Race, « Ethnos » et « La Quatrième théorie politique » (1)

Chaque camp a des espions dans les autres camps, en particulier en temps de guerre et, toujours en temps de guerre, les hommes, dans chaque camp, ont tendance, par opportunisme, à caresser les autorités dans le sens du poil, à adhérer sentimentalement à l’idéologie et à la propagande du régime, aussi longtemps que tout va bien, pour, lorsque les choses commencent à se gâter, retourner leur veste, ou du moins, tous ne pouvant pas renier les idées qu’ils n’ont pas, faire les yeux doux au camp ennemi et, pour reprendre une expression typiquement biblique, lui vendre son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, dès que le vent tourne, que la victoire change de camp. Leur pays envahi, occupé, légitimement ou non, pour son propre bien ou non, les opportunistes collaborent immédiatement avec l’envahisseur, quel que soit l’envahisseur, que celui-ci occupe le territoire d’autrui légitimement ou non. pour le bien d’autrui ou non. Leur pays envahi, leur pays occupé par des grenouilles, les opportunistes feraient allégeance aux grenouilles. Leur pays envahi, leur pays occupé par des aspirateurs, les opportunistes feraient allégeance aux aspirateurs. Dès avant que son pays soit, à juste tire ou non, libéré et occupé par le camp adverse, l’opportuniste a rejoint le camp adverse, en attendant de poursuivre impunément sa carrière sous l’occupant, une carrière qui, pour peu que l’occupant juge que, de tous les vizirs qu’il a sa disposition, il est le plus qualifié pour prendre les mesures nécessaires à l’asservissement définitif du pays, peut le mener sous les lambris de la République. Inévitablement, il se fait rattraper par son passé, préférablement au crépuscule lambrissé de sa vie. Dans la plupart des cas, le passé en question est fasciste ; il est extrêmement rare qu’un opportuniste se fasse rattraper par un passé communiste, mais il est extrêmement courant qu’un journaleux opportuniste épingle un politicard opportuniste pour son passé fasciste et que le journaleux opportuniste argue de ce passé pour conclure que le politicard opportuniste n’a jamais cessé d’être fasciste et, généralisant, que le fascisme, sous couvert de démocratie, est toujours au pouvoir. Par exemple, Libération révèle en 1995 que Bernhard de Lippe-Biesterfeld, prince consort des Pays-Bas de 1950 à 1980, a été membre du NSDAP de 1933 à 1936 et, comme, d’autre part, il est révélé dans la foulée que Bernhard de Lippe-Biesterfeld a été président du Comité directeur du club Bilderberg, un des fleurons du mondialisme, de 1954 à 1975, tous les Sherlock Holmes en herbe de la planète en déduisent que le club Bildeberg ne peut être qu’un repère de « Fascistes », de « Nazis » (quelques films sur le sujet sont déjà sortis des studios d’Hollywood). Le NSDAP n’était pas infiltré par des agents de la haute finance apatride, aucun de ceux qui faisaient de la Résistance dans le Troisième Reich ne comptaient parmi les 5,5 de personnes encartées au NSDAP en 1936, l’administration et la diplomatie sous le national-socialisme n’étaient pas truffées de traîtres et d’espions alliés (*). Le « Nazisme » est toujours bel et bien vivant ; les Fascistes sont au pouvoir incognito, comme le prouvent les politiques nationalistes et racistes des gouvernements qui sont à la tête des pays européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : les intérêts nationaux n’y ont jamais été aussi sauvegardés, les valeurs nationales aussi exaltées, pour ne rien dire des lois raciales et des lois anti-immigration, toutes aussi drastiques les unes que les autres.
