Le leurre de la primitivité

Historien, journaliste, anthropologue, eugéniste et théoricien politique états-unien, Theodore Lothrop Stoddard (1883 – 1950) a écrit quinze ouvrages, dont la plupart traitent du péril que représentent les peuples de couleur pour la civilisation. Un seul d’entre eux a été traduit en français à ce jour : Le Flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des blancs (Payot, 1925), dans lequel étaient déjà annoncées la montée en puissance du Japon, une guerre entre les Etats-Unis et le Japon, une seconde guerre en Europe, l’immigration de masse des peuples de couleur vers les pays blancs, la montée de l’islam et la pénétration de l’islam en Afrique subsaharienne, alors que, entre autres prévisions erronées, l’immigration de masse des peuples sémites en Europe était curieusement exclue. Aussi, voire plus intéressant encore est, en dépit de scories scientistes, The Revolt Against Civilization : The Menace of the Under Man (*), dans la mesure où la race et l’hérédité y sont montrés comme des facteurs déterminants de l’histoire et que, partant, le phénomène révolutionnaire y est présenté et analysé du point de vue racial, le seul qui permette de l’expliquer réellement.

La révolte contre la civilisation est plus profonde que nous ne pouvons le supposer. Aussi élaborées et persuasives que puissent être les doctrines révolutionnaires modernes, elles sont simplement des « rationalisations » conscientes d’une pulsion instinctive qui surgit des profondeurs de la sensibilité. Une de nos désillusions, violentes mais salutaires, a été de comprendre que nos pères avaient tort de croire naïvement au progrès automatique. Nous sommes en train de nous rendre compte que, outre le progrès, il y a la « régression » ; que progresser n’est pas plus naturel que de régresser ; enfin, que les deux mouvements sont des phénomènes secondaires, qui dépendent principalement du caractère des races humaines.
Quand nous prendrons conscience du mécontentement inévitable des individus ou des groupes situés à des niveaux culturels qui sont au-dessus de leurs capacités innées ; quand nous prendrons conscience de leur désir instinctif de quitter ce milieu, qui leur est étranger, pour revenir à un milieu qui, pour être inférieur, leur convient davantage, nous commencerons à nous rendre compte de la puissance des forces ataviques qui cherchent constamment à perturber les sociétés avancées et à les rabaisser à des niveaux plus primitifs. Le succès de ces tentatives représente un de ces cataclysmes connus sous le nom de révolution sociale et nous avons déjà montré l’étendue de la régression et l’ampleur de la destruction des valeurs sociales et raciales. Nous ne devons cependant pas oublier que les révolutions ne sortent pas du néant. La révolution elle-même est généralement le résultat d’une longue période d’incubation au cours de laquelle les forces du chaos se regroupent, tandis que les forces de l’ordre déclinent. Les révolutions sont donc précédées par de nombreux signes annonciateurs – pour ceux qui ont des oreilles pour entendre. C’est uniquement parce que jusqu’ici les hommes n’ont pas compris les phénomènes révolutionnaires que les signaux d’alarme ont été ignorés et que la société a été prise au dépourvu.
Les symptômes avant-coureurs de la révolution peuvent être divisés en trois phases : (1) la critique destructive de l’ordre existant ; (2) la théorisation et l’agitation révolutionnaires ; (3) l’action révolutionnaire. La deuxième et la troisième phase seront examinées dans les chapitres suivants. Le présent chapitre portera sur la première phase : la critique destructive.
