Etude de mythologie germanique (1)

Initiateur des études norroises, le philologue norvégien Sophus Bugge (1833 – 1907), après des études approfondies, publia en langue danoise un ouvrage intitulé Studier Over De Nordiske Gude- Og Heltesagns Oprindelse, qui eut un grand retentissement, car il exposait la thèse selon laquelle les Eddas et toute l’ancienne littérature norroise n’avaient pas un caractère purement nordique, mais avaient subi une influence à la fois gréco-latine et chrétienne et que la poésie mythique et héroïque du Nord n’était pas plus ancienne que l’époque des Vikings. Dans son sillage, l’historien, homme politique et théologien Christian Bang (1840 – 1913), dans une étude approfondie sur la Vǫluspá (littéralement, Les Prophéties de la Sybille), qu’il lut devant la Société des sciences de Christiania en 1879 (Vøluspaa og de Sibyllinske Orakler, Videnskabs-Selskabet i Christiania, Forhandlinger Aar 1879, nr. 9, 1–23, Christiania), avança que l’auteur inconnu de cette œuvre n’avait fait qu’adapter à la mythologie nordique les croyances et les procédés des oracles sibyllins, cette création des Juifs alexandrins du IIe siècle avant J.-C., dont les chrétiens, dans la continuité du judaïsme, firent ensuite un instrument de propagande de leur culte (*).
Ces travaux révisionnistes furent ce qui poussa l’écrivain, publiciste, poète et homme politique suédois Viktor Rydberg (1828 – 1895) à se plonger dans l’étude de la mythologie nordique. Pendant des années, il se dédia presque exclusivement à cette étude, à tel point qu’il lui arrivait de passer des jours et des nuits à travailler à son bureau, quasiment sans manger, ni boire, l’esprit tout entier occupé par son ouvrage et que, lorsqu’il s’aventurait dehors, il ne parlait à personne, l’esprit entièrement accaparé par la matière qu’il traitait. Le résultat de ces années d’inlassable et méticuleux travail fut la publication d’Undersökningar i germanisk mythologi en deux volumes, le premier en 1886, le second en 1889. La publication d’une édition allemande, d’une édition française et d’une édition anglaise fut annoncée, mais seule l’anglaise vit le jour, sous le titre de Teutonic Mythology : Gods and Goddesses from the Northland, en 1889. Alors qu’il avait entrepris de l’écrire dans le but de montrer que les mythes que renferme l’Edda n’avaient été soumis à aucune influence chrétienne ou gréco-romaine, Rydberg dut bientôt déchanter. Cela fait déjà des décennies que, n’en déplaise à Dumézil et à ses disciples, « La question n’est plus.de savoir, disait déjà le germaniste M. Golther (1863 – 1945), si la mythologie norroise s’est incorporé des éléments étrangers, mais jusqu’à quel point et dans quelle mesure elle l’a fait ».
Le texte publié ci-dessous est la première partie du second chapitre du premier volume d’Undersökningar i germanisk mythologi, auquel nous rendons au passage son titre.

II. Les sagas des migrations médiévales
A. La saga savante de l’émigration de Troie-Ásgarðr
7. La Heimskringla et l’Edda en prose.

Dans les pages précédentes, nous avons donné les raisons qui font qu’il semble approprié de supposer que l’ancienne Teutonie, dans certaines limites indéfinissables, incluait les côtes de la Baltique et de la mer du Nord, que les pays scandinaves constituaient une partie de cette ancienne Teutonie et qu’ils étaient peuplés de Germains depuis l’époque de l’âge de pierre.

Le sujet que je suis sur le point d’étudier force à s’interroger sur le jugement que les Germains portaient sur cette question aux époques les plus éloignées que nous connaissons. Se voyaient-ils comme des aborigènes ou des immigrants en Teutonie ? Pour la mythologie, la réponse à cette question est d’une grande importance. Pour l’histoire pragmatique, au contraire, la réponse est sans importance, car ce qu’ils croyaient ne fournit aucune base fiable pour tirer des conclusions sur les faits historiques. S’ils se considéraient comme des aborigènes, cela n’empêche pas qu’ils aient pu immigrer dans les temps préhistoriques, même si leurs traditions avaient cessé d’en parler. S’ils se considéraient comme des immigrants, il ne s’ensuit pas que les traditions sur l’immigration aient un fond historique. Un exemple de la première possibilité nous est fourni par les brahmanes et les castes supérieures en Inde : leur orthodoxie les oblige à se considérer comme des aborigènes, mais il est évident que ce sont des immigrants. Un exemple de la seconde possibilité nous est fourni par les Suédois : on a appris au peuple de ce pays à croire qu’une partie plus ou moins grande des habitants de la Suède sont les descendants des immigrants qui, sous la conduite d’Óðinn, y seraient venus une centaine d’années avant la naissance de Jésus-Christ et que cette immigration, qu’elle ait concerné beaucoup ou peu de gens, a eu une influence des plus décisives sur la culture du pays, de sorte que l’histoire suédoise pourrait bien commencer au moment où Óðinn débarqua sur le sol suédois.

Les sources les plus accessibles des traditions sur l’immigration d’Óðinn en Scandinavie se trouvent dans des œuvres islandaises, la Heimskringla et l’Edda en prose. Elles furent toutes deux écrites à la même époque, c’est-à-dire au XIIe siècle, plus de deux cents ans après la fin de l’ère du forn siðr en Islande (1).

Nous examinerons d’abord le récit qu’en fait la Heimskringla. Une rivière, nommée Tanakvisl, ou Vanakvisl (2), se jette dans la mer Noire. Cette rivière sépare l’Asie de l’Europe. A l’Est de Tanakvisl, c’est-à-dire, donc, en Asie, est un pays autrefois appelé la terre des Ases, ou Asaheim ; et la forteresse ou la ville principale de ce pays s’appelait Ásgarðr. On y rendait de grands sacrifices et un chef connu sous le nom d’Óðinn y résidait. Il avait confié le gouvernement à douze hommes, qui étaient des grands prêtres et des juges. Óðinn était un grand chef et un grand conquérant et avait remporté tellement de victoires que ses hommes restèrent persuadés que la victoire lui appartenait. Ils avaient coutume de lui demander de les bénir par l’imposition des mains, convaincus qu’ils seraient ainsi victorieux en toutes choses. S’ils se trouvaient en péril, ils invoquaient immédiatement son nom, certains qu’il leur apporterait son secours. Il partait souvent loin et souvent restait absent six mois. Son royaume était alors gouverné par ses frères Vile et Ve. Il arriva qu’il restât absent si longtemps que les Ases crurent qu’il ne reviendrait jamais. Ses frères prétendirent tous deux à la main de son épouse, Frigg. Mais il finit par revenir et reprit possession de Frigg.

Les Ases avaient pour voisin un peuple appelé Vanes. Óðinn fit la guerre aux Vanes, mais ils se défendirent courageusement. Après avoir connu chacun la victoire et la défaite, les deux groupes furent las de guerroyer, firent la paix et échangèrent des otages. Les Vanes donnèrent pour otages à Óðinn leur meilleur homme, Njörd, son fils Frey et aussi Kvasir ; et ceux-ci leur donnèrent en échange Honir et Mimir. Óðinn fit de Njörd et de Frey des prêtres. La sœur de Frey aussi, Freyja, devint prêtresse. Les Vanes traitèrent les otages qu’ils avaient reçus avec autant de considération et firent de Honir un chef et un juge. Mais ils semblent s’être vite rendu compte qu’Honir était un imbécile. Ils se sentirent lésés par l’échange et, comme cela les mit en colère, ils coupèrent la tête, non pas à Honir, mais à son sage frère Mimir et l’envoyèrent à Óðinn. Il embauma la tête, l’enchanta par des incantations, afin qu’elle puisse lui parler et lui apprendre des choses étranges.

La terre des Ases, où Óðinn régnait, est séparée par une grande chaîne de montagnes du Tyrkland, c’est-à-dire, dans la Heimskringla, l’Asie Mineure, dont la célèbre Troie aurait été la capitale. Dans le Tyrkland, Óðinn avait aussi de grandes possessions. Mais, à cette époque, les Romains envahirent et soumirent tous les pays et c’est à cause de cela que de nombreux dirigeants fuirent leurs royaumes. Et Óðinn, étant sage et versé dans l’art magique et sachant donc que ses descendants devaient peupler la partie septentrionale du monde, laissa son royaume à ses frères Vile et Ve et émigra avec de nombreux partisans au Gardariki, c’est-à-dire en Russie. Njörd, Frey et Freyja et les autres prêtres à qui il avait confié le gouvernement à Ásgarðr l’accompagnèrent ainsi que ses fils. Du Gardariki il se rendit en Saxe, conquit de vastes territoires et les partagea entre ses fils. De la Saxe il passa dans l’île de Fionie et s’y installa. La Seeland n’existait pas encore. Óðinn envoya Gefjon dans le Nord, de l’autre côté de la mer, pour explorer le pays qui s’y trouvait. A cette époque régnait au Svíþjóð un chef nommé Gylfe. Il donna à Gefjon un champ de terre labourable et, à l’aide de quatre géants changés en bœufs et attelés à une charrue, Gefjon le détacha et l’entraîna dans la mer près de l’île de Fionie, qui est aujourd’hui appelée Seeland. Là où le champ fut détaché s’étend maintenant un lac appelé Logrin. Skjold, le fils d’Óðinn, acquit cette terre et épousa Gefjon. Et quand Gefjon informa Óðinn que Gylfe possédait un bon sol, Óðinn s’y rendit et Gylfe, étant incapable de résister, même s’il était aussi un homme sage et versé dans la magie et dans la sorcellerie, négocia un traité de paix, en vertu duquel Óðinn acquit un vaste territoire autour de Logrin ; et à Sigtuna, il bâtit un grand temple, où les sacrifices furent désormais rendus selon la coutume des Ases. Il donna des demeures aux prêtres – Noatun à Njörd, Uppsala à Frey, Himminbjorg à Heimdal, Thrudvang à Þórr, Breidablik à Balder, etc. Óðinn introduisit de nombreux arts dans Nord et lui et les Ases les enseignèrent au peuple. Entre autres choses, il lui enseigna la poésie et les runes. Óðinn lui-même parlait toujours en rimes mesurées. D’ailleurs, il était un excellent sorcier. Il pouvait changer de forme, rendre ses ennemis sourds et aveugles ; il était un sorcier et pouvait réveiller les morts. Il possédait le navire Skíðblaðnir, qui pouvait se plier comme un linge. Il avait deux corbeaux, à qui il avait appris à parler et qui lui apportaient des nouvelles de tous les pays. Il savait où tous les trésors étaient enfouis et il connaissait les incantations grâce auxquelles s’ouvraient devant lui la terre, les falaises, les rochers et les tertres. Il introduisit dans le Nord des coutumes comme l’incinération des morts, la construction de tertres funéraires à la mémoire des grands hommes, l’érection de pierres Bauta en commémoration des autres ; et il introduisit les trois grandes fêtes sacrificielles – celle de la bonne année, celles des bonnes récoltes et celle de la victoire. Óðinn mourut au Svíþjóð. Quand il sentit la mort approcher, il se laissa faire une incision sur le corps avec la pointe d’une lance et déclara qu’il allait rendre visite à ses amis à Godheim et accueillir tous ceux qui étaient tombés au combat. C’est ce que les Suédois croyaient. Ils l’ont adoré depuis lors, convaincus qu’il jouissait d’une vie éternelle dans l’ancien Ásgarðr et ils ont pensé qu’il se révélait à eux à l’approche des grandes batailles. Sur le trône de la Svea (3) il fut suivi par Njörd, l’ancêtre de la souche des Ynglings.

Passons maintenant à l’Edda en prose, qui, dans son avant-propos, nous donne, dans le style de l’époque, un aperçu général de l’histoire et de la religion.

D’abord, il emprunte à la Bible le récit de la création et celui du déluge. Vient ensuite une longue histoire de la construction de la tour de Babel. Les descendants du fils de Noé, Ham, affrontèrent et vainquirent les fils de Sem et tentèrent, dans leur arrogance, de construire une tour qui devait atteindre le ciel. Le principal instigateur de cette entreprise était Zoroastre et soixante-douze contremaîtres maçons servaient sous ses ordres. Mais Dieu répandit la confusion dans le langage de ce peuple arrogant, afin que chacun des soixante-douze contremaîtres mâcons aient sa propre langue, que les autres ne pouvaient pas comprendre, après quoi chacun alla de son côté et ce fut de cette manière que se répandirent les soixante-douze langues du monde. Avant cette époque, une seule langue était parlée et c’était l’hébreu. Une ville fut bâtie là où l’on avait essayé de construire la tour et elle fut appelée Babylone. Zoroastre en devint roi et régna sur de nombreuses nations assyriennes, parmi lesquelles il introduisit l’idolâtrie et qui l’adorèrent sous le nom de Baal. Les tribus qui partirent avec ses contremaîtres tombèrent également dans l’idolâtrie, à l’exception d’une tribu, qui conserva la langue hébraïque. Elle conserva également la foi originelle dans toute sa pureté. Ainsi, alors que Babylone était devenue l’un des principaux autels du culte païen, l’île de Crète en devint un autre. Un homme du nom de Saturne naquit qui devint pour les Crétois et les Macédoniens ce que Zoroastre était pour les Assyriens. Les connaissances et les compétences de Saturne dans le domaine de la magie et sa capacité à produire de l’or à partir du fer chauffé au rouge firent de lui l’égal d’un prince en Crète ; et comme, d’ailleurs, il contrôlait toutes les forces invisibles, les Crétois et les Macédoniens crurent qu’il était un dieu et il les encouragea à le croire. Il avait trois fils – Jupiter, Neptune et Pluton. Jupiter ressemblait à son père par ses compétences et sa science magique et était un grand guerrier, qui conquit beaucoup de royaumes. Lorsque Saturne partagea son royaume entre ses fils, une querelle surgit. Pluton se vit confier l’enfer et, comme c’était la partie la moins avantageuse, il reçut également le chien nommé Cerbère. Jupiter reçut le ciel et n’en fut pas satisfait : il voulut la terre en plus. Il fit la guerre à son père, qui dut se réfugier en Italie, où, par crainte de Jupiter, il changea de nom et se fit appeler Njörd et où il devint un roi utile, en apprenant aux habitants, qui vivaient de glands et de racines, à labourer et à planter la vigne.