La reductio ad hitlerum est une des caractéristiques principales de toutes les formes grabataires médiatisées de la « conspiracy theory », dont il ne faudrait pas penser que tous les séniles ténors sont des schizophrènes – encore que seul un véritable schizophrène est apte à rendre un public schizophrène, si tant est que ce public ne le soit pas déjà et, dans ce cas, à aggraver sa schizophrénie. La « conspiracy theory » est un des médiums de prédilection de la propagande mondialiste. Au pouvoir, les pseudo-élites mondialistes font de la publicité pour le mondialisme, de la même façon que, au pouvoir, les nationalistes feraient de la propagande pour le nationalisme. Il n’y a là rien que de très naturel. Ce qui l’est moins est de se présenter comme un opposant au mondialisme, tout en faisant, sous une forme ou sous une autre, de la propagande pour les valeurs, du moins pour certaines valeurs, du mondialisme. Tel est le cas de tous les actuels antimondialistes médiatiques ou médiatisés que les extrémistes ont beau jeu d’étiqueter comme « d’extrême droite ». L’incohérence de leurs positions s’explique par le fait que ce sont soit d’anciens marxistes, soit des religieux. Ce que les médias qualifient d’« extrême droite » n’existe plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à partir de laquelle, de toute façon, tous les groupes politiques organisés, des partis aux groupuscules, ont été plus ou moins noyautés par les vainqueurs (**). Parallèlement, l’entrisme des marxistes dans le monde des intellectuels de Droite a été tel qu’ils se sont substitués aux penseurs de Droite dignes de ce nom qui en faisaient partie et que c’est leur pensée hybride qu’ils essaient aujourd’hui de faire passer pour des principes de Droite, souvent avec succès, leur public tombant dans l’ensemble, par manque de pouvoir critique et discriminateur, sans doute aussi par manque de « race », sous le charme de leur « dialectique », dont un minimum de discernement suffit cependant à repérer les sophismes suiffeux, les confusions grossières, les paradoxes bancals, les subtilités machinales ; tout et son contraire peut être dit dans un même texte, voire dans une même phrase.
Nous présentons ci-dessous ce qui constitue à notre connaissance la première analyse critique substantielle et détaillée de la pensée d’un de ces « anciens » marxistes (***).

Alexandre Dugin a désigné le libéralisme comme l’ennemi de la « quatrième théorie politique », ou plutôt, puisque l’ennemi ne peut être qu’un groupe de personnes actuel et non une idée ou une idéologie, il a désigné comme ennemis tous ceux qui sont en faveur de l’hégémonie mondiale du libéralisme (c’est-à-dire l’hégémonie de l’« Occident »). « Si vous êtes en faveur de l’hégémonie libérale mondiale, vous êtes l’ennemi » est l’un de ses slogans.
Qu’entend Dugin par « libéralisme » ? Par « libéralisme » il n’entend pas l’idéologie de ceux que les Américains appellent « libéraux ». Le terme de « libéral » n’a pas la même signification en Europe et aux États-Unis. Les « Libéraux » aux Etats-Unis sont à gauche : ils votent pour le parti démocrate et sont en faveur d’un Etat-providence et d’une économie réglementée. En Europe, ils seraient considérés comme sociaux-démocrates. Idéologiquement, ils sont égalitaristes et ont tendance à critiquer le capitalisme sauvage. Ils s’opposent au « racisme », au « sexisme » et à l’« homophobie» d’un point de vue égalitaire. Ils considèrent les peines de prison comme une méthode de thérapie et de socialisation plutôt que comme une forme de punition. Ils croient à la « justice sociale » plutôt qu’à la justice punitive. Ils croient que les êtres humains sont fondamentalement bons et peuvent être sauvés par le « travail social ». Ils croient au conditionnement social plutôt qu’à la responsabilité personnelle. Ils croient que les êtres humains peuvent être sauvés en ce monde. Ils ont tendance à être en faveur d’une stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat, tout en préconisant une vision du monde égalitaire qui est essentiellement une forme de christianisme sécularisé.
En Europe, les « libéraux » sont à droite : généralement opposés à l’État-providence, ils sont en faveur de l’économie de marché, de la privatisation des infrastructures et d’une économie non réglementée. Traditionnellement, ils soutiennent également les différentes politiques sociales conservatrices, en mettant l’accent sur la responsabilité individuelle comme corollaire de la notion de droits individuels. En d’autres termes, le libéralisme est une idéologie bourgeoise, favorable à une économie capitaliste, fondée sur l’idéologie des Lumières des droits individuels. Aujourd’hui, cependant, l’opposition entre la gauche et la droite est de moins en moins nette et est peu à peu remplacée par un consensus. Les politiques sociales des partis libéraux européens coïncident souvent avec celles qui sont associées à la gauche libertaire post-soixante-huitarde. Les partis libéraux, pro-capitalistes, s’opposent au « racisme », au « sexisme » et à l’« homophobie » du point de vue du libertarisme individualiste. Ils s’opposent à la catégorisation des êtres humains. Tout le monde doit être traité comme une personne, d’une manière impartiale. Les idées d’identité nationale, religieuse ou sexuelle appartiennent au passé. Les frontières nationales et les communautés ethniques, dans la mesure où elles limitent la liberté de l’individu, doivent être abolies. La liberté de l’individu doit être défendue, aussi longtemps que cela n’interfère pas avec les droits des autres individus. C’est là le libéralisme que Dugin a désigné comme l’ennemi : le capitalisme mondialiste fondé sur l’idéologie des droits de l’homme.