Les sociétés fortes, équilibrées ne sont pas renversées par la révolution. Avant que l’attaque révolutionnaire ait quelque chance de réussir, l’ordre social doit d’abord avoir été sapé et discrédité moralement. Cet objectif est atteint principalement au travers du processus de critique destructive. La critique destructive doit être clairement distinguée de la critique constructive. Il y a entre elles toute la différence qui sépare une toxine d’un fortifiant. La critique constructive vise à remédier à des défauts et à perfectionner l’ordre existant par des méthodes évolutionnaires. La critique destructive, au contraire, s’élève contre les défauts actuels par amertume, chicanerie et pessimisme ; a tendance à désespérer de l’ordre social existant et affirme ou insinue que la réforme passe par des changements radicaux d’un caractère révolutionnaire. Au début, le but précis à atteindre est rarement décrit avec clarté. Cette tâche concerne la deuxième phase – la phase de la théorisation et de l’agitation révolutionnaires. La critique destructive, dans son aspect initial, n’est guère plus que l’expression d’émotions encore confuses – une cristallisation préliminaire d’insatisfactions et de mécontentements croissants. Elle est beaucoup plus variée qu’on ne le suppose couramment, car elle ne s’attaque généralement pas qu’à des questions politiques et sociales, mais aussi à des sujets comme l’art et la littérature, voire même à la science et à l’éducation. C’est toujours là que surgit le même esprit de pessimisme morose et de révolte naissante contre les choses telles qu’elles sont – quelles qu’elles soient.
Une caractéristique fondamentale de la critique destructive est sa glorification de la primitivité. Bien avant d’élaborer des doctrines et des méthodes révolutionnaires spécifiques, elle joint à sa condamnation du présent une idéalisation de ce qu’elle croit avoir été le passé. On pense que la civilisation a mal commencé dès le début ou qu’elle a pris un mauvais virage au début de son développement. Avant cet événement malheureux (la source des maux actuels), le monde était bien meilleur. C’est pourquoi les mécontents se retournent avec nostalgie vers ces jours heureux où la société était saine et simple et l’homme heureux et libre. Le fait que cet Âge d’or n’a jamais vraiment existé a peu d’importance, parce que cette glorification du primitif est une réaction émotionnelle de natures insatisfaites aspirant à un retour aux conditions plus élémentaires dans lesquelles elles estiment qu’elles seraient davantage chez elles.
Tel est le « leurre de la primitivité ». Et sa charge émotionnelle est incontestablement forte. C’est ce que montre bien la popularité d’auteurs comme Rousseau et Tolstoï qui ont condamné la civilisation et ont prêché un « retour à la nature ». Rousseau est, en fait, le représentant principal de cette vague de critique destructive qui a submergé l’Europe dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle – le précurseur de la Révolution française ; tandis que Tolstoï est un des acteurs principaux du mouvement similaire du dix-neuvième-siècle qui a annoncé les cataclysmes révolutionnaires d’aujourd’hui. Nous examinerons non seulement leurs enseignements, mais aussi leurs personnalités et leur généalogie, parce que celles-ci illustrent de façon éclatante ce que nous avons déjà observé, à savoir que le caractère et l’action sont principalement déterminés par l’hérédité.
Prenons d’abord le cas de Rousseau. Jean-Jacques Rousseau est un exemple saisissant de « génie corrompu ». Il naquit dans une famille de mauvaise engeance ; son père était débauché, violent, volage et idiot. Jean-Jacques fut bien le fils de son père, car il était névrosé, mentalement instable, moralement faible, sexuellement perverti et, durant la dernière partie de sa vie, il devint sans aucun doute fou. Il n’en possédait pas moins de grands talents littéraires ; son style, sa force de persuasion et son charme captivaient et convainquaient les multitudes. Il exerça donc sur le monde une influence profonde et, en général, funeste, qui agit indirectement, mais puissamment aujourd’hui encore.
Tel était le champion du « bon sauvage » contre la civilisation (1). Rousseau affirmait que la civilisation était fondamentalement mauvaise et que la voix du salut humain résidait en un « retour à la nature ». Selon Rousseau, l’homme primitif était une créature insouciante et tout à fait admirable, vivant en parfaite harmonie avec ses camarades jusqu’à ce qu’il ait été corrompu par les contraintes et les vices de la civilisation, particulièrement par le vice de la propriété privée, qui avait empoisonné l’âme de tous les hommes et avait réduit la plupart d’entre eux à une servitude ignoble. Il va sans dire que Rousseau était un fervent partisan de l’« égalité naturelle », toutes les différences entre les hommes étant à son avis uniquement dues aux conventions artificielles de la civilisation. Si les hommes veulent être de nouveau heureux, libres et égaux, affirmait Rousseau, il leur suffit de démolir le tissu de la civilisation, de supprimer la propriété privée et revenir à leur « état de nature » communiste (2).