Jupiter eut un grand nombre de fils. De l’un d’eux, Dardanos, descendit dans la cinquième génération Priam de Troie. Le fils de Priam, Hector, fut l’homme le plus illustre du monde par sa taille et sa force. Des Troyens les Romains sont les descendants ; et quand Rome devint une grande puissance, elle adopta de nombreuses lois et coutumes qui avaient eu cours parmi les Troyens auparavant. Troie était située dans le Tyrkland, près du centre de la terre. Sous Priam, le chef, il y avait douze rois tributaires et ils parlaient chacun une langue différente. Ces douze rois tributaires étaient extrêmement sages ; ils recevaient les honneurs des dieux et tous les souverains européens descendirent d’eux. L’un d’entre eux s’appelait Munon ou Mennon. Il était marié à une fille de Priam et eut d’elle un fils, Tror, « que nous appelons Þórr ». C’était un homme très beau, ses cheveux étaient plus brillants que l’or et, à douze ans, il était mûr et si fort qu’il pouvait soulever douze peaux d’ours à la fois. Il tua son père adoptif et sa mère adoptive, prit possession du royaume de son père adoptif, la Thrace, « que nous appelons Thrudheim » et, dès lors, il parcourut le monde, triomphant des berserkers, des géants et du plus grand dragon, entre autres prodiges. Dans le Nord, il rencontra une prophétesse du nom de Sibil (Sibylle), « que nous appelons Sif » et l’épousa. De lui descendit dans la vingtième génération Voðinn, « que nous appelons Óðinn », un homme très sage et très savant, qui épousa Frigida, « que nous appelons Frigg ».

A cette époque, le général romain Pompée faisait la guerre en Asie et menaçait également l’empire d’Óðinn. Pendant ce temps, Óðinn et sa femme avaient appris par l’inspiration prophétique qu’un avenir glorieux les attendait dans la partie septentrionale du monde. Il quitta donc le Tyrkland ; une grande multitude, composée d’hommes et de femmes de tout âge le suivit en emportant beaucoup d’objets précieux. Partout où ils allèrent, les habitants les prirent pour des dieux et non pour des hommes. Et ils marchèrent sans s’arrêter, jusqu’à leur arrivée dans une contrée septentrionale appelée aujourd’hui Saxe. Óðinn y séjourna un long moment. Il établit l’un de ses fils, Veggdegg, roi de Saxe, un autre, Beldegg, « que nous appelons Balder », roi de Westphalie, un troisième, Siggi, roi du Frankland. Puis Óðinn continua sa route vers le Nord et atteignit le Reidgothaland, qui porte aujourd’hui le nom de Jutland et prit possession de tout ce qui était à sa convenance. Il y établit roi son fils Skjold ; puis il vint au Svíþjóð.

Le Svíþjóð était gouverné par Gylfe. Quand il entendit parler de l’expédition d’Óðinn et de ses Asiatiques, il alla à leur rencontre et offrit à Óðinn autant de terres et autant de puissance qu’il en voudrait dans son royaume. Une des raisons pour lesquelles les gens accueillirent si chaleureusement Óðinn et lui offrirent des terres et le pouvoir dans les pays qu’il traversait est que, chaque fois qu’Óðinn et ses hommes s’attardaient dans leur village, les récoltes étaient abondantes et, par conséquent, ils croyaient qu’Óðinn et ses hommes contrôlaient le temps et maîtriser la culture des céréales. Óðinn accompagna Gylfe au lac Logrin et, ayant trouvé que le sol y était bon, y bâtit sa capitale, qui porte aujourd’hui le nom de Sigtuna et où il établit les mêmes institutions que celles qui existaient auparavant à Troie et auxquelles ses compagnons étaient habitués. Il établit douze chefs chargés de faire des lois et de régler les différends. Du Svíþjóð Óðinn gagna la Norvège et y fit roi son fils Sæming. Mais il avait laissé le gouvernement du Svíþjóð à son fils Yngvi, dont la race des Ynglings descendit. Les Ases et leurs fils épousèrent les femmes du pays dont ils avaient pris possession et leurs descendants, qui conservèrent la langue parlée à Troie, se reproduisirent si rapidement que la langue de Troie remplaça l’ancien idiome et devint la langue du Svíþjóð, de la Norvège, du Danemark et de la Saxe et par la suite aussi de l’Angleterre.

La première partie de l’Edda en prose, le Gylfaginning, se compose d’une collection de récits mythologiques qui sont faits au lecteur sous la forme d’une conversation entre le roi susnommé de la Suède (Gylfe) et les Ases. Avant que les Ases ne se fussent mis en route vers le Nord, Gylfe aurait appris qu’ils étaient un peuple sage et intelligent dont toutes les entreprises étaient couronnées de succès. Et comme il croyait que cela était dû soit à la nature même de ces personnes, soit à la nature particulière de leur culte, il résolut d’étudier le problème en cachette et se rendit donc à Ásgarðr sous le déguisement d’un vieil homme. Mais, doués de prescience, les Ases avaient été instruits de son voyage et décidèrent de le recevoir par toutes sortes d’actes de sorcellerie, ce qui pouvait lui donner une haute opinion d’eux. Il arriva finalement à une forteresse, dont le toit en chaume était couvert de boucliers dorés et dont la halle était si élevée qu’il avait du mal à l’embrasser du regard. A l’entrée se trouvait un homme qui jouait avec des objets tranchants, qu’il jetait en l’air à la main et rattrapait ensuite, tandis que sept haches étaient constamment en l’air. Cet homme demanda son nom au voyageur. Ce dernier répondit qu’il s’appelait Gangleri, qu’il avait fait un long voyage sur de mauvaises routes et demanda l’hospitalité pour la nuit. Il demanda également à qui appartenait la forteresse. Le jongleur répondit qu’elle appartenait à leur roi et conduisit Gylfe dans la halle, où il vit une salle dans laquelle de nombreuses personnes étaient assemblées. Certains buvaient assis, d’autres se livraient à divers exercices et d’autres encore s’exerçaient aux armes. Dans la salle, il y avait trois hauts-sièges, disposés l’un au-dessus de l’autre et sur chacun était assis un homme. Sur le trône inférieur était assis le roi ; et le jongleur informa Gylfe que le nom du roi était Hár ; que celui qui était assis juste au-dessus de lui s’appelait Jafnhár ; et que celui qui occupait le trône supérieur se nommait Thride (Þriði). Hár questionna l’étranger sur le motif de son voyage et l’invita à manger et à boire. Gylfe répondit qu’il voulait avant tout savoir s’il y avait un homme sage dans la salle. Hár répliqua que l’étranger ne sortirait pas sain et sauf de la salle, à moins qu’il ne fût lui-même le plus savant. Gylfe commence alors à poser ses questions, qui concernent tous le culte des Ases et les trois hommes sur les trônes lui donnèrent des réponses. Dès la première réponse, il est clair que l’Ásgarðr où Gylfe pense s’être rendu est, de l’avis de l’auteur, une nouvelle Ásgarðr et sans doute la même que celle que l’auteur de la Heimskringla place au-delà de la rivière Tanakvisl, mais qu’il existait une ancienne Ásgarðr, identique à Troie, dans le Tyrkland, où, selon la Heimskringla, Óðinn avait de vastes possessions à l’époque où les Romains commencèrent à envahir l’Orient. Lorsque Gylfe eut appris par ses questions les faits les plus importants concernant la religion d’Ásgarðr et eut été instruit de la destruction et de la régénération du monde, il entendit un grondement et, quand il regarda autour de lui, la forteresse et la salle avaient disparu et il n’y avait plus que le ciel au-dessus de lui. Il revint au Svíþjóð et raconta tout ce qu’il avait vu et entendu chez les Ases ; mais, quand il fut parti, ils tinrent conseil et acceptèrent de se faire appeler par les noms dont ils s’étaient servis dans les histoires qu’ils avaient contées à Gylfe. Ces sagas, remarque le Gylfaginning, n’étaient en réalité rien d’autre que des événements historiques transformés en traditions sur des divinités. Elles décrivaient des événements qui avaient eu lieu dans l’ancienne Ásgarðr – c’est-à-dire Troie. Le fond des histoires racontées à Gylfe sur Þórr était les exploits d’Hector à Troie et le Loke dont Gylfe avait entendu parler n’était, en fait, qu’Ulixes (Ulysse), qui était l’ennemi des Troyens et, par conséquent, était représenté comme l’ennemi des dieux.

Le Gylfaginning est suivi par une autre partie de l’Edda en prose appelée Bragaroedur (Le Discours de Brage), qui se présente sous une forme similaire. Sur Lesso, dit-on, vivait autrefois un homme du nom d’Ægir. Comme Gylfe, il avait entendu les récits sur la sagesse des Ases et décida de leur rendre visite. Comme Gylfe, il arriva dans un lieu où les Ases l’accueillirent par toutes sortes d’actes magiques et le menèrent dans une salle qui était éclairée le soir par des glaives brillants. Là, il fut invité à s’asseoir à côté de Brage et il y avait douze trônes sur lesquels siégeaient des hommes qui se nommaient Þórr, Njörd, Frey, etc. et des femmes qui se nommaient Frigg, Freyja, Nanna, etc. La salle était magnifiquement décorée de boucliers. L’hydromel qui était servi était exquis et le volubile Brage enseigna aux invités les traditions relatives à l’art poétique des Ases. Un post-scriptum au traité avertit les jeunes scaldes qu’ils ne doivent pas accorder foi aux histoires racontées à Gylfe et à Ægir. L’auteur de la postface dit qu’ils n’ont de valeur que dans la mesure où ils apportent la clé des nombreuses métaphores qui se trouvent dans les poèmes des grands scaldes, mais que, dans l’ensemble, ce sont des tromperies inventées par les Ases (les Asiatiques) pour faire croire qu’ils étaient des dieux. Pourtant, l’auteur pense que ces falsifications ont un fond historique. Elles reposent, croit-il, sur ce qui se produisit dans l’ancien Ásgarðr, c’est-à-dire Troie. Ainsi, par exemple, Ragnarök n’est à l’origine rien d’autre que le siège de Troie ; Þórr est, comme indiqué, Hector ; le serpent Miðgarðr est l’un des héros tués par Hector ; le loup Fenris est Pyrrhus, fils d’Achille, qui tua Priam (Óðinn) ; et Víðarr, qui survécut au Ragnarök, est Énée.

8. La saga de Troie dans la Heimskringla et l’Edda en prose (suite).

Les sources des traditions relatives à l’immigration asiatique dans le Nord appartiennent à la littérature islandaise et à elle seule. L’Historia Danica de Saxo, dont les premiers livres furent écrits vers la fin du XIIe siècle, donne sur ce sujet son propre point de vue particulier, qui sera examiné plus bas. Les divergences des récits islandais ne portent que sur des questions de détail sans importance ; le point de vue fondamental est le même et ces récits proviennent tous de la même veine. Leur contenu peut se résumer ainsi :

Parmi les tribus qui, après la confusion des langues qui arriva à Babylone, émigrèrent vers divers pays, il y avait un groupe de peuples qui s’installa en Asie Mineure et introduisit sa langue dans cette région, qui, dans les sagas, est appelée Tyrkland ; en Grèce, qui, dans les sagas, est appelée Macédoine ; et en Crète. Dans le Tyrkland ils fondèrent la grande ville qui fut appelée Troie. Cette ville fut attaquée par les Grecs sous le règne du roi de Troie Priam. Priam descendait de Jupiter et du père de celui-ci (Saturne) et en conséquence appartenait à une race que les païens considéraient comme divine. Troie était une très grande ville ; douze langues y étaient parlées et douze rois étaient assujettis à Priam. Mais, aussi puissants que fussent les Troyens, aussi vaillamment qu’ils se fussent défendus sous la conduite du fils de la fille de Priam, le vaillant héros Þórr, ils furent défaits. Troie fut capturée et brûlée par les Grecs et Priam lui-même fut tué. Des survivants troyens, deux troupes émigrèrent dans des directions différentes. Ils semblent avoir été bien informés à l’avance des caractéristiques de certains pays étrangers ; Þórr, le fils de la fille de Priam, avait fait de nombreuses expéditions dans lesquelles il avait combattu des géants et des monstres. Dans ses voyages, il s’était même rendu dans le Nord, où il avait rencontré Sibil, la célèbre prophétesse, qu’il épousa. L’une des troupes d’émigrants troyens embarqua pour l’Italie sous la conduite d’Énée et fonda Rome. L’autre troupe, accompagnée du fils de Þórr, Loridi, se mit en route pour l’Asie, qui est séparée du Tyrkland par une chaîne de montagne et de l’Europe par la rivière Tanaïs ou Tanakvisl. Il y fonda une nouvelle ville appelée Ásgarðr et conserva les vieilles us et coutumes apportées de Troie. En conséquence, il institua à Ásgarðr, comme à Troie, un conseil de douze hommes, qui étaient grands prêtres et juges. Les nouvelles colonies de Troie à Rome et Ásgarðr n’eurent aucun contact politique l’une avec l’autre pendant plusieurs siècles, même si les deux se souvenaient bien de leur origine troyenne et que les Romains réglèrent un grand nombre de leurs institutions selon le modèle de l’ancienne patrie. Pendant ce temps, Rome était devenue l’un des empires les plus puissants du monde et commençait à envoyer des armées dans le Tyrkland. A cette époque régnait à Ásgarðr un roi-prophète extrêmement sage, Óðinn qui était habile dans les arts magiques et qui était descendu dans la vingtième génération du Þórr mentionné ci-dessus. Óðinn avait mené de nombreuses guerres victorieuses. La plus dure de ces guerres fut celle qui l’opposa à l’un des peuples voisins, les Vanes ; mais elle se termina par un traité de paix. Dans le Tyrkland, l’ancienne patrie, Óðinn avait eu de grandes possessions, qui étaient tombées dans les mains des Romains. Cet évènement renforça sa détermination à émigrer dans le nord de l’Europe. Grâce à son inspiration, prophétique, il avait prédit que ses descendants y régneraient. Il fit donc marche vers le Nord avec ses nombreux fils, accompagné de douze prêtres et d’un grand nombre d’hommes, mais pas par tous les habitants de la terre des Ases et d’Ásgarðr. Une partie de la population resta chez elle ; et, parmi elle, les frères d’Óðinn, Vile et Ve. L’expédition fit route vers la Saxe à travers le Gardariki ; puis, à travers les îles danoises, vers le Svíþjóð et la Norvège. Partout cette grande multitude de migrateurs fut bien accueillie par les habitants. La sagesse supérieure d’Óðinn et ses merveilleux pouvoirs magiques, ainsi que le fait que sa progression était partout suivie par d’abondantes récoltes, amenèrent les peuples à le considérer comme un dieu et à mettre leurs trônes à sa disposition. En conséquence, il établit ses fils rois de Saxe, de Danemark, de Svíþjóð et de Norvège. Gylfe, le roi de Svíþjóð, se soumit à sa supériorité et lui donna un pays magnifique autour du lac Mäler, pour qu’il y règne. Óðinn y bâtit Sigtuna, dont les institutions étaient une imitation de celles d’Ásgarðr et de Troie. La poésie et de nombreux autres arts furent introduits par Óðinn dans les pays germaniques et donc aussi la langue de Troie. Comme ses ancêtres, Saturne et Jupiter, il fut en mesure d’obtenir la protection des dieux, qui fut aussi accordée aux douze prêtres. Les traditions religieuses qu’il répandit parmi le peuple et qui furent suivies jusqu’à l’introduction du christianisme étaient des déformations des souvenirs du destin historique de Troie et de sa destruction et des événements qui s’étaient produits à Ásgarðr.