Aujourd’hui, il apparaît de plus en plus évident que la gauche social-démocrate égalitaire et la droite libérale bourgeoise ont toutes deux leurs racines et leurs fondements dans l’idéologie des droits de l’homme. Tous les partis institutionnels de gauche et de droite ont aujourd’hui tendance à favoriser le multiculturalisme, l’immigration, les droits des homosexuels et la séparation de l’Église et de l’État. Globalement, ils sont tous en faveur de l’égalité des sexes et, parfois, de la libéralisation de la drogue. La « droite » justifie ces politiques par les droits individuels et la « gauche » par l’égalitarisme. En outre, les « révolutionnaires » gauchistes des classes moyennes de la fin des années 1960 et du début des années 1970 sont souvent passés de la gauche communiste à la droite libérale, après s’être rendu compte que leur adhésion à la gauche était basée sur un malentendu idéologique. Ils étaient essentiellement des bourgeois libertaires qui se prenaient pour des communistes.
La différence entre la « gauche » et la « droite » d’aujourd’hui en Europe réside dans l’interprétation d’un seul et même héritage anthropologique et idéologique fondamental, celui du Siècle des lumières. Il serait plus exact de parler d’« hégémonie libérale-égalitaire » plutôt que d’« hégémonie libérale » tout court. Le libéralisme et l’égalitarisme sont basés sur l’idéologie des droits de l’homme, mais mettent l’accent sur différents aspects de ceux-ci. Les libéraux de droite insistent sur l’aspect individuel de droits de l’homme. Les égalitaristes de gauche insistent sur l’aspect universel des droits de l’homme. Ces deux conceptions de l’humanité – l’homme universel et l’homme individuel – sont des abstractions : définies uniquement d’une manière négative, elles incarnent toutes deux une liberté abstraite. L’homme universel et l’homme individuel sont définis comme n’appartenant pas à un groupe ou à une catégorie (ethnique ou autre). Dans la mesure où l’homme est universel, « il » ne peut pas être défini par, ou limité à, une appartenance à groupe ethnique particulier, un sexe particulier ou une autre catégorie particulière. D’autre part, l’individu ne peut pas en tant que tel être inclus dans une catégorie ou défini comme appartenant à une collectivité (ethnicité nationale, sexe, etc.), car cela violerait son individualité. L’individu, c’est donc tout être humain ; il correspond virtuellement à l’ensemble de l’humanité. L’individu est universel (comme représentant de l’« humanité » en tant que tel) et tous les êtres humains sont, à ce titre, des individus (1). En d’autres termes, l’« homme universel » ne peut être que l’«homme individuel ». L’égalitarisme et l’individualisme se résument finalement à la même chose.
Il serait donc plus exact de parler d’« hégémonie libérale-égalitaire » que d’« hégémonie libérale » tout court. Cette hégémonie est à la fois politique et métapolitique. Tous les principaux partis politiques établis en Europe aujourd’hui gravitent vers ce centre libéral-égalitaire. Certains groupes s’en trouvent marginalisés. Comme le centre est l’individu bourgeois, rationnel, humain, héritier exclusif des Lumières, posant la raison comme le trait caractéristique de l’humanité, ceux qui s’écartent d’une façon ou d’une autre du centre sont à des degrés divers considérés comme moins qu’humains, non rationnels et non éclairés. Les marginalisés sont jugés irrationnels, « fous » et « extrémistes ». Ils sont dé-humanisés, réduits au silence et exclus de la sphère politique. Ces groupes comprennent tous ceux qui ne font pas partie de la modernité libérale, comme les conservateurs religieux (principalement chrétiens et musulmans), qui s’opposent aux droits des homosexuels et à la séparation de l’Église et de l’État. Les conservateurs religieux chrétiens ne sont cependant pas complètement marginalisés – ils sont encore présents dans les partis politiques établis, même si leur influence est de plus en plus en plus faible. Un autre groupe marginalisé est constitué par les communistes, qui s’opposent au concept de droits individuels, à la libre entreprise et à la propriété privée. Cependant, eux non plus ne sont pas complètement marginalisés, en particulier dans les universités et les institutions culturelles. Lorsque le besoin s’en fait sentir, ils sont autorisés à entrer dans des gouvernements de coalition. Ils ont également une base commune avec les partis politiques institutionnels par les aspects universalistes égalitaires de leur idéologie, qui a ses racines dans le Siècle des Lumières. Beaucoup plus marginalisés et diabolisés sont les nationalistes, qui s’opposent, à des degrés divers, à l’universalisme (dans la mesure où ils s’opposent à l’immigration), au libre-échange (dans la mesure où ils veulent protéger les économies nationales) et à l’individualisme (dans la mesure où ils considèrent que l’identité nationale et ethnique prime sur l’identité individuelle dans certains cas). Enfin, le groupe le plus marginalisé et « intouchable » de tous est composé des racistes et des nationalistes raciaux, qui s’opposent non seulement à l’universalisme, mais aussi à l’égalitarisme. Quelque hétérogènes que soient ces groupes, ils sont souvent mis dans le même sac par le centre libéral.