Réduit ainsi à sa plus simple expression, l’évangile de Rousseau peut ne pas sembler particulièrement séduisant. Revêtu de son éloquence persuasive, il eut cependant un énorme impact. Voltaire écrit : « Il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. »
Bien évidemment, il y a un fond de vérité dans l’enseignement de Rousseau – cela vaut pour toutes les doctrines fausses, car, si elles étaient complètement absurdes, elles ne pourraient faire aucun adepte en dehors des maisons de fous et ne pourraient ainsi jamais devenir dangereuses pour la société. Dans le cas de Rousseau, la part de vérité fut son éloge des beautés de la nature et de la vie simple. Ses mots eurent sans aucun doute un effet rafraîchissant sur la « haute société » artificielle et exagérément sophistiquée du dix-huitième siècle, tout comme un homme las de la ville revient aujourd’hui revigoré d’un mois de vie « à la dure » dans la nature. Le problème était que la part de vérité contenue dans l’œuvre de Rousseau était cachée sous un fatras nocif, de telle sorte que les gens pouvaient sortir d’une lecture de Rousseau, non pas inspirés par un amour raisonnable pour la vie simple, l’air frais et l’exercice, mais possédés par la haine de la civilisation et assoiffés d’expériences sociales violentes. L’effet fut à peu près le même que si notre citadin hypothétique revenait de son séjour d’un mois dans la nature déterminé à brûler sa maison et à passer le reste de sa vie nu dans une caverne. Bref : « bien que l’injonction de Rousseau, « Retournez dans les bois et devenez des hommes ! », puisse être un excellent conseil, s’il est interprété comme une mesure provisoire, « Retournez dans les bois et restez-y » est un conseil pour singes anthropoïdes. (3) »
L’effet de l’enseignement de Rousseau sur la pensée et l’action révolutionnaires sera examiné plus tard. Venons-en maintenant à un champion plus récent de la primitivité, Tolstoï. Le comte Léon Tolstoï était issu d’une famille distinguée, mais excentrique. Sa philosophie de la vie, en particulier son aversion à l’égard de la civilisation et son penchant pour la primitivité, résulte clairement de son hérédité. Les Tolstoï semblent avoir été connus pour une certaine impétuosité et un membre de la famille, Fédor Ivanovitch Tolstoï, le fameux « Américain », le célèbre « Aléoute » de Griboïedov, était tellement hanté par les enseignements de Rousseau qu’il s’efforça de mettre en pratique le rousseauisme, se fit tatouer comme un sauvage et essaya de vivre complètement dans l’« état de nature ». Tout au long de sa vie, Léon Tolstoï ne cessa de passer violemment d’un extrême à l’autre, de la dissipation furieuse à l’austérité ascétique et du scepticisme absolu à la dévotion religieuse effrénée. Au travers de tous ces changements, nous pouvons cependant discerner un dégoût croissant pour la vie civilisée, complication morbide et artificielle, une volonté de simplification, une forte envie métaphysique de revenir à l’état de nature. Il rejette la culture et approuve tout ce qui est simple, naturel, élémentaire, sauvage.