9. La narration de Saxo de l’histoire de Troie

Telle est, pour l’essentiel, l’histoire qui avait en cours en Islande au XIIIe siècle et qui fit son chemin en Scandinavie au travers de l’Edda en prose et de la Heimskringla, concernant l’immigration d’Óðinn et des Ases. Un peu plus ancienne que ces œuvres est l’Historia Danica du chroniqueur danois Saxo. Sturluson, l’auteur de la Heimskringla, avait huit ans, lorsque Saxo commença à écrire son histoire et Sturluson n’avait certainement pas commencé à l’écrire, quand Saxo termina les neuf premiers livres de son œuvre, qui sont basés sur les chansons et les traditions du forn siðr qui existent encore au Danemark. Tout se passe comme si Saxo ne connaissait pas les théories islandaises concernant une immigration asiatique dans le Nord et il ne dit rien des traditions selon lesquelles Óðinn régna en roi ou en chef dans toute la Scandinavie. C’est d’autant plus remarquable qu’il pense, comme les Islandais et les chroniqueurs du moyen âge en général, que les mythes de l’époque du forn siðr étaient des récits d’événements historiques et que les dieux du forn siðr étaient des personnages historiques, dont les hommes avaient fait des divinités ; et notre étonnement augmente, lorsque l’on considère que Saxo, dans les chants et les traditions du forn siðr sur lesquels il fonda la première partie de son travail, trouve souvent le nom d’ Óðinn et que, par conséquent, il ne pouvait pas faire autrement que de le présenter comme un personnage important dans l’histoire du Danemark. Chez Saxo, comme dans les œuvres islandaises, Óðinn est un être humain et en même temps un sorcier extrêmement puissant. Saxo et les Islandais conviennent également qu’Óðinn vint de l’Orient. La seule différence est que, alors que l’hypothèse islandaise le fait régner à Ásgarðr, Saxo localise sa résidence à Byzance, sur le Bosphore ; mais ce n’est pas loin de l’ancienne Troie, où l’Edda en prose situe ses ancêtres. De Byzance, selon Saxo, la renommée de ses arts magiques et de ses miracles atteignit jusqu’au nord de l’Europe. En raison de ces miracles, il était vénéré comme un dieu par les peuples et, pour l’honorer, les rois du Nord envoyèrent à Byzance une statue d’or, à laquelle Óðinn, par les arts magiques, donna l’usage de la parole. C’est le mythe de la tête de Mimir que Saxo raconte ici. Mais les rois du Nord ne le connaissaient pas seulement de réputation ; ils le connaissaient aussi en personne. Il visita Uppsala, un lieu qui « lui plaisait beaucoup ». Saxo, comme la Heimskringla, rapporte qu’Óðinn fut absent de sa capitale pendant une longue période ; et, lorsque nous examinons ses déclarations sur ce point, nous constatons que Saxo raconte ici à sa manière le mythe de la guerre que les Vanes menèrent à bien contre les Ases et celui de l’expulsion d’Óðinn de l’Ásgarðr mythique, située dans le ciel (Hist. Dan., p. 42-44 ;. Voir p. 36). Saxo indique également que le fils d’Óðinn, Balder, fut élu roi par les Danois « en raison de ses mérites personnels et de ses admirables qualités ». Mais Óðinn lui-même n’eut jamais, selon Saxo, de possessions ou d’autorité dans le Nord, bien qu’il y fût vénéré comme un dieu et, comme il a déjà été mentionné, Saxo ne dit absolument rien de l’immigration d’un peuple d’Asie en Scandinavie sous la direction d’Óðinn.

Une comparaison entre les Islandais et Saxo montre immédiatement que, bien qu’ils soient tous deux soient évhéméristes et fassent d’Óðinn un homme divinisé, Saxo se borne plus fidèlement aux mythes populaires et cherche autant que possible à en faire de l’histoire ; tandis que les Islandais commencent par la théorie savante de la parenté originelle des races du Nord avec les Troyens et les Romains et brodent autour de cette théorie fondamentale les mêmes mythes que Saxo raconte d’une manière historique.

10. Les périodes les plus anciennes de la saga de Troie

Comment la croyance que Troie était le foyer d’origine des Germains est-elle née ? Repose-t-elle sur les traditions indigènes? A-t-elle été inspirée par les sagas et les traditions qui avaient cours chez les Germains eux-mêmes et dont le fond contient « un souvenir ténu d’une immigration en provenance d’Asie » ou est-ce une pensée tout à fait étrangère au monde germanique du forn siðr, introduite à l’époque chrétienne par les lettrés ? Ces questions doivent maintenant être examinées.

Dès le VIIe siècle – c’est-à-dire, plus de cinq cents ans avant la rédaction de la Heimskringla et de l’Edda en prose – un chroniqueur raconta à un peuple teutonique qu’il était du même sang que les Romains, qu’il avait, comme les Romains, émigré de Troie et qu’il avait la même part que les Romains dans les exploits glorieux des héros de Troie. Ce peuple était les Francs. Leur plus ancien chroniqueur, Grégoire, évêque de Tours, qui, une centaine d’années auparavant – c’est-à-dire au VIe siècle – avait écrit leur histoire en dix livres, ne dit pas un mot à ce sujet. Lui aussi veut retrouver la patrie des Francs (Hist. Franc., ii. 9) et la situe assez loin des régions du Bas-Rhin, où ils font leur entrée sur la scène de l’histoire ; mais néanmoins pas plus loin que la Pannonie. De la provenance des Francs de Troie, ni Grégoire, ni les auteurs anciens, Sulpice Alexandre et d’autres, dont il étudia les œuvres pour trouver des informations sur le début de l’histoire des Francs, ne disent rien. Mais, au milieu du siècle suivant, vers 650, un auteur inconnu, qui, pour des raisons inconnues, est appelé Frédégaire, écrit une chronique, qui reprend en partie l’œuvre historique de Grégoire, mais contient également divers autres éléments concernant la protohistoire des Francs et, parmi ceux-ci, l’indication qu’ils auraient émigré de Troie. Il nous donne même les sources d’où il a tiré ces informations. Ses sources ne sont, de son propre aveu, pas franques, ne sont pas des chansons ou des traditions populaires franques, mais deux auteurs latins – le père de l’Eglise Hiéronyme et le poète Virgile. Si nous consultons ces sources afin de comparer la déclaration de Frédégaire avec son autorité, nous constatons qu’Hiéronyme mentionne une fois le nom des Francs en passant, mais ne fait jamais référence à leur origine troyenne et que Virgile ne mentionne même pas les Francs. Néanmoins, la référence à Virgile est la clé de l’énigme, comme nous le verrons plus bas. Voici ce que Frédégaire dit de l’émigration des Francs : un roi des Francs du nom de Priam régnait à Troie au moment où cette ville fut conquise par la ruse d’Ulysse. Les Francs émigrèrent donc et furent ensuite gouvernés par un roi nommé Friga. Sous son règne, un différend surgit entre eux et ils se divisèrent en deux groupes, dont l’un s’établit en Macédoine, tandis que l’autre, qui prit le nom de Frigiens, du roi Friga (Phrygiens), parcourut l’Asie et s’y installa. Ils s’y divisèrent de nouveau et une partie d’entre eux migra vers l’Europe sous le roi Francio, pénétra le continent et s’installa, avec femmes et enfants, à proximité du Rhin, où ils entreprirent de bâtir une ville qu’ils appelèrent Troie et qu’ils projetèrent d’organiser de la même manière que l’ancienne Troie, mais la ville ne fut pas achevée. L’autre troupe se choisit un roi, appelé Turchot et prit le nom de Turcs, de celui de leur roi. Mais ceux qui s’installèrent sur le Rhin, les Francs, reçurent leur nom de leur roi Francio et se choisirent plus tard un roi, nommé Theudemer qui descendait de Priam, Friga et Francio. Voilà pour la chronique de Frédégaire.

Environ soixante-dix ans plus tard, une autre chronique franque vit la lumière du jour – la Gesta regum Francorum. Nous y en apprenons plus sur l’émigration des Francs de Troie. La Gesta Francorum raconte l’histoire suivante : en Asie se trouve la ville des Troyens, appelée Ilium, où le roi Énée régna autrefois. Les Troyens étaient un peuple fort et courageux, qui était en guerre contre tous ses voisins. Mais alors les rois des Grecs s’unirent et levèrent une grande armée contre Énée, roi des Troyens. Il y eut de grandes batailles et beaucoup de sang coula et la plus grande partie des Troyens tombèrent. Énée s’enfuit, avec ceux qui avaient survécu, dans la ville d’Ilion, que les Grecs avaient conquise après un siège de dix ans. Les Troyens qui s’étaient enfuis se divisèrent eux-mêmes en deux groupes. L’un, sous la conduite du roi Énée, se rendit en Italie, où il espérait recevoir des renforts. D’autres éminents Troyens devinrent les chefs de l’autre groupe, qui comptait 12 000 hommes. Ils embarquèrent à bord de navires et parvinrent sur les bords de la rivière Tanaïs. Ils poussèrent de l’avant et pénétrèrent en Pannonie, près des marais méotiques (navigantes pervenerunt intra terminos Pannoniarum juxta Mœotidas Paludes), où ils fondèrent une ville qu’ils appelèrent Sicambrie et où ils restèrent de nombreuses années et devinrent un peuple puissant. Arriva un moment où l’empereur romain Valentinien entra en guerre contre un peuple criminel, appelé Alamans (également Alani). Il mena une grande armée contre eux. Les Alamans furent battus et fuirent vers les marais méotiques. L’empereur fit alors publier qu’il exempterait de tributs pendant dix ans ceux qui oseraient pénétrer dans ces marais et en chasseraient les Alamans. Quand les Troyens entendirent cela, ils pénétrèrent, accompagnés d’une armée romaine, dans les marais, attaquèrent les Alamans et les massacrèrent à l’épée. Ensuite, les Troyens reçurent de l’empereur Valentinien le nom de « Francs », qui, ajoute la chronique, dans la langue attique signifie « sauvage » (Feri), « car les Troyens avaient un caractère rebelle et indomptable. »

Pendant les dix années suivantes, les Troyens, ou Francs, ne furent pas inquiétés par les collecteurs d’impôts romains ; c’est alors que l’empereur romain exigea d’eux qu’ils paient le tribut. Ils refusèrent et tuèrent les collecteurs d’impôts qui leur avaient été envoyés. L’empereur réunit une grande armée sous le commandement d’Aristarque, la renforça par des forces auxiliaires de nombreux pays et attaqua les Francs, qui furent vaincus par ces forces supérieures, perdirent leur chef Priam et durent prendre la fuite. Sous la conduite de Marcomir (fils de Priam) et de Sunnon (fils d’Antênor), ils sortirent de la Sicambrie et s’établirent près du Rhin. Voilà pour cette chronique.

Environ cinquante ans après sa rédaction – c’est-à-dire à l’époque de Charlemagne et, pour être plus précis, en 787 – l’historien lombard bien connu Paulus Diaconus écrivit une histoire des évêques de Metz. Un de ces évêques était le Franc Arnulf, dont Charlemagne descendait dans la cinquième génération. Arnulf avait deux fils, dont l’un se nommait Ansgisel, sous une forme contractée Ansgis. Paulus fait remarquer que le nom d’« Ansgis » viendrait de celui du père d’Enée, Anchise, qui vint de Troie en Italie ; et il ajoute que, selon des témoignages plus anciens, les Francs auraient été les descendants des Troyens. Ces témoignages plus anciens – la Chronique de Frédégaire et la Gesta gerum Francorum -, nous les avons examinés plus haut. En attendant, cela montre que la croyance que les Francs étaient d’origine troyenne ne cessait de se répandre avec le temps. Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il n’y a aucune raison de penser qu’Ansgisel, ou Ansgis, dérive d’Anchise. Ansgisel est un authentique nom teutonique. (voir p. 123 concernant Ansgisel, le chef de l’émigration du mythe germanique.)

Passons maintenant à la seconde moitié du Xe siècle et au chroniqueur saxon Widukind. S’agissant de l’histoire de l’origine du peuple saxon, il présente deux récits contradictoires. L’un est tiré de textes originaux saxons, d’anciennes traditions indigènes, dont nous parlerons plus bas ; l’autre provient de documents rédigés par des érudits et affirme que les Saxons sont d’origine macédonienne. Selon ce dernier récit, ils constituaient les restes de l’armée macédonienne d’Alexandre le Grand, qui, comme l’avait appris Widukind, après la mort prématurée d’Alexandre, s’étaient répandus sur toute la terre. Les Macédoniens étaient à l’époque considérés comme des Troyens hellénisés. A cet égard, j’attire l’attention du lecteur sur la Chronique de Frédégaire, qui dit que les Troyens, sous le règne de Friga, ne s’entendaient pas entre eux et qu’une partie d’entre eux émigrèrent et s’installèrent en Macédoine. Ainsi, les Saxons, comme les Francs, pouvaient s’attribuer une origine troyenne ; et comme l’Angleterre fut peuplée dans une grande mesure par des conquérants saxons, le même honneur fut évidemment réclamé par son peuple. Pour le mettre en évidence et pour montrer que la croyance que les Saxons et les Angles étaient de sang troyen fut très répandue en Angleterre au cours des siècles qui suivirent la rédaction de la chronique de Widukind, je ne ferai que reprendre ici un recueil d’oracles pseudo-sibyllins trouvé à Oxford et écrit dans un très mauvais latin. Il fut examiné par l’érudit français Alexandre (Excursus ad Sibyllina, p. 298). Il y est dit que la Grande-Bretagne est une île habitée par les survivants des Troyens (insulam reliquiis Trojanorum inhabitatam). Dans un autre recueil d’oracles pseudo-sibyllins britannique, il est indiqué que la Sibylle était une fille du roi Priam de Troie ; et l’on s’efforça de donner du poids et de la dignité à ce document en l’intégrant aux travaux de l’historien de l’Église bien connu Bède et, donc, de le faire remonter au début du VIIIe siècle, mais le manuscrit lui-même est une compilation qui date de l’époque de Frédéric Barberousse (Excurs ad Sib., p. 289). D’autres oracles pseudo-sibyllins en latin font mention d’une Sibylla qui vécut et prophétisa à Troie. Je souligne ce fait pour la raison que, dans l’avant-propos de l’Edda en prose, il est également déclaré que Þórr, le fils de la fille de Priam, épousa Sibil (Sibylla).