Alain de Benoist, Dugin et Alain Soral veulent créer une « alliance de la périphérie contre le centre », c’est-à-dire des groupes plus ou moins marginalisés contre l’establishment politique. En pratique, cela signifie donc non pas tant une alliance entre la gauche radicale et la droite radicale qu’une alliance entre les conservateurs religieux (principalement musulmans et orthodoxes) et les anciens communistes (2). Un bon exemple en Europe de l’Ouest en est Alain Soral et son Egalité et Réconciliation, qui cherche à fonder une alliance entre immigrés musulmans et patriotes français. Le nom du mouvement de Soral indique déjà que la critique de l’égalitarisme ne fait pas partie de l’ordre du jour. Le racisme ou le nationalisme racial non plus. Dugin aussi évite toute critique de l’égalitarisme, minimisant les différences réelles entre la gauche et la droite pour se concentrer entièrement sur l’attaque du « libéralisme » (3). La notion de « libéralisme » – intentionnellement ambigu chez lui, ce terme se réfère parfois à l’individualisme économique capitaliste, parfois à l’individualisme moral des militants des droits des homosexuels et à celui des laïcs – joue le rôle d’un pôle central d’opposition qui est censé unifier artificiellement en un seul groupe (purement utopique) des groupes qui sont par ailleurs profondément hétérogènes.
Dugin qui appelle à une « croisade contre l’Occident » ne s’oppose pas au libéralisme en tant qu’il est à l’origine de la destruction de la race blanche. Au contraire, il semble souvent identifier le libéralisme à la destruction de la race blanche. Son objectif premier déclaré est de détruire le libéralisme, même si cela doit signifier l’enterrement de la race blanche avec le libéralisme. Comme il le dit dans La Quatrième théorie Politique, « le libéralisme (et le post-libéralisme) peut (et doit) être rejeté. Et si, derrière lui, se dresse la pleine puissance de l’inertie de la modernité, de l’esprit des Lumières et de la logique de l’histoire politique et économique du monde européen des derniers siècles, il doit être rejeté en même temps que la modernité, les Lumières et le monde européen. En outre, seule la reconnaissance du libéralisme compris comme un destin, comme une influence fondamentale, la marche même de l’histoire de l’Europe de l’Ouest, nous permettra de vraiment dire « non » au libéralisme (4). Il définit également la race qui constitue l’objet de la quatrième théorie politique comme une race « européenne non blanche » (5). Il a prédit des pogroms anti-blancs à l’échelle mondiale en guise de châtiment pour les méfaits de la race blanche, pogroms qui ne viseront cependant pas les Russes, car ils ne sont pas, dit-il [http://www.arcto.ru/article/1289], entièrement blancs.
En d’autres termes, Dugin n’est pas un nationaliste blanc. Dugin a déclaré qu’il considère la race comme une construction sociale (https://www.youtube.com/watch?v=7X-o_ndhSVA). Cette affirmation peut nous paraître ridicule, mais tout laisse à penser qu’elle est plutôt sincère. Elle cadre avec son orientation théorique postmoderne et relativiste ainsi qu’avec ses déclarations précédentes sur le caractère à la fois irréaliste et potentiellement dangereux qui serait celui de l’idée de solidarité de la race blanche:
« S’agissant du mythe de « la solidarité de la race blanche », c’est une complète utopie qui non seulement conduit à l’Holocauste des Juifs, mais aussi au génocide des Slaves. Les restes du Troisième Reich sont le fondement de cette conception misérable, contradictoire et totalement fausse. Le monde anglo-saxon est une réalité sociopolitique et culturelle. Les habitants de l’Europe centrale sont quelque chose de différent. Le monde oriental de la chrétienté orthodoxe et slave est une troisième réalité. Je suis certain que de nombreux peuples non blancs de l’Eurasie sont mille fois plus proches de nous par l’esprit et la culture que les Américains. » (6). En résumé, Dugin est d’avis – comme de nombreux Juifs – que toute forme d’identité raciale positive chez les blancs conduira inévitablement et fatalement à « un nouvel holocauste ».