Dans ses écrits, Tolstoï dénonce la culture comme l’ennemi du bonheur et une de ses œuvres, Les Cosaques, fut écrite avant tout pour prouver la supériorité de « la vie d’une bête des champs ». Comme son ancêtre « aléoute » tatoué, Léon Tolstoï tomba de bonne heure sous l’emprise de Rousseau et fut ensuite profondément influencé par Schopenhauer, le philosophe du pessimisme. Dans Ma Confession, Tolstoï s’exclame : « Combien de fois j’enviais aux paysans leur ignorance et leur simplicité… De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! Oui, que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille ; au lieu d’un million comptez par demi-douzaine, et tenez vos comptes sur l’ongle du pouce… Simplifiez, simplifiez ! Au lieu de trois repas par jour, s’il est nécessaire, n’en prenez qu’un ; au lieu de cent plats, cinq ; et réduisez le reste en proportion. (4) »
Le célèbre romancier et critique russe Dimitri Merejkovski analyse ainsi l’aversion instinctive de Tolstoï à l’égard de la civilisation et son goût pour la primitivité : « Si une pierre est posée sur une autre dans un désert, tout va bien. Si la pierre a été posée sur l’autre par la main de l’homme, c’est déjà moins bien. Mais si les pierres ont été posées l’une sur l’autre et scellées au mortier ou au fer, c’est diabolique ; c’est une construction, que ce soit un château, des baraques, une prison, un bureau de douane, un hôpital, un abattoir, une église, un bâtiment public ou une école. Tout ce qui est construit est pernicieux, ou, tout au moins, suspect. La première réaction instinctive de Tolstoï à la vue d’une construction ou d’un édifice créée par la main de l’homme était de simplifier, de niveler, d’écraser, de détruire, afin qu’il n’y ait plus aucune pierre superposée et que l’endroit puisse redevenir sauvage et simple et soit purifié du travail de la main de l’homme. La nature est pour lui ce qui est pur et simple ; la civilisation et la culture représentent la complication et l’impureté. Le retour à la nature implique l’élimination de l’impureté, la simplification de ce qui est complexe, la destruction de la culture. (5) »
L’analyse de Tolstoï nous fait prendre conscience d’un problème biologique qui dépasse la simple dimension familiale ; la question de la nature du peuple russe se pose. Le peuple russe est composé principalement de souches raciales primitives, dont certaines (particulièrement les Tartares et d’autres éléments nomades asiatiques) sont des souches distinctement « sauvages » qui ont toujours été instinctivement hostiles à la civilisation. L’histoire russe révèle une série d’éruptions volcaniques de barbarie congénitale qui ont fait voler en éclats le mince vernis d’une civilisation bien ordonnée. Du point de vue de l’histoire, l’agitation bolchevique actuelle apparaît largement comme une réaction instinctive contre les efforts de Pierre le Grand et de ses successeurs pour civiliser la Russie. L’esprit russe n’a cessé de protester contre ce processus d’« occidentalisation ». Ces protestations se sont élevées dans toutes les classes de la société russe, dans des communautés paysannes comme les « Vieux Croyants », qui qualifiaient Pierre d’« Antéchrist », ou chez les Skoptzy, qui s’automutilaient dans des accès de fanatisme ; dans les couches paysannes, dont les soulèvements, comme ceux qui furent menés par Pougatchev et Stenka Razine, mirent de vastes régions à feu et à sang ; chez des « slavophiles » de haute naissance, qui maudirent « l’Occident pourri », tout en exaltant l’Asie et en menaçant l’Europe de la conquérir et de la détruire dans un « bain de sang » purificateur ; chez les commissaires bolcheviques, qui espèrent vivement que le monde entier sera submergé par une marée rouge déferlant de Moscou – les formes varient, mais l’esprit qui les sous-tend est le même. Ce n’est pas par hasard que les Russes (6) ont été aux avant-postes dans toutes les formes extrêmes d’agitation révolutionnaire : ce n’est pas par hasard que le nihilisme est une création distinctement russe ; Bakounine, le génie de l’anarchisme ; Lénine, le cerveau du bolchevisme international.