Ainsi, une fois que l’on eut fait des Francs et des Saxons des Troyens – ceux-là des Troyens pur-sang et ceux-ci des Troyens hellénisés – il ne fallut pas longtemps avant que leurs parents du Nord se vissent attribuer la même origine. Tout naturellement, les premiers à se la voir attribuer furent les Normands qui conquirent et colonisèrent la Normandie au sein des Francs « troyens ». Une centaine d’années après qu’ils s’y fussent installés, ils produisirent un chroniqueur, Dudon, diacre de Saint-Quentin. J’ai déjà montré que les Macédoniens étaient considérés comme des Troyens hellénisés. Hellénisés, ils avaient reçu le nom de Danai, un terme qui s’appliquait à tous les Grecs. Dans sa Chronique des Normands, qui date de 996, Dudon rapporte (De moribus et gestis, & c., Lib. I.) que les Normands se considéraient comme des Danai, car les Danois (les Scandinaves en général) et les Danai étaient considérés comme le nom d’une même race. Avec les Normands, les Scandinaves aussi, dont ils descendaient, durent par conséquent être transformés en Troyens. Et c’est ainsi que la question fut comprise par les lecteurs de Dudon ; et quand Robert Wace écrivit sa chronique rimée, Roman de Rou, sur les conquérants nordiques de la Normandie et voulut rendre compte de leur origine, il put dire, sur la base d’une tradition commune:

« Quant jadis fu destruite Troie,
Donc cil de Grece orent grant joie,
Plusors ki escapers se porent,
Ki gens, ki nés, ki aver porent,
O fames, o serjanz et o filz
Par granz labors par granz perilz
Par plusors terres s’ epandirent,
Terres poplerent, citez firent,
Une gent de Troie escaperent,
Ki en Danemarche assenerent. »

J’ai maintenant suivi la tradition savante de l’origine des Germains de Troie de la chronique où cette tradition fut rapportée pour la première fois jusqu’à l’époque où Ari, premier historien de l’Islande, vécut et où l’Islandais Sæmund aurait étudié à Paris, dans le même siècle où Sturluson, l’auteur de la Heimskringla, atteignit l’âge viril. Saxo rejeta la théorie qui avait cours parmi les savants de son temps que les races du Nord étaient les Danai-Troyens. Il savait que Dudon de Saint-Quentin était l’autorité sur laquelle reposait principalement cette croyance et il attribue aux Danois une origine complètement différente, quanquam Dudon, rerum Aquitanicarum scriptor, Danos a Danais ortos nuncupatosque recenseat. Les Islandais, au contraire, acceptèrent et continuèrent à entretenir la croyance, fondée sur une autorité qui avait cinq cents ans, que Troie avait été le point de départ de la race teutonique ; et, en Islande, la théorie fut élaborée et systématisée comme nous l’avons déjà vu et fut conçue de façon à entrer dans le cadre de l’histoire du monde. Les récits de la Heimskringla et de l’Edda en prose sur l’émigration d’Ásgarðr forment le dénouement naturel d’une époque qui avait duré plusieurs siècles et au cours de laquelle les événements de l’antiquité purent être regroupés autour d’un centre commun. Tous les peuples et toutes les familles de chefs furent situées autour de la mer Méditerranée et chaque événement et chaque héros fut relié d’une façon ou d’une autre à Troie.

En fait, une grande partie des peuples soumis au sceptre romain furent, dans la littérature ancienne, rattachés d’une certaine manière à la guerre de Troie et à ses conséquences : la Macédoine et l’Épire au travers de l’émigrant troyen Hélénos ; l’Illyrie et la Vénétie au travers de l’émigrant troyen Antênor ; la Rhétie et la Vindélicie au travers des Amazones, alliées des Troyens, dont les habitants de ces provinces seraient descendus (Servius ad Virg, i. 248).; l’Étrurie au travers de Dardanos, qui aurait émigré d’Etrurie à Troie ; le Latium et la Campanie au travers des Ænéides ; la Sicile, la patrie même des traditions énéennes, au travers des familles royales de Troie et de la Sicile ; la Sardaigne (voir Salluste) ; la Gaule (voir Lucain et Ammien Marcellin) ; Carthage au travers de la visite d’Enée à Didon ; et, bien sûr, toute l’Asie Mineure. Ce n’est pas tout. Selon le livre (perdu) des Argoliques d’Anaxicrates, Scamandre, fils d’Hector et d’Andromaque, émigra en Scythie avec des compagnons et s’installa sur les rives du Tanaïs ; et à peine l’Allemagne se fut-elle fait connaître des Romains qu’elle fut intégrée au cycle des histoires troyennes, au moins dans la mesure où l’on raconta qu’Ulysse s’était rendu dans ce pays au cours de ses nombreux voyages et aventures (Tacite, Germ.). Tous les Grecs et les Romains instruits ne voyaient que par Troie dès leur entrée à l’école et l’on trouvait partout trace de Dardaniens et de Danaéens, tout comme les Anglais, à notre époque, pensent avoir trouvé trace des dix tribus perdues d’Israël à la fois dans l’ancien et dans le nouveau monde.

Dans la même mesure que le christianisme, l’enseignement de l’Eglise et les manuscrits latins furent répandus parmi les tribus germaniques, la connaissance des et l’intérêt pour les grandes histoires de Troie furent propagés parmi elles. Le christianisme porta de terribles coups aux histoires autochtones sur les dieux et les héros germaniques, qui se conservèrent néanmoins, sous une autre forme, dans le folklore et continuèrent, sous leur nouvelle apparence, à retenir l’attention et à susciter la dévotion des Germains. Les nouvelles histoires, tirées de la littérature latine, sur Ilion, les conflits entre les Troyens et les Grecs, les migrations, la fondation de colonies sur des rivages étrangers et la création de nouveaux empires, étaient celles qui stimulaient le plus la curiosité et captivait le plus l’imagination de la classe de lettrés qui se forma chez les Germains christianisés. La littérature latine qui était plus ou moins accessible aux prêtres teutoniques, ou aux prêtres chargés d’évangéliser les Teutons, fournissait d’abondants documents sur Troie, à la fois chez les auteurs classiques et chez les auteurs pseudo-classiques. Qu’il suffise de citer Virgile et son commentateur Servius qui devint une mine pour l’ensemble du moyen âge et, parmi les œuvres pseudo-classiques, à l’Historia de Excidio Trojæ de Darès le Phrygien (qui aurait été écrite par un Troyen et traduite par Cornelius Nepos !), à l’Ephemeris belli Trojani de Dictys de Crète (dont l’original aurait été phénicien et aurait été trouvé dans la prétendue tombe de Dictys de Crète après un tremblement de terre à l’époque de Néron !) et au (vulgo Pindari Thebani) Epitome Iliados Homeri.

Avant que l’histoire de l’origine troyenne des Francs ait été inventée, le Teuton Jordanes, un écrivain du milieu du sixième siècle, avait déjà trouvé une place pour ses compatriotes gothiques dans les événements de la grande épopée de Troie. Non pas qu’il fît des Goths les descendants des Grecs ou des Troyens. Au contraire, il maintint les traditions des Goths sur leur origine et leur lieu d’origine, une question dont je parlerai plus bas. Mais, selon Orose qui est l’autorité de Jordanes, les Goths étaient identiques aux Gètes et, une fois que l’identité de ces deux peuples eut été admise, il fut facile à Jordanes d’associer l’histoire des Goths aux récits homériques. Un chef gothique épouse la sœur de Priam et combat avec Achille et Ulysse (Jord., c. 9) et Ilium, ne s’étant pas remis de la guerre avec Agamemnon, est détruite une seconde fois par les Goths (c. 20).

11. L’origine de l’histoire de l’ascendance troyenne des Francs

Nous devons maintenant revenir aux chroniques franques, à la Gesta Francorum de Frédégaire, où la théorie de l’origine troyenne d’une tribu germanique est présentée pour la première fois et relance donc la campagne menée dans l’antiquité pour tenter de faire de toute l’histoire ancienne un système d’événements rayonnant de Troie, leur centre. Je pense être en mesure d’indiquer les sources de tous les témoignages de ces chroniques sur ce sujet et aussi de trouver l’origine même de l’illusion concernant l’ascendance troyenne des Francs.

Comme indiqué plus haut, Frédégaire admet que Virgile est la première autorité à avoir affirmé que les Francs sont les descendants des Troyens. Le prédécesseur de Frédégaire, Grégoire de Tours, l’ignorait et, comme nous l’avons déjà montré, le mot de « Francs » ne se trouve nulle part chez Virgile. La découverte qu’il donna néanmoins des informations sur les Francs et leur origine doit donc avoir été faite ou connue dans l’intervalle entre la chronique de Grégoire et celle de Frédégaire. Quel peut donc être le passage des poèmes de Virgile dans lequel le découvreur réussit à trouver la preuve que les Francs étaient des Troyens ? Un examen attentif de toutes les circonstances liées à la matière conduit à la conclusion que le passage est en Aeneis, lib. U, 242 sqq.:

« Potuit Antenor, Mediis elapsus Achivis,
Illyricos sinus penetrare atque intima tutus
Regna Liburnorum, et Fontem superare Timavi;
Unde par ora novem Vasto eum murmere Montis
Il proruptum jument, et pelago premit arva sonanti.
Hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit
Teucrorum. »

« Trompant le fer des Grecs, cherchant une patrie,
Antênor fuit aux mers qu’enferme l’Illyrie ;
Des bords liburniens, en naufrages fameux,
Sa nef sillonne en paix les canaux sinueux ;
Il franchit le Timave, et ces grottes profondes
D’où le fleuve en grondant va refouler les ondes.
Donne des noms chéris à des peuples nouveaux ;
Et dans Padoue enfin, terme de ses travaux,
Ses compagnons lassés, désormais sans alarmes,
Ont retrouvé Pergame et suspendu leurs armes. »

La première preuve substantielle que c’est bien là le passage qui fut interprété comme se référant à l’histoire ancienne des Francs est fondée sur les circonstances suivantes :

Grégoire de Tours avait trouvé dans l’histoire de Sulpice Alexandre des récits de conflits violents sur la rive ouest du Rhin entre les Romains et les Francs, ces derniers étant alors sous la conduite de Marcomir et de Sunnon (Greg., Hist., ii. 9).

La Gesta Francorum emprunta ces deux noms à Grégoire. Selon la Gesta, les Francs, sous le commandement de Marcomir et de Sunnon, émigrent de Pannonie, où ils résidaient près des marais moétiques et s’installent en Rhénanie. L’hypothèse selon laquelle ils avaient vécu en Pannonie avant d’émigrer en Rhénanie, l’auteur de la Gesta l’avait tirée de Grégoire. La Gesta fait de Marcomir un fils du troyen Priam et de Sunnon un fils du Troyen Antênor.

De ce point de vue, le récit de Virgile sur Antênor et le voyage de ses Troyens en Europe suite à la chute de cette ville se réfère à l’émigration du père du chef franc Sunnon à la tête d’une tribu de Francs. Et comme le prédécesseur de l’auteur de la Gesta, Frédégaire, invoque Virgile à l’appui de la thèse de l’émigration franque et que les pérégrinations d’Antênor ne sont mentionnées nulle part ailleurs par le poète romain, il ne fait aucun doute que les lignes citées plus haut furent celles qui furent considérées comme la preuve que les Francs avaient émigré de Troie.

Mais comment en arrivèrent-elles à être considérées comme une preuve ?

Virgile dit qu’Antênor, une fois qu’il eut échappé aux Achiviens, réussit à pénétrer Illyricos sinus, le cœur même de l’Illyrie. Le nom d’« Illyrie » servait à désigner toutes les régions habitées par des tribus apparentées, des Alpes à l’embouchure du Danube et du Danube à la mer Adriatique et aux monts Hémus (cp., Marquardt Röm. Staatsverwalt, 295). L’Illyrie comprenait les provinces romaines de Dalmatie, de Pannonie et de Mésie et les Pannoniens étaient une tribu illyrienne. Grégoire de Tours avait situé en Pannonie le foyer des Francs. Anténor, avec ses Troyens, au cours de leur périple vers l’Ouest, traverse les mêmes régions que celles d’où, selon Grégoire, les Francs étaient partis pour le Rhin.

Virgile dit aussi qu’Antênor continua sa route vers le royaume des Liburniens (regna Liburnorum). Du commentaire de Servius de ce passage le moyen-âge avait appris que le royaume des Liburniens était la Rhétie et la Vindélicie (Rhetia Vindelici ipsi sunt Liburni). La Rhétie et la Vindélicie séparent la Pannonie du Rhin. Antênor, par conséquent, prend la même route vers l’Ouest que celle que les Francs durent prendre, s’ils émigrèrent de la Pannonie au Rhin.

Virgile fait traverser à Antênor une rivière, qui, il est vrai, est appelée Timave, mais qui est décrite comme un fleuve puissant qui coule avec fracas d’une région montagneuse où il prend sa source, emportant avec elle une masse d’eau que le poète compare à une mer et formant, avant d’atteindre la mer, un delta, dont les plaines sont submergées par les flots, avant de se déverser par de nombreuses embouchures dans l’océan. Virgile dit « neuf » ; mais Servius interprète ce mot comme signifiant « beaucoup » : « finitus est numerus pro infinito. »

Il faut pardonner aux scribes francs d’avoir pris ce fleuve pour le Rhin ; car s’il faut chercher en Europe à l’ouest du pays des Liburniens un cours d’eau qui réponde à la description de Virgile, ce cours d’eau ne peut être que le Rhin, sur les bords duquel les ancêtres des Francs apparaissent pour la première fois dans l’histoire.

Encore une fois, Virgile nous dit qu’Antênor s’installa près de cette rivière et fonda une colonie – Patavium – dans les basses plaines situées en amont de son delta. Les Francs Saliens prirent possession des vastes plaines autour des embouchures du Rhin (Insula Batavorum) en 287 et aussi des terres situées au Sud, jusqu’à l’Escaut ; et, après des guerres prolongées, les Romains durent leur laisser le contrôle de cette région. Du seul fait qu’ils occupèrent ce bas pays, ses conquérants pouvaient être appelés à juste titre les Francs bataves. Il suffit d’attirer l’attention sur la similitude des mots de « Patavi » et de « Bataves », pour montrer en même temps que l’on ne peut guère éviter d’en arriver à la conclusion que Virgile se referait à l’immigration des Francs, quand il parlait des pérégrinations d’Antênor, d’autant plus que, depuis des temps immémoriaux, les initiales B et P ont une prononciation similaire en allemand. Dans le territoire conquis, les Francs fondèrent une ville (Ammien. Marc., XVII. 2, 5).

Ainsi, il apparaît que les Francs auraient migré vers le Rhin sous la direction d’Antênor. Les premiers chefs francs dont le nom est connu après leur arrivée sur les bords du Rhin sont Marcomir et Sunnon. La conclusion en fut tirée que Sunnon était le fils d’Antênor ; et comme Marcomir devait être le fils d’un célèbre chef troyen, on fit de lui le fils de Priam. Nous avons donc expliqué le fait que Frédégaire invoque Virgile à l’appui de la thèse de l’origine troyenne de ces Francs. Cette origine semblait être définitivement établie.

Les guerres autour des marais moétiques entre l’empereur Valentinien, les Alamans et les Francs, dont il est question dans la Gesta, ne sont pas totalement imaginaires. Le fond historique de ce récit semi-mythique confus est que Valentinien combattit réellement les Alamans et que les Francs furent pendant un certain temps des alliés des Romains et entrèrent en conflit avec ces mêmes Alamans (Ammian. Marc., Libs.. XXX., XXXI). Mais le théâtre de ces batailles n’est pas les marais moétiques et la Pannonie, comme le suppose la Gesta, mais les régions qui bordent le Rhin.

