
(7) F. de Verneilh, La cathédrale de Cologne – Etude archéologique, Librairie archéologique de Victor Didron, 1848, p. 10.
(8) C. Daly, Du projet d’achèvement de la cathédrale de Cologne, Bureaux de la revue générale d’architecture, 1842, p. 6.
(9) http://www.villageantiques.ch/prints/topographical/Bede-Cologne.html
(10) W. Swaan, The Gothic Cathedral, London Omega, 1988.
(11) http://luna.wustl.edu:8180/luna/servlet/detail/19Cent~16~7~160563~124300:Cathedral-of-Cologne,
Interior-view ; cette opinion est partagée par plusieurs spécialistes.
(12) http://www.dhm.de/ENGLISH/ausstellungen/bismarck/46.htm.
(13) http://www.dhm.de/ENGLISH/ausstellungen/bismarck/46.htm.
(14) J. Goethe, Von Deutscher Baukunst, 1773.
(15) S. Boisserée, Histoire et description de la cathédrale de Cologne (Nouvelle édition refaite et augmentée), 1843, p. 20.
(16) J. Goethe, Von Deutscher Baukunst, 1773.
(17) F. de Verneilh, op. cit., p. 33.
(18) Ibid., p. 7.
(19) F. de Roisin, La cathédrale de Cologne – Notice archéologique, Duval et Herment, 1845, pp. 33 et 34 ; à propos de Zwirner, l’architecte qui « restaura » la cathédrale de Cologne, un véritable « pape » de l’architecture médiévale et gothique, il est intéressant de noter qu’il restaura aussi des bâtiments du style « néomauresque », comme la synagogue de la Glockengasse à Cologne, détruite en 1938.
(20) Ibid., pp. 3 et 4.
(21) Ibid., p. 34, fait cette remarque intéressante sur le chœur: « En effet, le côté Nord du chœur présente une ornementation simple et grandiose qu’il est loisible de préférer à l’exubérante richesse du côté Sud. On explique cette différence en alléguant que l’architecte n’a pas voulu exposer à l’intempérie du Nord cette végétation murale si délicate ; nous avons même entendu parler de symbolisme ; le Nord regarde la barbarie, le Sud la civilisation ; certes, en fait d’architecture ogivale, ce n’est pas du Midi qu’est venue la lumière. »

Annexe

La cathédrale de Cologne sur la châsse de sainte Ursule par Hans Memling, en 1492

La cathédrale de Cologne sur la châsse de sainte Ursule par Hans Memling, en 1492

Vue de Cologne par Anton von Worms, en 1531

Vue de Cologne par Anton von Worms, en 1531

La cathédrale de Cologne par F. Massau, en 1841.

La cathédrale de Cologne par F. Massau, en 1841.

KOLN2

La cathédrale de Cologne par M. J. de Noël, en 1835

La cathédrale de Cologne en 1856 (photo)

La cathédrale de Cologne en 1856 (photo)

La cathédrale de Cologne en 1872

La cathédrale de Cologne en 1872

La cathédrale de Cologne en 1875 (photo)

La cathédrale de Cologne en 1875 (photo)

La cathédrale de Cologne en 1876 (photo)

La cathédrale de Cologne en 1876 (photo)

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