Dimitri Merejkovski admet de ce fait l’aspect sauvage inné de l’âme russe : « Nous nous sommes figurés que la Russie était une maison. En réalité, c’est simplement une tente. Le nomade installe sa tente pour un petit espace de temps, la démonte et repart dans les steppes. Les steppes plates, désertiques sont la demeure des nomades scythes. Partout où dans les steppes elles voient un point noir apparaître et grandir, les hordes scythes fondent sur lui et le mettent à ras. Elles ne s’arrêtent de détruire et de dévaster que lorsque la nature a repris ses droits. Le goût pour les espaces sans limites, les étendues plates, la nature nue, l’uniformité physique et l’uniformité métaphysique – la plus ancienne impulsion héréditaire de l’esprit scythe – se manifeste également chez Araktcheïev, Bakounine, Pougatchev, Razine, Lénine et Tolstoï. Ils ont transformé la Russie en une plaine vide. Ils feraient de même avec toute l’Europe et avec le monde entier. (7) »
Les économistes s’étonnent que le bolchevisme se soit établi en Russie. Pour celui qui étudie l’histoire raciale, il n’y a là rien que de parfaitement naturel. En outre, si la dernière guerre peut avoir hâté la catastrophe, une telle catastrophe était apparemment inévitable, parce que, dans les années d’avant guerre, il était clair que l’ordre social russe s’affaiblissait, tandis que les forces du chaos montaient en puissance. Dans la décennie qui précéda la guerre, la Russie fut en proie à une « vague de criminalité » chronique, appelée « Vandalisme » par les sociologues, qui alarma sérieusement les observateurs compétents. En 1912, le ministre de l’Intérieur russe, Maklakov, déclara : « La criminalité augmente ici. Il y a de plus en plus d’affaires. Cela s’explique en partie par le fait que la jeune génération a grandi dans une période de révolte (1905-1906). La crainte de Dieu et des lois disparaît même dans les villages. La population urbaine et rurale est également menacée par les « Voyous ». » L’année suivante (1913), un grand journal de Saint-Pétersbourg écrivit dans son éditorial : « Le vandalisme, comme phénomène de masse, est inconnu en Europe occidentale. Les « Apaches » qui terrorisent la population de Paris ou de Londres sont des gens qui ont une psychologie différente de celle du voyou russe. » Un autre journal de Saint-Saint-Pétersbourg fit remarquer à peu près à la même époque : « Rien d’humain ou de divin ne réfrène la frénésie destructrice de la volonté sans limite du Voyou. Il n’a aucune loi morale. Il méprise tout et ne reconnaît rien. Dans la folie meurtrière de ses actes il y a toujours quelque chose de profondément blasphématoire, dégoûtant, purement bestial. » Et l’auteur russe bien connu Menchikov dressa un portrait vraiment saisissant des conditions sociales dans les pages de son organe, le Novoye Vremya : « Dans toute la Russie, le vandalisme s’accentue et les voyous maintiennent la population dans la terreur. Ce n’est un secret pour personne que l’armée de criminels augmente constamment. Les tribunaux sont littéralement au bord de l’épuisement, écrasé sous le poids d’une montagne d’affaires. La police n’en peut plus de lutter contre le crime, une lutte qui est au-dessus de ses forces. Les prisons sont saturées. Est-ce qu’il est possible que ce phénomène épouvantable ne rencontre aucune résistance héroïque ? Une vraie guerre civile se déroule dans les profondeurs des masses, qui risque de causer une destruction plus grande que l’invasion d’un ennemi. Ce n’est pas le « vandalisme », mais l’anarchie : tel est le vrai nom de ce fléau qui a envahi les villages et envahit les villes. Ce ne sont pas seulement les dégénérés qui sombrent dans la débauche et le crime ; déjà les gens ordinaires, normaux les rejoignent et ce n’est qu’exceptionnellement que la jeunesse convenable des villages reste toujours tant bien que mal dans le droit chemin. Les jeunes gens s’affichent évidemment davantage que les paysans âgés et les vieillards. Mais le fait est que les uns et les autres sombrent dans la sauvagerie et la bestialité. »
Peut-il y avoir une meilleure description de cette déliquescence des contrôles sociaux et de cette résurgence des instincts sauvages qui, comme nous l’avons déjà vu, caractérisent le déclenchement des révolutions sociales ? C’était précisément ce que les nihilistes russes et les anarchistes russes avaient prêché pendant des générations. C’était ce que Bakounine avait voulu dire dans son toast préféré : « A la destruction de l’ordre public et au déchaînement des mauvaises passions ! » Pour Bakounine, « le peuple » était des parias – des bandits, des voleurs, des ivrognes et des vagabonds. Il avait une prédilection pour les criminels. Il déclara : « Seul le prolétariat en haillons est inspiré par l’esprit et la force de la révolution sociale à venir. »
Pour en revenir encore une fois à la question du vandalisme russe avant 1914, il y a de bonnes raisons de penser que les « vagues de criminalité » qui ont frappé l’Europe occidentale et l’Amérique depuis la guerre sont d’une nature semblable. Récemment, un grand chercheur américain a exprimé sa conviction que « les bandits armés » qui terrorisent aujourd’hui les villes américaines sont animés de sentiments révolutionnaires et sentent plus ou moins instinctivement qu’ils se battent contre l’ordre social. M. James M. Beck, le solliciteur général des États-Unis, a aussi mis en garde contre ce qu’il nomme « l’extraordinaire révolte contre l’autorité de la loi » qui a lieu aujourd’hui. Il estime que cette révolte est illustrée non seulement par une énorme augmentation de la criminalité, mais par la démoralisation actuelle visible dans la musique, l’art, la poésie, le commerce et la vie sociale.