L’affirmation non historique de Grégoire que les Francs vinrent de Pannonie est fondée uniquement sur le fait que les guerriers francs formèrent pendant un certain temps une cohors Sicambra, qui, vers l’an 26, fut incorporée dans les troupes romaines stationnées en Pannonie et en Thrace. La cohorte serait demeurée en Hongrie et aurait formé une colonie à l’endroit où se trouve aujourd’hui Buda. Selon la Gesta, la Pannonie s’étendait des marais moétiques à Tanaïs, puisque, selon Grégoire et les chroniqueurs antérieurs, ces marais constituaient la frontière entre l’Europe et l’Asie et que l’Asie était considérée comme un synonyme de l’empire de Troie. Virgile avait appelé le royaume troyen « Asie » : Postquam res Asiae Priamique evertere gentem, & c, (Énéide, iii 1.).

Ainsi, nous avons exposé la graine à partir de laquelle la fable de l’ascendance des Francs devint un arbre qui étendit ses branches sur toute l’Europe teutonique, de la même façon que, à une époque antérieure, la fable, qui, si elle ne prit pas naissance en Sicile, s’y développa tout au moins, de l’origine troyenne des Romains était devenue un arbre qui éclipsa tous les peuples autour de la Méditerranée et dont l’une des branches poussa à travers la Gaule, la Grande-Bretagne, jusqu’à l’Irlande. (Le premier fils des Bretons, « Brutus », était, selon Galfred, un arrière petit-fils d’Énée et migra d’Alba Longa en Irlande !)

En ce qui concerne les Gaulois, l’incorporation de la Gaule cisalpine à l’Empire romain et la romanisation des Gaulois qui y habitaient avaient très tôt donné naissance à la croyance que ceux-ci avaient la même origine et étaient du même sang que les Romains. Par conséquent, ils étaient aussi des Troyens. Ce point de vue, encouragé par la politique romaine, pénétra progressivement chez les Gaulois qui résidaient de l’autre côté du Rhin ; et, même avant l’époque de César, le sénat romain, dans ses lettres aux Eduens, les avait souvent appelés les « frères et parents » des Romains (Fratres consanguineique -. César, De Bell. Gall., i 33, 2.). Des Arvernes Lucain dit (i. 427) : Averni… ausi Latio soi fingere Fratres, sanguine ab Iliaco populi.

Ainsi, nous voyons que, lorsque les Francs, après s’être rendus maîtres de la Gaule romanisée, revendiquèrent une ascendance troyenne, ils ne firent que reprendre une histoire qui avait eu cours autrefois en Gaule pendant de nombreux siècles. Après la conquête franque, la population de la Gaule consista pour la seconde fois en deux nationalités à la langue et aux coutumes différentes et, à cette époque comme avant, il était des plus important, du point de vue de la politique, de rapprocher ces deux nationalités aussi étroitement que possible par la croyance en une origine commune. Les Gaulois romains et les Francs furent représentés comme ayant été un seul et même peuple à l’époque de la guerre de Troie. Après la chute de leur patrie commune, ils s’étaient divisés en deux tribus distinctes, avec des destins séparés, jusqu’à ce qu’ils se retrouvassent l’un et l’autre dans l’ouest de l’Europe et s’établissent à nouveau ensemble en Gaule. Cela explique comment il arriva que, lorsqu’ils pensèrent avoir trouvé des preuves de cette vue chez Virgile, ces preuves furent acceptées immédiatement et adoptées avec tant d’empressement que les anciennes traditions sur l’origine et les migrations des Francs furent écartées et tombèrent aux oubliettes. L’histoire se répéta une troisième fois, quand les Normands conquirent et se rendirent maîtres de cette partie de la Gaule qui fut ensuite appelée Normandie. Dudon, leur chroniqueur, dit qu’ils se considéraient comme étant progenitos ex Antenore, descendants d’Antênor. C’est une preuve suffisante qu’ils avaient emprunté aux Francs la tradition sur leur origine troyenne.

12. Pourquoi Óðinn prit la place d’Antênor comme chef de l’immigration troyenne

Aussi longtemps que les Francs furent le seul peuple teuton qui prétendait descendre des Troyens, il suffisait que l’immigration teutono-troyenne ait pour chef le père d’un chef franc. Mais dans la même mesure que la croyance en une origine troyenne se répandit parmi les autres tribus germaniques et revêtit le caractère d’une proclamation tout aussi importante pour toutes les tribus germaniques, l’idée se présenterait naturellement que le chef de la grande immigration avait été un Teuton important. Ce n’étaient pas les noms qui manquaient. Le plus remarquable était le patriarche mythique teuton dont parle Tacite et qu’il appelle Mannus (Germania, 2), le petit-fils de la déesse Jord (Terre). Il ne fait aucun doute qu’il était resté dans les mémoires sous ce nom (Mann) ou sous un autre nom (car presque tous les Teutons mythiques ont plusieurs noms), puisqu’il réapparaît au début du XIVe siècle chez Heinrich Frauenlob sous celui de Mennor, le patriarche du peuple allemand et de la langue allemande. Mais Mannus dut laisser la place à un autre personnage mythique teuton universel, Óðinn et ceci pour des raisons que nous allons maintenant présenter.

Comme le christianisme fut introduit progressivement chez les peuples germaniques, ils furent confrontés à la question de savoir quel type d’êtres avaient été les dieux en qui leurs ancêtres et eux-mêmes avaient si longtemps cru. Leurs enseignants chrétiens avaient deux réponses et les deux étaient facilement conciliables. La réponse commune, celle qui était généralement donnée aux masses converties, était que les dieux de leurs ancêtres étaient des démons, des mauvais esprits, qui faisaient tomber les hommes dans la superstition pour être adorés comme des êtres divins. L’autre réponse, qui était plus propre à plaire aux familles nobles teutonnes, qui se croyaient les descendantes des dieux, était que ces divinités étaient à l’origine des êtres humains – des rois, des chefs, des législateurs, qui, doués d’une sagesse supérieure et de connaissances secrètes, en faisaient usage pour faire croire au peuple qu’ils étaient des dieux et le pousser à les adorer en tant que tels. Les deux réponses n’étaient, comme je l’ai indiqué, pas difficiles à concilier, car il était évident que, lorsque ces dirigeants fiers et trompeurs mourraient, leurs esprits malheureux rejoignaient les rangs des mauvais démons et que les démons continuaient à tromper le peuple, afin de maintenir d’époque en époque un culte hostile à la vraie religion. Ces deux points de vue sont courants parmi les races germaniques au cours de tout le moyen âge. Celui qui présente proprement les anciens dieux comme des mauvais démons se trouve dans les traditions populaires de cette époque. L’autre, qui présente les anciens dieux comme des mortels, des chefs et des législateurs dotés de pouvoirs magiques, transparaît plus souvent dans les chroniques teutoniques et était considéré par les lettrés comme le point de vue scientifique.

Il s’ensuivit nécessairement qu’Óðinn, le chef des dieux germaniques, dont les maisons royales germaniques aimaient se dire les descendantes, devait aussi avoir été un roi sage de l’antiquité qualifié dans l’art magique ; et ces maisons cherchaient évidemment avec le plus grand intérêt des informations sur le lieu où il avait régné et sur son origine. Il y avait deux sources de recherches sur cette question. L’une était le trésor des chansons mythiques et des traditions de la race germanique. Mais ce qui pouvait appartenir à l’histoire dans celles-ci semblait tellement relever de la superstition et de l’imagination que l’on n’en retira pas beaucoup d’informations. Mais il y avait une autre source, qui, historiquement parlant, semblait incomparablement plus fiable et qui était la littérature latine qui se trouvait dans les bibliothèques monastiques.

Pendant les siècles où les Germains n’avaient employé aucun autre art que la poésie pour préserver le souvenir de la vie et des actes de leurs ancêtres, les Romains, comme nous le savons, avaient écrit des annales systématiques sur du parchemin et du papyrus. Par conséquent, cette source devait être plus fiable. Mais qu’avait à dire cette source – qu’avaient à dire les annales romaines ou la littérature romaine en général sur Óðinn ? Absolument rien, semble-t-il, dans la mesure où le nom d’Óðinn, ou Wotan, ne se trouve dans aucun des auteurs de la littérature antique. Mais ce n’était qu’un obstacle apparent. L’ancien roi de notre race, Óðinn, disaient-ils, avait beaucoup de noms – un nom chez tel peuple et un autre chez tel autre et il ne peut y avoir aucun doute qu’il est la même personne que celle que les Romains appelaient Mercure et les Grecs Hermès.

La preuve de la justesse de l’identification d’Óðinn avec Mercure et Hermès, les chercheurs l’aurait trouvée dans l’œuvre de Tacite sur l’Allemagne, où il est indiqué dans le neuvième chapitre que le dieu principal des Allemands est le même que Mercure chez les Romains. Mais Tacite était presque inconnu dans les monastères et les écoles de cette période du moyen âge. Ils ne pouvaient pas utiliser cette preuve, mais ils en avaient une autre, qui la compensait pleinement.

A l’origine, les Romains ne divisaient pas le temps en semaines de sept jours. Au lieu de cela, ils avaient des semaines de huit jours et le fermier travaillait sept jours et allait au marché le huitième. Mais la semaine de sept jours existait depuis très longtemps chez certains peuples sémites et, dès l’époque de la République, de nombreux Juifs vivaient à Rome et en Italie. Grâce à eux, la semaine de sept jours devint connue de tous les Romains. La coutume juive d’observer le caractère sacré du sabbat le premier jour de la semaine en s’abstenant de tout travail ne pouvait manquer d’être remarqué par les étrangers parmi lesquels ils vivaient (4). Les Juifs n’avaient cependant pas de nom particulier pour chaque jour de la semaine. Mais les astrologues et les astronomes orientaux, égyptiens et grecs, qui étaient très nombreux à chercher fortune à Rome, firent plus que les Juifs pour introduire la semaine de sept jours dans toutes les classes de la métropole et les astrologues avaient des noms particuliers pour chacun des sept jours de la semaine. Le samedi était celui de la planète et de la planète-dieu Saturne ; le dimanche, celui du soleil ; le lundi, celui de la lune ; le mardi, celui de Mars ; le mercredi, celui de Mercure ; le jeudi, celui de Jupiter ; le vendredi, le jour de Vénus. Dès le début de l’Empire, ces noms de jours étaient très communs en Italie. Les almanachs astrologiques, qui circulaient sous le nom de Pétosiris Égyptien dans toutes les familles qui avaient les moyens de les acheter, contribuèrent beaucoup à ce résultat. De l’Italie le goût pour l’astrologie et l’adoption de la semaine de sept jours, avec les noms mentionnés ci-dessus, se propagèrent non seulement en Espagne et en Gaule, mais aussi dans les régions de l’Allemagne qui avaient été incorporées à l’Empire romain, la Germania supérieure et la Germania inférieure, dont le centre était Cologne (Civitas Ubiorum) et où la romanisation du peuple faisait de grands progrès. Les Germains qui servaient comme officiers ou soldats dans les armées romaines et qui connaissaient bien les pratiques quotidiennes des Romains se trouvaient dans différentes parties du territoire teuton indépendant et il n’est donc pas étrange que la semaine de sept jours, avec un nom différent pour chaque jour, fût connue et utilisée plus ou moins largement dans toute la Teutonie avant même que le christianisme eut pris racine à l’est du Rhin et bien avant que Rome elle-même eut été convertie au christianisme. Mais [, en Germanie,] cette introduction de la semaine de sept jours ne déboucha pas sur l’adoption des noms romains des jours. Les Teutons traduisirent ces noms dans leur propre langue et, ce faisant, choisirent parmi leurs propres divinités celles qui correspondaient le plus aux romaines. La traduction de ces noms fut faite avec une discrimination qui semble montrer qu’elle fut faite dans la région frontalière de la Germanie, contrôlée par les Romains, par des personnes qui connaissaient les dieux romains aussi bien que les leurs. Dans cette région frontalière, il doit y avoir eu des prêtres d’origine teutonne qui célébraient des cérémonies religieuses romaines. Le jour du soleil et celui de la lune purent conserver leur nom romain. Ils furent appelés respectivement dimanche et lundi. Le jour du dieu de la guerre, Mars, devint le jour de dieu de la guerre Tyr, mardi. Le jour de Mercure devint le jour d’Óðinn, mercredi. Le jour de Jupiter Fulgurator devint le jour de Þórr le foudroyant, jeudi. Le jour de la déesse de l’amour, Vénus, devint celui de la déesse de l’amour, Freyja, vendredi. Saturne, qui, dans l’astrologie, est une étoile aqueuse et a sa maison dans le signe du batelier, était chez les Romains et, avant eux, chez les Grecs et les Chaldéens, le seigneur du septième jour. Parmi les Germains du Nord, ou, au moins, chez une partie d’entre eux, son jour tire son nom de laug, « bain » et il vaut d’être souligné à ce propos que l’auteur de la préface de l’Edda en prose identifie Saturne au dieu nordique de la mer Njörd.

Les lettrés tenaient ce qui leur paraissait une preuve probante que l’Óðinn dont leurs traditions parlaient tant était le même personnage historique que celui que les Romains adoraient sous le nom de Mercure et qu’il était reconnu comme tel par ceux de leurs ancêtres qui avaient vécu à l’époque du forn siðr.

À première vue, il peut sembler étrange que Mercure et Óðinn eussent été considérés comme identiques. Nous avons l’habitude de concevoir Hermès (Mercure) tel que les sculpteurs grecs le représentaient, l’idéal de la beauté et de la jeunesse alerte, alors que nous imaginons Óðinn sous les traits d’un homme au regard mystérieux, contemplatif. Et tandis qu’Óðinn, dans la mythologie teutonne, est le père et maître des dieux, Mercure, dans la romaine, occupe évidemment, en tant que fils de Zeus, un rang élevé, mais sa dignité ne lui dispense pas d’être le messager affairé des dieux de l’Olympe. Mais ni les Grecs, ni les Romains, ni les Teutons n’attachaient beaucoup d’importance à ces détails dans les échantillons que nous avons de leur mythologie respective. Les Romains savaient que le même dieu peut être représenté différemment chez le même peuple et que les traditions locales diffèrent parfois quant à la parenté et le rang d’une divinité. Ils prêtaient donc plus attention à ce que Tacite appelle vis numinis – c’est-à-dire la signification de la divinité comme symbole de la nature, ou sa relation avec les affaires de la communauté et sa culture. Mercure était le symbole de la sagesse et de l’intelligence ; Óðinn aussi. Mercure était le dieu de l’éloquence ; Óðinn aussi. Mercure avait introduit la poésie et le chant parmi les hommes ; Óðinn aussi. Mercure avait enseigné aux hommes l’art de l’écriture ; Óðinn leur avait donné les runes. Mercure n’hésitait pas à avoir recours à la ruse, lorsqu’il ne pouvait pas faire autrement pour obtenir ce qu’il désirait ; Óðinn non plus n’était guère scrupuleux sur les moyens. Mercure, coiffé d’un chapeau ailé, avec des talonnières de même, survolait le monde et apparaissait souvent comme un voyageur parmi les hommes ; Óðinn, le maître du vent, en faisait de même. Mercure était le dieu des jeux martiaux, sans être vraiment le dieu de la guerre ; Óðinn était aussi le chef des jeux et des jeux martiaux, mais la fonction de dieu de la guerre, il l’avait laissée à Tyr. À tous les égards importants, donc, Mercure et Óðinn se ressemblaient.