Cela fait des années que de nombreux critiques perspicaces dans le monde littéraire et artistique font la même affirmation. Rien n’est plus extraordinaire (et plus sinistre) que la manière dont l’esprit d’agitation fiévreuse et essentiellement spontanée se répand depuis deux décennies dans tous les domaines des arts et des lettres. Cette agitation a revêtu de nombreuses formes : le « futurisme », le « Cubisme », le « vorticisme », l’« expressionnisme » et que sais-je encore. L’esprit est cependant toujours le même : une révolte violente contre l’état des choses et une aspiration désintégrative et dégénérative au chaos primitif. Nos écrivains et nos artistes mécontents n’ont aucune idée constructive à offrir à la place de celles qu’ils condamnent. Ce qu’ils cherchent est la « liberté » absolue. C’est pourquoi tout ce qui entrave leur « liberté » anarchique – la forme, le style, la tradition, la réalité elle-même – leur inspire de la haine et du mépris. En conséquence, tous ces faits (dénigrés comme étant « banals », « démodés », « aristocratiques », « bourgeois » ou « stupides ») sont dédaigneusement mis de côté et l’esprit « libéré » s’envole sur les ailes de son inépuisable imagination.
Malheureusement, son vol semble le ramener vers la jungle. Assurément, les productions de l’art « nouveau » ressemblent étrangement aux efforts grossiers de sauvages dégénérés. Les formes tordues et tourmentées de la sculpture « expressionniste », par exemple, ressemblent (si elles ressemblent à quoi que ce soit) aux idoles des Noirs de l’Afrique occidentale. Quant à la peinture « expressionniste », elle ne correspond à rien de normal. Ces formes écrasées, tronquées, vaguement discernables dans un concert de couleurs criardes, ne sont certainement pas « réelles » – à moins que la réalité soit un cirque ! Le plus extraordinaire est que l’école de « peinture » ultramoderne, qui a en grande partie renoncé à la peinture en faveur de matières comme les coupures de presse, les boutons et les arêtes de poisson, garnit ses compositions de papiers découpés, de tissus et de clous.
La « nouvelle » poésie est presque aussi extravagante. C’est un défi à la structure, à la grammaire, au mètre et à la rime. On évite soigneusement de faire sens et la conglomération insensée de mots constitue apparemment une fin en soi. Ici, évidemment, la révolte contre la forme est presque totale. De toute évidence, il ne reste plus maintenant qu’à supprimer la langue et à faire des « poèmes sans mots ».
Que signifie tout cela ? Il s’agit simplement d’une autre phase de la révolte mondiale des éléments inadaptés, inférieurs et dégénérés contre la civilisation, éléments qui cherchent à briser le cadre ennuyeux de la société moderne et à retourner à la barbarie ou à la sauvagerie chaotique. Les gens normaux pourraient être enclins à rire des caprices de nos rebelles artistiques et littéraires, mais la faveur dont ceux-ci jouissent auprès d’un large public prouve qu’ils ne doivent vraiment pas être pris à la légère. Il y a peu de temps, le poète anglais Alfred Noyes nous a sérieusement mis en garde contre les méfaits importants de la « littérature bolchevique ». « Nous sommes confrontés aujourd’hui, a-t-il dit, au spectacle extraordinaire de 10 000 rebelles littéraires, chacun enfermé dans sa tour d’ivoire et chacun chantant l’éternelle chanson de haine contre tout qui a été réalisé par les générations passées. Le pire est que le monde les acclame. Le vrai rebelle est aujourd’hui l’homme qui défend la vérité qui déplaît au peuple ; mais cet homme porte un nouveau nom – il s’appelle « banal ». Le bolchevisme littéraire des trente dernières années est plus responsable qu’on ne le croit du péril que court actuellement la civilisation. On ne peut pas traiter toutes les lois comme si elles étaient de simples bouts de papier sans en payer le prix fort et c’est ce que nous commençons à voir aujourd’hui. »
« Le bolchevisme a entraîné une baisse générale du niveau. Certains des auteurs modernes qui se chargent de balayer les meilleurs auteurs antiques sont incapables d’écrire correctement l’anglais. Leur art et leur littérature sont de plus en plus bolcheviques. Les colonnes des journaux nous offrent le spectacle singulier de rédacteurs politiques se battant désespérément contre ce que les rubriques artistique et littéraire de leur journal défendent. Au nom de la « réalité », de nombreux auteurs s’abandonnent à des formes minables d’imagination et réduisent en cendres toute la réalité. (8) »
Dans le même ordre d’idées, le critique d’art allemand bien connu Johannes Volkelt a récemment déploré les effets destructifs de l’art et de la littérature « expressionniste ». « La dégradation de notre attitude et de notre sentiment à l’égard de la vie elle-même, écrit-il, est même plus significative que notre insensibilité croissante à la forme artistique. C’est une humanité mutilée, déformée, stupide, qui nous lance des regards noirs ou nous tient des propos dénués de sens au travers des peintures expressionnistes. Tout ce qui s’en dégage est une profonde morbidité. Leur atmosphère brumeuse et malsaine n’est atténuée que par leurs incongruités et, là où un rayon de lumière apparaît dans leur composition rudimentaire, celui-ci est voilé et triste. De même, ce qui nous repousse le plus dans la poésie de notre jeune école est sa stigmatisation méprisante du passé et son incapacité à nous fournir quoi que ce soit de positif à la place ; ses pitoyables tâtonnements dans ses propres décombres ; sa recherche confuse, impuissante, d’un idéal solide. Sa quête du néant est fatigante. La vie est-elle une vulgaire plaisanterie ? Un rêve fou ? Un chaos terrifiant ? Est-il absurde de parler d’idéal ? Tout idéal est-il une illusion ? Ce sont là les questions qui font divaguer l’esprit d’aujourd’hui. La maîtrise de soi, la plénitude physique, sont des sensations qui risquent de se perdre. Une conscience de soi exacerbée associée à un réveil mystérieux de la bestialité atavique et un raffinement excessif joint à une indolence extrême caractérisent la discorde qui obscurcit l’esprit artistique de notre époque. (9) »
Comme on pouvait s’y attendre, l’esprit de révolte qui attaque simultanément les institutions, les coutumes, les idéaux, l’art, la littérature et tous les autres aspects de la civilisation n’épargnent pas ce qui est à son origine, à savoir l’individualité et l’intelligence. Celles-ci sont anathèmes pour l’évangile niveleur de la révolution sociale. A ses yeux, c’est la masse, pas l’individu, qui a de la valeur ; c’est la quantité, pas la qualité, qui compte. L’intelligence supérieure est par sa nature même suspecte – elle est foncièrement aristocratique et, comme telle, elle doit être traitée sommairement. Au cours des deux dernières décennies, la doctrine révolutionnaire n’a cessé d’exalter les muscles au détriment de l’intelligence, la main au détriment de la tête, l’émotion au détriment de la raison. Cette tendance est tellement liée au développement de la théorie et de la pratique révolutionnaires qu’il vaut mieux l’examiner dans les chapitres consacrés à ces questions. Qu’il suffise ici de dire que c’est un élément normal de la philosophie prolétarienne et qu’il ne vise à rien de moins qu’à la destruction complète de la civilisation moderne et à sa substitution par une prétendue « culture prolétarienne ». Et, surtout, il faut mettre un frein à la marche en avant de cette civilisation haïssable qui est la nôtre. Les prolétaires extrémistes et les « modérés » semblent être d’accord sur ce point. Le menchevique Gregory Zilboorg s’exclame : « … le progrès a déjà rendu la vie insupportable… Nous ne pouvons assurer notre salut aujourd’hui qu’en arrêtant le progrès. (10) »
Evidemment, « la civilisation est insupportable », « il faut arrêter le progrès », « il faut établir l’égalité » et ainsi de suite. Il est clair que la révolution prend sa source dans l’émotion. Examinons maintenant de près ce qu’est la révolution, ce qu’elle signifie et comment on propose de la provoquer.