Pour les érudits, cela dut être une preuve supplémentaire que celui que les Romains appelaient Mercure et les Teutons Óðinn avait été un seul et même personnage historique, qui avait vécu dans un passé lointain et avait incité les Grecs, les Romains et les Goths à l’adorer comme un dieu. Pour obtenir des informations supplémentaires et plus fiables sur cet Óðinn-Mercure que celles que pouvaient apporter les traditions germaniques originaires, il suffisait pourtant d’étudier et d’interpréter correctement ce que l’histoire romaine avait à dire de Mercure.

Comme on le sait, certains documents mystérieux appelés les livres sibyllins étaient conservés dans le temple de Jupiter, sur la colline du Capitole, à Rome. L’État romain en était le possesseur et les gardait jalousement, de sorte que leur contenu n’était connu de personne, sauf de ceux dont la position leur donnait le droit de les lire. Un collège de prêtres, des hommes de haut rang, fut nommé pour les garder et pour les consulter, quand les circonstances l’exigeaient. L’opinion commune selon laquelle l’État romain les consultait pour obtenir des informations sur les événements futurs est incorrecte. Il ne les consultait que pour découvrir par quelles cérémonies d’expiation (5) et de propitiation la colère des puissances supérieures pouvait être détournée, quand Rome était en danger, ou quand un prodige quelconque avait excité la plèbe et fait craindre un danger imminent. Ensuite, les livres sibyllins étaient produits par des personnes dûment nommées et, dans une certaine ligne ou un certain passage, elles trouvaient quelle divinité était en colère et devait être apaisée, après quoi elles publiaient leur interprétation de ce passage, mais ne divulguaient pas les mots ou les phrases du passage, car le texte des livres sibyllins ne devait pas être connu du public. Les livres avaient été écrits dans la langue grecque.

Le texte qui raconte que ces livres entrèrent en possession de l’État romain après qu’une femme les eut vendus à Tarquin – selon une version Tarquin l’Ancien, selon une autre Tarquin le Jeune – se trouve chez des auteurs romains bien connus et très lus tout au long du moyen âge. La femme était une Sibylle, selon Varron l’érythréenne, ainsi nommée d’après une ville grecque en Asie Mineure ; selon Virgile la cuméenne, une prophétesse de Cumes en Italie du Sud. Les deux versions peuvent facilement être conciliées, car Cumes était une colonie grecque d’Asie Mineure ; et nous lisons dans les commentaires de Servius sur les poèmes de Virgile que la Sibylle érythréenne Sibylla était considérée par beaucoup comme identique à celle de Cumes. De l’Asie Mineure elle serait venue à Cumes.

Les Européens de l’Ouest du moyen âge affirmaient qu’il y avait douze Sibylles : la perse, la libyenne, la delphique, la cimmérienne, l’érythréenne, la samienne, la cuméenne, l’hellespontienne ou troyenne, la phrygienne et la Tiburnienne ainsi que le Sibylle Europa et la Sibylle Agrippa. Les dix premières d’entre elles sont mentionnées chez le père de l’Église Lactance et l’historien wisigoth Isidore de Séville. Les deux dernières, Europa et Agrippa, furent simplement ajoutées afin que le nombre des Sibylles fût le même que celui des prophètes et des apôtres.

Mais les érudits du moyen âge avaient aussi appris de Servius que la Sibylle cuméenne était en fait la même que l’érythréenne ; et du père de l’Église Lactance – qui fut beaucoup lu au moyen âge -, que l’érythréenne était identique à la troyenne. Grâce à Lactance, ils pensaient aussi qu’ils pouvaient déterminer précisément le lieu de naissance de la Sibylle troyenne. Sa ville natale était la ville de Marpessus, près du mont Ida de Troade. Du même père de l’Église ils apprirent que le contenu réel des livres sibyllins était constitué de récits sur les événements de Troie, la vie des rois de Troie, etc., et aussi de prophéties concernant la chute de Troie et d’autres événements à venir et que le poète Homère dans ses œuvres était un simple plagiaire qui avait trouvé un exemplaire des livres de la Sibylle, l’avait refondu, falsifié et publié sous son nom sous la forme de poèmes héroïques sur Troie.

Cela semblait établir le fait que ces livres, que la femme de Cumes avait vendus au roi romain Tarquin, avaient été écrits par une Sibylle née à Troie et que les livres que lui avait acheté Tarquin contenait des récits et des prophéties – en particulier, des récits sur les chefs et les héros de Troie glorifiés plus tard dans les poèmes d’Homère. Comme les Romains étaient venus de Troie, ces chefs et héros étaient leurs ancêtres et, à ce titre, ils avaient droit au culte dont les Romains considéraient qu’il était dû aux âmes de leurs ancêtres. D’un point de vue chrétien, c’était bien sûr de l’idolâtrie ; et comme les Sibylles étaient soupçonnées d’avoir fait des prédictions, même à l’égard de Christ, il pouvait sembler inapproprié pour les chrétiens de promouvoir de cette manière la cause de l’idolâtrie. Mais Lactance en donna une explication satisfaisante. La Sibylle, dit-il, avait certainement fait des prédictions véridiques sur le Christ ; mais elle l’avait fait sous la contrainte divine et dans des moments d’inspiration divine. Par la naissance et par ses sympathies, elle était païenne et, quand elle était sous l’emprise de ses authentiques inspirations, elle proclamait des doctrines païennes et idolâtres.

Tout ceci peut sembler fantaisiste à notre siècle critique. Mais des examens minutieux ont montré que ces représentations ont un fond historique. Et le fait historique qui se trouve à l’arrière-plan de tout cela est que les livres sibyllins qui étaient conservés à Rome avaient en fait été écrits en Asie Mineure sur l’ancien territoire de Troie ; ou, en d’autres termes, que le plus ancien recueil connu d’oracles sibyllins avait été fait à Marpessus, près de la montagne troyenne Ida, à l’époque de Solon. De Marpessus le recueil avait été porté à la ville voisine de Gergis et avait été conservé dans le temple d’Apollon ; de Gergis il avait été porté à Cumes et de Cumes à Rome au temps des rois. On ne sait pas comment il y était arrivé. L’histoire de la Sibylle cuméenne et de Tarquin est une invention et existe sous diverses formes. Il est également manifeste que les livres sibyllins à Rome ne contenaient pas de récits sur les héros de la guerre de Troie. D’autre part, il est absolument certain qu’ils se référaient à des dieux et à un culte qui, dans l’ensemble, étaient inconnus aux Romains avant que les livres sibyllins eussent été introduits à Rome et que l’introduction de ces livres est principalement due au changement remarquable qui eut lieu dans la mythologie romaine au cours des siècles républicains. La mythologie romaine, qui, depuis le début, n’avait que quelques dieux clairement identiques aux dieux grecs, se développa surtout à cette époque et accueillit des dieux et des déesses qui étaient adorés en Grèce et dans la partie grecque et hellénisée de l’Asie Mineure, d’où provenaient les livres sibyllins. Chaque fois que les Romains, en difficulté ou en détresse, consultaient les livres sibyllins, la réponse de l’oracle était que tel ou tel dieu ou déesse gréco-asiatique était en colère et devait être apaisé. Dans le cadre des cérémonies propitiatoires, le dieu ou la déesse était reçu dans le panthéon romain et, tôt ou tard, on lui construisait un temple ; et donc les Romains eurent tôt fait de s’approprier les mythes qui avaient cours en Grèce concernant ces divinités d’importation. Cela explique pourquoi la mythologie romaine, qui, dans ses sources les plus anciennes, est si originale et si différente de la grecque, revêtit un caractère presque entièrement grec à l’âge d’or de la littérature romaine ; cela explique pourquoi, à l’époque, la mythologie romaine et la mythologie grecque peuvent être considérées comme à peu près identiques. Néanmoins, les Romains pouvaient, même dans la dernière période de l’Antiquité, faire la distinction entre leurs dieux indigènes et ceux qui avaient été introduits par les livres sibyllins. Ceux-là étaient adorés selon le rituel romain, ceux-ci selon le grec. Faisaient partie de ces dieux d’origine étrangère Apollon, Artémis, Latone, Cérès, Hermès-Mercure, Proserpine, Cybèle, Vénus et Esculape ; et les Romains savaient bien que les livres sibyllins étaient une œuvre gréco-troyenne, qui provenait de l’Asie Mineure et du territoire de Troie. Quand le temple de Jupiter Capitolin fut incendié en 84 avant Jésus-Christ, les livres sibyllins furent perdus. Mais l’État ne pouvait pas s’en passer. Un nouveau recueil dut être fait et on le fit essentiellement en rassemblant les oracles que l’on put trouver un par un dans les lieux par où était passée la Sibylle troyenne ou la Sibylle érythréenne, c’est-à-dire, en Asie Mineure, en particulier à Éritre et à Ilion, l’ancienne Troie.

En ce qui concerne Hermès-Mercure, les annales romaines nous informent qu’il obtint son premier lectisternium en 399 avant Jésus-Christ sur l’ordre des livres sibyllins. Le Lectisternium était un sacrifice : la statue du dieu était posée sur un lit, un oreiller sous le bras gauche et, à côté de la statue, était placée une table, sur laquelle se trouvait un repas, qui était offert en sacrifice au dieu. Une centaine d’années avant cette époque, le premier temple en l’honneur d’Hermès-Mercure avait été bâti à Rome.

Par conséquent, Hermès-Mercure, comme Apollon, Vénus, Esculape et d’autres, semble donc avoir été à l’origine inconnu des Romains ; c’est la Sibylle troyenne qui leur avait recommandé de l’adorer.

Cela était connu des érudits du moyen âge. Or, nous devons garder à l’esprit qu’ils considéraient comme scientifiquement incontestable que les dieux étaient à l’origine des hommes, des chefs et des héros et que le chef divinisé que les Romains adoraient sous le nom de Mercure et les Grecs sous celui d’Hermès était le même que celui que les Teutons appelaient Óðinn et dont les grandes familles teutonnes prétendaient être les descendantes. Nous devons aussi nous rappeler qu’ils croyaient que la Sibylle qui était censée avoir recommandé aux Romains d’adorer le vieux roi Óðinn-Mercure était une Troyenne et qu’ils pensaient que ses livres avaient contenu des récits sur les héros de Troie, en plus de diverses prophéties, de sorte qu’ils arrivaient à la conclusion que les dieux qui avaient été introduits à Rome par le biais des livres sibyllins étaient les illustres Troyens qui avaient vécu et combattu à l’époque précédant la chute de Troie. Une autre conclusion inévitable et logique était qu’Óðinn avait été un chef troyen et que, quand il apparaissait dans la mythologie germanique comme le chef des dieux, il semblait fort probable qu’il était identique au roi de Troie Priam et que Priam était identique à Hermès-Mercure.

Or, comme les ancêtres des Romains étaient censés avoir émigré de Troie en Italie sous la direction d’Énée, il fallait supposer que les Romains n’étaient pas les seuls à avoir émigré de Troie, car, comme le dieu principal des Germains était Óðinn-Priam-Hermès et qu’un certain nombre de familles teutonnes faisaient remonter leur descendance à cet Óðinn, les Teutons aussi devaient avoir émigré de Troie. Mais, dans la mesure où les dialectes germaniques étaient très différents de la langue romaine, les Romains et les Germains de Troie devaient s’être séparés il y a très longtemps.

Ils devaient s’être séparés immédiatement après la chute de Troie et avoir pris des directions différentes et, comme les Romains étaient venus en Europe par le Sud, les Teutons avaient dû y venir par le Nord. Il était aussi évident pour ces chercheurs que les Romains étaient venus en Europe plusieurs siècles avant les Teutons, puisque Rome avait été fondée dès 754, ou 753, avant Jésus-Christ, mais que les Teutons ne sont pas mentionnés dans les annales avant la période qui précéda immédiatement la naissance de Jésus-Christ. Par conséquent, les Teutons devaient s’être arrêtés quelque part au cours de leur voyage vers le Nord. Cet arrêt devait avoir duré plusieurs siècles et, bien sûr, comme les Romains, ils devaient avoir fondé une ville, d’où ils devaient avoir régné sur un territoire en commémoration de leur ville détruite, Troie. A cette époque, on savait très peu de choses de l’Asie, où cette colonie germanico-Troyenne aurait été située, mais, d’Orose et, plus tard, de Grégoire de Tours, on apprit que notre monde est divisé en trois grandes parties – l’Asie, l’Europe et l’Afrique – et que l’Asie et l’Europe sont séparées par une rivière appelée Tanaïs. Et, ayant appris de Grégoire de Tours non seulement que les Francs teutons auraient vécu en Pannonie dans les temps anciens, mais que les marais moétiques se trouvent à l’est de la Pannonie et que le Tanaïs se jette dans ces marais, ils avaient balisé la route par laquelle les Teutons étaient venus en Europe – c’est-à-dire par le Tanaïs et les marais moétiques. Ne connaissant rien d’important sur l’Asie au-delà du Tanaïs, il était naturel qu’ils situassent la colonie des Troyens teutons sur les rives de ce fleuve.

Je pense avoir maintenant mis en évidence les principaux fils de la toile de ce roman savant tissé à partir de la culture monastique concernant une émigration germanique de Troie et d’Asie, une toile qui s’étend de la chronique franque de Frédégaire et des chroniques suivantes du moyen âge jusqu’à la Heimskringla et l’avant-propos de l’Edda en prose. Selon la chronique franque, la Gesta Francorum, l’émigration des Francs de la colonie de Troie près du Tanaïs se serait produite très tard ; c’est-à-dire à l’époque de Valentinien I, ou, en d’autres termes, entre 364 et 375 après Jésus-Christ. Les auteurs islandais savaient très bien que les tribus germaniques s’étaient avancées très loin en Europe bien avant cette époque et que les royaumes qu’elles avaient fondés dans le Nord indiquaient qu’elles devaient avoir émigré de la colonie de Tanaïs bien avant les Francs. Comme l’attaque des Romains avait provoqué l’émigration des Francs, il semble probable que ces conquérants avait également poussé les tribus germaniques à émigrer de Tanaïs antérieurement ; et comme l’expédition de Pompée en Asie fut la plus glorieuse de toutes les expéditions faites par les Romains en Orient – Pompée alla jusqu’à entrer dans Jérusalem et visiter son Temple – on jugea fort utile de faire en sorte que les Ases émigrent à l’époque de Pompée, non sans laisser quelques Teutons près de Tanaïs, sous la conduite des jeunes frères d’Óðinn Vile et Ve, afin que cette colonie puisse continuer à exister jusqu’à ce que l’émigration des Francs eut lieu.