Lothrop Stoddard, The Revolt Against Civilization : The Menace of the Under Man, Charles Scribner’s Sons, 1922

(*) En réalité, la révolte contre la civilisation ne date pas d’hier, mais de l’antiquité, au cours de laquelle le sous-homme montrait déjà le but de son nez. Comme le dit Stoddard, « Les sociétés fortes, équilibrées ne sont pas renversées par la révolution. Avant que l’attaque révolutionnaire ait quelque chance de réussir, l’ordre social doit d’abord avoir été sapé et discrédité moralement » et, surtout – le racialiste qu’il a tendance parfois à l’oublier – racialement. La civilisation à laquelle se sont attaqués les révolutionnaires de tout poil depuis la fin du dix-huitième siècle en Europe n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même. L’édifice, déjà miné de toutes parts, n’eut aucun mal à s’affaisser encore davantage, sous leurs coups de butoir – et, accessoirement, de rasoir.
(1) Bien entendu, Rousseau est simplement représentatif d’un courant de pensée et de sensibilité. Il ne fut pas un pionnier, mais un vulgarisateur.
(2) « Dans la plupart des cas, les sauvages, tant sur le plan de la race au sens biologique que sur le plan de la culture, sont des résidus crépusculaires de cycles d’une humanité si ancienne que, souvent, leur nom et leur souvenir ont été perdus. Les sauvages ne représentent donc pas le commencement, mais la fin d’un cycle ; non pas la jeunesse, mais la sénilité extrême. » (J. Evola, Masques et visages du spiritualisme contemporain). En bref, écrivit justement de Maistre, “C’est le dernier degré d’abrutissement que Rousseau et ses pareils appellent l’état de nature. ». Moins perspicace quant à l’origine de ce concept, il ne s’aperçut pas qu’il n’était qu’une conversion, au sens mathématique, de l’Eden biblique. Cela est si vrai que la philosophie catholique du XVIIe et du XVIIIe siècle voyait dans les sauvages de l’Amérique, au même titre que la philosophie dite laïque, des peuples vivant dans l’état primitif. (C. Denis, A. Bonnetty, R. P. Laberthonnière, Annales de philosophie chrétienne, p. 278). (Note du Traducteur).
(3) N. H. Webster, World Revolution, p. 2, Londres et Boston, 1921.
(4) Si « Combien de fois j’enviais aux paysans leur ignorance et leur simplicité » est bien extrait de Ma Confession (http://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20Ma%20confession.htm), la suite de la citation se trouve dans le deuxième chapitre de Walden ou la vie dans les bois de David Henry Thoreau. (Note du Traducteur).
(5) Dmitri Merejkovski, « Tolstoy and Bolshevism, » Deutsche Allgermeine Zeitung, 15-16 mars 1921. Cité d’après la traduction dans The Living Age, 7 mai 1921)
(6) Pour être objectif, ce n’est guère trahir un secret que de noter que la plupart de ces « Russes » étaient des Juifs.
(7) Op. cit., Deutsche Allgemeine Zeitung.
(8) Alfred Noyes, « Some Aspects of Modem Poetry », conférence à l’Institution royale de Londres, février 1920.
(9) Vienna Neue Freie Presse, 19 avril 1921.
(10) Gregory Zilboorg, The Passing of the Old Order in Europe, pp. 225-226, New York, 1920.

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