Enfin, il convient de mentionner que la saga de la migration de Troie, qui naquit et se développa dans l’antiquité, n’indique aucunement que l’Europe fût peuplée plus tard que l’Asie, ni que sa population fût venue de l’Asie. L’immigration des Troyens en Europe était considérée comme un retour des Troyens dans leurs foyers d’origine. Dardanos, le fondateur de Troie, était considéré comme le chef d’une émigration de l’Étrurie à l’Asie (Énéide, III, 165 sqq, Serv. Comm.). En règle générale, les peuples européens de l’antiquité se considéraient comme autochtones, quand ils ne se regardaient pas comme des peuples ayant immigré de régions européennes dans les territoires qu’ils habitaient à l’époque historique.

13. Les matériaux de la saga de Troie islandaise

Nous espérons que les faits présentés plus haut ont convaincu le lecteur que la saga concernant l’immigration d’Óðinn et des Ases en Europe est dans l’ensemble un produit de la culture monastique du moyen âge. Qu’elle naquit et se développa indépendamment du forn siðr, c’est là ce qui sera rendu encore plus évident par les preuves supplémentaires qui sont accessibles en la matière. Il peut cependant être d’un certain intérêt de s’attarder sur certains détails dans la Heimskringla et dans l’Edda en prose et d’indiquer leur source.

Il convient de garder à l’esprit que, selon l’Edda en prose, ce fut Zoroastre qui, le premier, pensa à construire la Tour de Babel et que, dans cette entreprise, il fut aidé par soixante-douze architectes. Le nom de « Zoroastre » est, comme on sait, une autre forme du nom bactrien ou iranien de « Zarathoustra », le nom du prophète et réformateur religieux qui est glorifié à chaque page des livres saints de l’Avesta et qui, à une époque préhistorique, fonda la religion que les Perses pratiquèrent longtemps et qui est encore pratiquée par leurs descendants en Inde et est caractérisée par une conception austère et morale du monde. Dans la littérature perse et dans la littérature classique, ce Zoroastre n’a rien à faire avec Babel, encore moins avec la tour de Babel. Mais, dès le premier siècle du christianisme, sinon plus tôt, des traditions se répandirent qui firent de Zoroastre le fondateur de la sorcellerie, de la magie et de l’astrologie (Pline, Hist Nat., xxx 2) ; et comme l’astrologie en particulier était censée provenir de Babylone, il était naturel de supposer que Babel avait été le théâtre de l’activité de Zoroastre. Le chroniqueur gréco-romain Ammien Marcellin qui vécut au IVe siècle après Jésus-Christ sait encore que Zoroastre était originaire de la Bactriane et non de Babylone, mais il s’imagine déjà que Zoroastre avait puisé une grande partie de sa sagesse dans les écrits des Babyloniens. Chez les Pères de l’Église, la saga se développe dans cette direction et ce sont les Pères de l’Eglise qui la font entrer dans les chroniques latines. L’historien chrétien Orose sait aussi que Zoroastre était originaire de la Bactriane, mais il associe déjà Zoroastre à l’histoire de Ninive et de Babylone et indique que Ninus lui fit la guerre à Babylone et le vainquit. Orose fait de lui l’inventeur de la sorcellerie et des arts magiques. Grégoire de Tours déclara en son temps que Zoroastre était identique au petit-fils de Noé, Chus, fils de Cham, que ce Chus rendit visite aux Perses et que les Perses l’appelèrent Zoroastre, un nom qui signifierait « l’étoile vivante ». Grégoire rapporte également que ce Zoroastre fut la première personne qui enseigna aux hommes l’art de la sorcellerie et les fit tomber dans l’idolâtrie et que, comme il connaissait l’art de faire tomber les étoiles et le feu du ciel, les hommes le reverraient à l’égal d’un dieu. A cette époque, continue Grégoire, les hommes voulurent construire une tour qui devait atteindre au ciel. Mais Dieu confondit leurs langues et fit échouer leur projet. Nemrod qui était censé avoir construit Babel était, selon Grégoire, un fils de Zoroastre.

Si nous comparons ce récit avec ce que dit l’avant-propos de l’Edda en prose, nous constatons que, ici aussi, Zoroastre est un descendant du fils de Noé (Cham) et le fondateur de l’idolâtrie et qu’il était vénéré comme un dieu. Il est évident que l’auteur de l’avant-propos puisa ces déclarations à une source liée à l’histoire de Grégoire. Des 72 contremaîtres maçons qui auraient aidé Zoroastre dans la construction de la tour et dont viennent les 72 langues du monde, Grégoire n’a rien à dire, alors que la saga de ces constructeurs était connue de tous au moyen âge. Dans la littérature anglo-saxonne antérieure, il y a un petit ouvrage très naïf, très caractéristique de l’époque, appelé Dialogue entre Saturne et Salomon, dans lequel Saturne teste les connaissances de Salomon et lui pose toutes sortes de questions sur la Bible, auxquelles Salomon trouve les réponses en partie dans la Bible et en partie dans des sagas d’inspiration biblique. Entre autres choses, Saturne informe Salomon qu’Adam fut créé à partir de divers éléments, qu’il pesait au total huit livres et que, à sa naissance, il mesurait seulement 116 cm. Salomon dit que Sem, fils de Noé, avait trente fils, Cham trente et Japhet douze – ce qui fait à Noé 72 petits-fils ; et comme il ne peut y avoir aucun doute que l’auteur était d’avis que toutes les langues du monde, qui auraient été au nombre de 72, provenaient de la Tour de Babel et avaient été réparties dans le monde par ces 72 petits-fils de Noé, cela nous permet de découvrir qui étaient ces 72 contremaîtres maçons qui, selon l’Edda, avaient aidé Zoroastre à construire la tour. Ils étaient donc ses frères. Le contemporain de Luther, Henry Cornelius Agrippa, qui, dans son ouvrage De occulta philosophia, recueillit de nombreuses données sur la superstition à travers les âges, contient un chapitre sur la puissance et le sens sacré de divers nombres et dit au sujet du nombre 72 : « Au nombre 72 correspond les 72 langues, les 72 anciens de la synagogue, les 72 commentateurs de l’Ancien Testament, les 72 disciples du Christ, les 72 noms de Dieu, les 72 anges qui gouvernent les 72 divisions du zodiaque, dont chaque division correspond à l’une des 72 langues. » Cela montre assez bien combien la tradition concernant les 72 contremaîtres-maçons était répandue au moyen âge. La chronique russe de Nestor elle-même connaît cette tradition. Elle continuait à jouir d’une certaine autorité au XVIIe siècle. Une édition des Opera Omnia de Sulpice Sévère imprimée en 1647 estime toujours nécessaire de souligner qu’un certain commentateur avait émis un doute quant à l’exactitude du nombre 72. Parmi les sceptiques, nous trouvons Rudbeck, dans son Atlantica.

Ce que l’Edda dit du roi Saturne et de son fils, le roi Jupiter, se trouve d’une manière générale en partie chez le père de l’Eglise Lactance, en partie chez le commentateur de Virgile, Servius, connu et lu pendant tout le moyen âge. Comme l’Edda affirme que Saturne connaissait l’art de produire de l’or à partir de la fonte en fusion et que les seules pièces qui existaient à cette époque étaient en or, cela doit être considéré comme une interprétation de l’affirmation faite dans les sources latines que l’âge de Saturne était l’âge d’or – aurea secula, aurea regna. Chez les Romains, Saturne était le gardien des trésors et le trésor des Romains était dans le temple de Saturne au Forum.

La généalogie qui se trouve dans l’Edda du roi troyen Priam, censé être le plus ancien et le véritable Óðinn et descendre dans la sixième génération de Jupiter, est tirée des chroniques latines. L’Herikon de l’Edda, petit-fils de Jupiter, est le gréco-romain Erichthonios ; Le Lamedon de l’Edda est Laomédon. L’Edda a donc la lourde tâche de continuer cette généalogie dans les siècles obscurs, de l’incendie de Troie à l’immigration du jeune Óðinn en Europe. Naturellement, les sources latines ne sont d’aucun secours à l’Edda et elle est obligée d’en chercher ailleurs. Elle considère d’abord les sources indigènes. Elle constate que Þórr y est aussi appelé Lorridi, Indriði et Vingþórr et qu’il eut deux fils, Móði et Magni ; mais elle découvre aussi une généalogie dressée au XIIe siècle, dans laquelle ces différents noms de Þórr sont appliqués à des personnes différentes, de sorte que Lorridi est le fils de Þórr, Indriði le fils de Lorridi, Vingþórr le fils d’Indriði, etc. Il était courant de dresser des généalogies de cette façon en Islande au XIIe siècle et, avant cette époque, chez les chrétiens anglo-saxons. Là-dessus, l’Edda continue sa généalogie avec Bedvig, Atra, Itrman, Heremod, Skjaldun ou Skold, Bjæf, Jat, Gudolf, Fjarlaf ou Fridleif et enfin Óðinn, c’est-à-dire le jeune Óðinn, qui avait pris le nom de son ancêtre divinisé Hermès-Priam. Toute cette généalogie est tirée d’une source saxonne et se trouve nom pour nom dans la chronique anglo-saxonne. A partir d’Óðinn l’arbre généalogique se divise en deux branches, celle de Veggdegg et celle de Beldegg ou Balder. La première branche a les noms de Veggdegg, Vitrgils, Ritta, Heingest. Ces noms se trouvent dans le même ordre dans une généalogie de l’historien de l’Église anglaise, Bède, dans une généalogie du chroniqueur anglais Nennius et dans la chronique anglo-saxonne. L’Edda les a tirés de l’une de ces trois sources et la seule différence est que l’Edda doit avoir commis une erreur à un endroit et avoir appelé Vitta Ritta. L’autre branche, qui commence par Balder ou Beldegg, comporte huit noms, qui sont disposés exactement dans le même ordre dans la chronique anglo-saxonne.

En ce qui concerne Balder, l’Edda dit qu’Óðinn l’établit roi de Westphalie. Ce témoignage est basé sur la tradition que Balder était connu chez les Allemands et les Scandinaves de l’époque du forn siðr sous le nom de Fal (Falr, voir p. 92), avec sa variante Fol. À une époque où l’on croyait que la Suède devait son nom à un roi nommé Sven, le Götaland à un roi nommé Göt, le Danemark à un roi nommé Dan, l’Anglie à un roi nommé Angul, les Francs à un duc nommé Francio, on pouvait s’attendre à ce que Falen (Est- et Nord-Westphalie) dût le sien à un roi nommé Fal. Je donnerai page 92 une preuve supplémentaire de ce que ce nom fut reconnu comme appartenant à Balder, non seulement en Allemagne, mais aussi en Scandinavie.

Comme déjà indiqué, Þórr était, selon l’Edda, marié à Sibil, c’est-à-dire la Sibylle et l’Edda ajoute que cette Sibil est appelée Sif dans le Nord. Dans la mythologie teutonne, la femme de Þórr est la déesse Sif. Il a déjà été mentionné que l’on croyait au moyen âge que la Sibylle cuméenne ou la Sibylle érythréenne était originaire de Troie et il n’est donc pas étrange que l’auteur de l’Edda en prose, qui parle de l’origine troyenne d’Óðinn et de son peuple, mariât Þórr à la plus célèbre des Troyennes. Pourtant, ce mariage ne fut pas inventé par l’auteur. Le témoignage a un fondement plus ancien et, tout bien considéré, trouve ses origines en Allemagne, où Sif, à l’époque du forn siðr, était aussi connue que Þórr. La forme norroise Sif correspond à la forme gothique Sibba, au vieil anglais Sib, au vieux saxon Sibbia et au haut-allemand Sibba ; et Sibil, Sibilla aurait été encore une autre forme du même nom. La croyance, fondée sur le fait supposé que la femme de Þórr, Sif, était identique à la Sibylle, explique un phénomène qui n’a pas encore été compris dans le monde des sagas et de la sculpture ecclésiastique du moyen âge et, sur ce point, j’ai maintenant quelques remarques à faire.

Dans la mythologie nordique, plusieurs déesses ou dises prennent, comme nous le savons, l’apparence de plumes, avec lesquelles elles volent dans l’air. Freyja possède un manteau de plumes de faucon ; plusieurs dises ont la forme d’un cygne (Volundarkv., Helreid. Brynh., 6). L’une de ces filles-cygnes était Sif (voir p. 123). Sif pouvait donc se présenter tantôt sous forme humaine, tantôt sous la forme de plus bel oiseau aquatique, le cygne.

Une légende, dont l’origine se trouve en Italie, dit que, lorsque la reine de Saba rendit visite au roi Salomon, elle eut à traverser un ruisseau à un endroit. Un arbre ou une poutre fut jeté en guise de pont. La sage reine s’arrêta, ne voulant pas poser le pied sur la poutre. Elle préféra traverser le ruisseau à gué et, quand on lui en demanda la raison, elle répondit que, dans une vision prophétique, elle avait vu que le temps viendrait où cet arbre deviendrait une croix sur laquelle le Sauveur du monde devrait souffrir.

La légende parvint aussi en Allemagne, mais, ici, il s’y ajoute que la reine de Saba fut récompensée pour cet acte de piété et débarrassée d’une difformité, en traversant le ruisseau à gué. Un de ses pieds avait forme humaine, mais l’autre ressemblait à la patte d’un oiseau aquatique, jusqu’au moment où elle le sortit du ruisseau. La sculpture ecclésiastique du moyen âge représentait parfois la reine de Saba comme une femme bien formée, à ceci près qu’elle avait un pied qui ressemblait à la patte d’un oiseau aquatique. Comment les Allemands en vinrent à la représenter avec cette malformation, étrangère à la légende italienne, c’est là ce qui n’a pas été expliqué jusqu’à présent, bien que l’influence de la mythologie gréco-romaine sur les légendes des peuples de langue romane et celle de la mythologie germanique sur les légendes germaniques aient été établies dans de nombreux cas.

Pendant le moyen âge, la reine de Saba fut appelée reine Seba, à cause du fait que, dans la traduction latine de la Bible, elle est nommée Regina Seba. Ce nom suggérait son identité, d’une part, avec Sibba, Sif, dont la représentation sous la forme de cygne vivait dans les traditions ; d’autre part, avec Sibilla et particulièrement avec celle-ci, puisque la reine Seba s’était révélée être en possession de l’inspiration prophétique, la principale caractéristique de la Sibylle. Seba, Sibba et Sibilla se confondirent dans l’imagination populaire. Cela explique comment la reine Seba, chez les Allemands, mais pas chez les Italiens, a la malformation qui nous rappelle la forme de cygne de la femme de Þórr, Sibba. Et comme l’on était arrivé à la conclusion que Þórr était un Troyen, sa femme Sif devait être une Troyenne. Et comme l’on savait que la Sibylle était originaire de Troie et que la reine Seba était une Sibylle, il était presque inévitable que cette assimilation se produisît. Les érudits latinistes trouvèrent de nouvelles preuves de cette identité dans un document d’origine grecque qui affirmait que Jupiter avait eu une Sibylle, appelée Lamia, comme maîtresse et avait eu d’elle une fille appelée Hérophile, qui était dotée de l’inspiration prophétique de sa mère. Comme nous le savons, Mercure correspond à Óðinn, Þórr à Jupiter, dans les noms des jours de la semaine. Il s’ensuivit donc Þórr était lié à la Sibylle.

Le caractère de l’Óðinn anthropomorphisé, qui est législateur et roi dans la description que donnent de lui la Heimskringla et l’Edda en prose, n’est qu’en partie basé sur les traditions nordiques indigènes concernant le dieu Óðinn, le souverain des cieux. Ce jeune Óðinn, construit par des auteurs chrétiens, tira ses principales caractéristiques de documents qui se trouvaient dans les bibliothèques monastiques. Lorsque l’Edda en prose raconte que le chef qui partit d’Ásgarðr pour la Saxe et la Scandinavie ne portait pas vraiment le nom d’Óðinn, mais avait pris ce nom en hommage au vieil Óðinn-Priam divinisé de Troie, pour faire croire qu’il était un dieu, il n’y a là rien de nouveau. Le commentateur de Virgile, Servius, remarque que les anciens rois prenaient très souvent des noms qui n’appartenaient de droit qu’aux dieux et reproche à Virgile d’avoir déclaré que Saturne était descendu de l’Olympe céleste pour fonder un âge d’or en Italie. Ce Saturne, dit Servius, n’était pas un dieu d’en haut, mais un roi mortel de Crète qui avait pris le nom du dieu Saturne. La manière dont Saturne, à son arrivée en Italie et dans les environs de Rome, fut reçu par Janus, le roi régnant, nous rappelle la manière dont Óðinn, à son arrivée en Svíþjóð, fut reçu par le roi Gylfe. Janus est assez humble pour laisser une partie de son pays et de son pouvoir royal à Saturne et Gylfe fait les mêmes concessions à Óðinn. Saturne introduit une culture supérieure chez les peuples du Latium et Óðinn donne une culture supérieure aux habitants de la Scandinavie. Le père de l’Église Lactance, comme Servius, parle des rois qui essayèrent de s’approprier le nom et le culte des dieux et les condamne comme des ennemis de la vérité et des violateurs de la doctrine du vrai Dieu.

En ce qui concerne l’un d’eux, le perse Mithra, qui, au moyen âge, était confondu avec Zoroastre, Tertullien raconte que Mithra, ayant prévu l’avènement du christianisme, résolut d’anticiper la vraie foi et introduisit certaines de ses pratiques (6). Ainsi, par exemple, Mithra, selon Tertullien, prit l’habitude de bénir par l’imposition des mains ceux dont il voulait assurer la prospérité et adopta également parmi ses mystères une pratique semblable à la fraction du pain dans l’Eucharistie. Pour ce qui est de la bénédiction par l’imposition des mains, Mithra la pratiquait surtout pour donner du courage aux hommes qu’il envoyait comme soldats à la guerre. Il est intéressant de comparer ces mots de Tertullien au passage suivant de la Heimskringla sur Óðinn : « Il avait l’habitude, quand il envoyait ses hommes à la guerre ou en mission, de poser les mains sur leur tête et de leur donner bjannak. » Bjannak n’est pas un mot norrois, ni même teuton et sa signification est incertaine. Le philologue islandais bien connu Vigfusson, a, me semble-t-il, donné la définition correcte du mot, en le rapprochant du mot écossais « bannock » et du mot gaélique « bangh », « pain ». On peut supposer que l’auteur de la Heimskringla choisit ce mot étranger afin de ne pas heurter les sentiments religieux de ses lecteurs par un terme autochtone, car si bjannak signifie vraiment « pain » et que l’auteur de la Heimskringla souhaitait indiquer de cette manière qu’Óðinn, par certains usages de la religion chrétienne – en l’occurrence, par l’imposition des mains et la fraction du pain -, avait garanti à ses guerriers la victoire, il était à sa portée de modifier, à l’aide d’un mot étranger pour « pain », l’impression désagréable qu’il pouvait exister une similitude entre le forn siðr et les usages chrétiens. Mais, en même temps, il est manifeste que ce que Tertullien dit de Mithra s’accorde avec ce que la Heimskringla dit d’Óðinn.

Ce que la Heimskringla dit d’Óðinn, à savoir que son esprit pouvait quitter son corps et se transporter dans des régions lointaines et que son corps plongeait alors dans un sommeil cataleptique, se disait, au moyen âge, de Zoroastre et d’Hermès-Mercure.

Les ouvrages néoplatoniciens avaient beaucoup parlé d’un dieu originairement égyptien, qu’ils associaient à l’Hermès grec et appelaient Hermès Trismégiste, – c’est-à-dire « trois fois très grand ». Le nom Hermès Trismégiste-fut transmis par les auteurs latins aux érudits des monastères du moyen âge, parmi lesquels ceux qui croyaient qu’Óðinn était identique à Hermès le considéraient également comme identique à Hermès Trismégiste. Parti à la recherche d’Óðinn et de ses hommes, Gylfe arriva à une forteresse qui, selon le gardien, appartenait au roi Óðinn, mais, quand il fut entré dans la salle, il y vit, non pas un trône, mais trois trônes, disposés l’un au-dessus de l’autre, un chef assis sur chacun des trônes. Lorsque Gylfe demanda le nom de ces chefs, il reçut une réponse qui indiquait qu’aucun des trois n’était Óðinn, mais que le sorcier Óðinn qui était capable de se soustraire à la vue des hommes était présent en chacun d’entre eux. L’un des trois, dit le portier, est appelé Hár, le deuxième Jafnhár et celui qui est assis sur le trône supérieur est Þriði. Il me semble probable que ce qui donna naissance à ce récit fut le nom « trois fois très grand », qui, au moyen âge, fut attribué à Mercure et, par conséquent, fut considéré comme l’un des épithètes d’Óðinn. Les termes « trois » et « supérieur » semblent faire écho à l’expression « trois fois très grand ». Il fut donc tenu pour acquis qu’Óðinn s’était approprié ce nom afin d’anticiper le christianisme avec une sorte de notion de trinité, comme Zoroastre, son ancêtre, avait, sous le nom de Mithra, introduit des usages qui deviendraient plus tard ceux des chrétiens.

Les autres récits de la Heimskringla et de l’Edda en prose sur le roi Óðinn qui immigra en Europe sont principalement tirés des histoires contenues dans les chansons et les traditions mythologiques sur le dieu Óðinn qui régnait dans le Valhöll céleste. C’est à celles-ci qu’appartiennent les récits sur la guerre d’Óðinn et des Asiatiques contre les Vanes. Dans le mythe, cette guerre fut menée sous les murs construits par un géant autour de l’Ásgarðr céleste (Völuspá, 25). La forteresse dans laquelle Gylfe rencontre le triple Óðinn est décorée exactement comme le Valhöll décrit par les scaldes. Les hommes qui boivent et se livrent à l’exercice des armes sont les einherjar du mythe. Gylfe est un personnage qui est tiré de la mythologie, mais, selon toutes les apparences, il ne joue pas le rôle d’un roi, mais d’un géant vivant dans Jötunheimr. Les sagas de Fornaldar font de lui un descendant de Fornjótr qui, avec ses fils, Hlér, Logi et Kári et ses descendants, Jökull, Snaer, Geitir, etc., demeurent sans doute à Jötunheimr. Dès lors que l’on eut fait d’Óðinn et des Ases des immigrants dans le Nord, il était tout naturel que l’on fît des géants un peuple historique et que, en tant que tels, ils fussent considérés comme les aborigènes du Nord – une hypothèse qui, dans le cadre de la fable de l’émigration de l’Asie, fut admise pendant des siècles et a encore ses défenseurs. Le mythe selon lequel Óðinn, quand il sentit la mort approcher, se laissa faire une incision sur le corps avec la pointe d’une lance, a son origine dans les mots qu’une chanson met dans la bouche d’Óðinn : « J’étais pendu à l’arbre, balayé par les vents, Pendant neuf longues nuits,
Transpercé par une lance, Offert à Óðinn, Me donnant à moi-même. » (Havam., 138).

14. Le résultat des recherches précédentes.

Ainsi se termine l’examen des sagas sur l’origine troyenne des Teutons et sur l’immigration d’Óðinn et de ses Asiatiques en Saxe, au Danemark et dans la péninsule scandinave. J’ai mis en évidence la graine d’où naquirent les sagas, le sol dans lequel cette graine put germer et la manière dont elle se développa progressivement pour donner les sagas que nous trouvons dans la Heimskringla et l’Edda en prose. J’ai montré qu’elles n’appartiennent pas au forn siðr germanique, mais qu’elles naquirent pour ainsi dire de la nécessité, à l’époque chrétienne, chez des Germains convertis au christianisme et qu’elles sont entièrement l’œuvre des lettrés du moyen âge. L’hypothèse selon laquelle elles renfermaient une tradition qui se serait conservée pendant des siècles parmi les Germains eux-mêmes sur une ancienne émigration en provenance d’Asie est tout à fait improbable et est complètement réfutée par les sagas d’origine authentiquement germanique sur la migration qui ont été sauvées de l’oubli et que j’analyse plus bas. À mon avis, ces anciennes et authentiques sagas sur la migration des Teutons ne peuvent pas, d’un point de vue purement historique, prétendre être plus conformes à la réalité que les fables de l’ère chrétienne sur l’émigration d’Óðinn d’Asie. Chaque cas doit être examiné avec soin. Mais ce dont elles fournissent la preuve est que l’idée d’une immigration de Troie ou d’Asie était complètement étrangère aux Germains qui pratiquaient le forn siðr et d’autre part, elles sont d’un grand intérêt, en raison de leur lien avec ce que les mythes ont à dire sur les plus anciens domiciles, l’histoire et la diffusion, sinon de l’espèce humaine, du moins de la race germanique.

En règle générale, toutes les anciennes sagas sur la migration, quelle que soit la race où elles ont leur source, doivent être traitées avec la plus grand prudence. De grandes portions de la surface de la terre peuvent avoir été accaparées par diverses races, non pas par l’afflux soudain de grandes masses, mais par une augmentation progressive de leur population et le déplacement consécutif de leurs frontières, sans que des événements remarquables ou mémorables y soient nécessairement liés. Un agrandissement du territoire peut avoir lieu et être tellement peu remarqué par les personnes vivant autour du centre qu’elles n’ont pas réellement besoin d’en être conscientes et encore moins de se le rappeler par des sagas et des chansons. Le fait que l’arrivée de quelques colons tous les ans accroît les dimensions d’un territoire n’a pas d’influence sur l’imagination et cette insensible colonisation peut continuer de génération en génération et aboutir à une formidable expansion, sans que les générations successives soient pour autant pleinement conscientes du changement en cours. La propagation d’un peuple dans un nouveau territoire peut être comparée au mouvement de l’aiguille des heures sur une horloge. Elle n’est pas perceptible à l’œil et ne se remarque que par une observation continue.

Dans de nombreux cas, cependant, les migrations ont concerné un grand nombre de personnes, qui ont quitté leurs pays pour en chercher de nouveaux. Ces entreprises sont dignes d’être conservées dans la mémoire et sont suivies de réalisations qui se fixent facilement dans la mémoire. Mais, même dans ces cas, il est surprenant de voir à quelle vitesse les événements historiques réels sont soit complètement oubliés, soit mélangés à des fables, qui peu à peu, car ils font plus appel à l’imagination, monopolisent l’intérêt. La conquête et la colonisation de l’Angleterre par les tribus saxonnes et scandinaves – et ceci à une époque où l’art de l’écriture était connu – en sont les plus remarquables exemples. Hengist, sous le commandement duquel les Saxons, selon leur propre saga de la migration, auraient débarqué sur le sol britannique, est un personnage de saga qui fut tiré de la mythologie et nous le retrouverons plus bas (voir p. 123). Il n’est donc pas étonnant que nous découvrions dans la mythologie des héros sous la direction desquels les Lombards et les Goths pensaient qu’ils avaient émigré de leurs foyers d’origine teutons.

Viktor Rydberg, Teutonic Mythology, Gods and Goddesses of the Northland, The Norrœna Society, Londres Copenhague, Stockholm, Berlin, New York, 1906, traduit de l’anglais par B. K.

(*) Virgile, qu’il s’en soit rendu compte ou non, servit de courroie de transmission aux Livres sibyllins, contribuant ainsi à contaminer encore davantage le mos maiorum par des éléments spiritualistes d’origine asiatique : « C’est au deuxième siècle avant le Christ que les juifs hellénisés d’Egypte, pour répandre parmi les païens les dogmes du monothéisme juif et les espérances du prophétisme messianique, imaginèrent de les mettre sur les lèvres de la Sibylle grecque. De là ces poésies étranges qui versaient avec un art merveilleux le vin nouveau du messianisme et d’une religion de salut universel dans l’outre vieillie du paganisme. Elles se répandirent, et répandirent avec elles dans les couches supérieures de la pensée païenne une immense attente et une immense espérance. Elles vinrent d’Alexandrie jusqu’à Virgile, qui recueillit avidement de tout son cœur l’écho de ce monde divin, qui venait d’Orient, et éclairé, sans le savoir, du rayon d’Isaïe, transmit à l’Occident le cri de David et de la Sibylle. » (J. Darmesteter, Critique et politique, 1895, p. 106).
Selon Tacite, Virgile, dont Dante fera plus tard son guide, aurait été influencé par des textes hébreux. Il est également à signaler que Michel-Ange représenta la Sibylle de Cumes dans la Chapelle Sixtine, parmi les prophètes de l’ancien Testament.
(1) Contrairement au traducteur anglais, nous traduirons « hedendomens » (« paganisme ») par « forn siðr » (« l’anciennes coutume ») et non, précisément, par le terme péjoratif « paganisme » ; nous ferons de même pour le dérivé de « hedendomens », « hedning » (paîen), du moins chaque fois qu’il s’applique au culte des anciens Scandinaves.
(2) Aujourd’hui appelée Don.
(3) Suéd. svea, plur. svear ; vieux norrois svíar / suar : le peuple de Suède et, par extension, la Suède.
(4) Il s’agit d’un lapsus, puisque les « étrangers », ce n’étaient pas les peuples parmi lesquels vivaient les Juifs, mais, au contraire, les Juifs qui vivaient parmi ces peuples.
(5) En ce qui concerne la notion d’« expiation » chez les anciens romains, voir https://elementsdeducationraciale.wordpress.com/2014/05/18/689/
(6) Pour éviter l’anachronisme, il faudrait dire, par exemple, « introduisit certaines des pratiques qui seraient plus tard celles du christianisme ».

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