Vraisemblablement, Dugin, suivant les traces d’Alain de Benoist, considère le concept de race – et le phénomène du racisme – comme un produit des Lumières, un phénomène moderne et, pour Dugin, « moderne » signifie toujours « mauvais ». Il est exact que le concept de race a été formulé dans le contexte des Lumières. Mais cela ne constitue pas en soi un motif suffisant pour rejeter la notion de race. La race était un fait biologique avant même l’élaboration du concept de race, de la même façon que l’ADN existait avant d’être découvert par les scientifiques. Il se peut que, adepte du constructivisme social et linguistique, Dugin conteste l’idée que la race existe en l’absence d’un concept de race. Philosophiquement, Dugin estime que rien n’existe en dehors de la langue et des relations sociales. Le relativisme, qui est la caractéristique du postmodernisme, est, selon Dugin, philosophiquement compatible avec le traditionalisme, car il affirme que « du point de vue de la « tradition intégrale », la différence entre l’« artificiel » et le « naturel » est généralement assez relative, puisque la tradition n’a jamais connu quelque chose de semblable au dualisme cartésien ou kantien du « subjectif » et de l’« objectif » (7). Dugin tente d’interpréter la postmodernité – avec sa critique relativiste de l’universalisme de la raison des Lumières, en d’autres termes du fondement du projet de la modernité – comme un phénomène qui ouvre la voie à une résurgence des modes de pensée pré-modernes et pré-rationalistes traditionnels. L’approche relativiste de Dugin est partie intégrante de l’ensemble du projet de la quatrième théorie politique, car elle est la base philosophique de l’idée d’un monde multipolaire ethno-pluraliste.
Il se peut que Dugin souscrive à l’idée que, pour que la notion biologique de race soit significative, c’est-à-dire pour qu’il soit possible de classer tels ou tels individus comme appartenant à telle ou telle race, il doit exister une personne racialement pure qui pourrait incarner une norme de comparaison, une norme idéale. Etant donné que, du point de vue génétique, un tel individu n’existe sans doute pas, le concept de race est supposément privé de fondement scientifique et se révèle n’avoir qu’une signification sociale.
Comme Dugin considère la race comme une construction, il peut librement manipuler et étendre le concept de « racisme » pour y inclure différentes formes de discrimination que ce terme ne recouvre pas normalement : culturelles, civilisationnelles, technologiques, sociales, économiques et même cinématographiques et vestimentaires. Le concept de « racisme » est élargi et délayé (il devient synonyme de discrimination sur la base de normes qui sont subjectives ou relatives), au point que presque n’importe qui peut prétendre en être la victime. Comme il définit le racisme comme « toute tentative d’évaluation subjective de l’état d’une théorie », il peut soutenir que, outre le national-socialisme et le fascisme, le communisme et le libéralisme sont racistes, car ils posent un certain sujet politique comme normatif (le prolétariat ou l’individu bourgeois éclairé). Il y a sans aucun doute des éléments racistes dans les écrits de Marx. Il était favorable au colonialisme en tant que moyen de moderniser et d’industrialiser les nations non-européennes, ce qui était une condition préalable nécessaire à la transition finale vers le communisme. Il était également convaincu que certaines races étaient condamnées à disparaître, car elles étaient intrinsèquement incapables de survivre à l’inévitable évolution historique vers le communisme.
Dugin tourne aussi l’antiracisme contre la modernité et le progressisme. Il est « raciste » [de la part d’un blanc], par exemple, de porter un jugement négatif sur les immigrés d’Afrique noire ou du Moyen-Orient parce qu’ils sont incapables de s’adapter aux sociétés occidentales modernes technologiquement avancées. En fait, les conceptions traditionnelles des Arabes et des Africains sur les femmes, l’homosexualité, l’éducation des enfants – ainsi que leur rejet de l’évolution et leurs vues religieuses – sont considérées par Dugin comme un signe de leur supériorité spirituelle (7). De plus, il voit l’idée même de progrès comme intrinsèquement raciste, car elle implique que la société moderne (la société occidentale) est normative et supérieure aux sociétés traditionnelles non-occidentales. Ce n’est pas, dit-il, parce qu’elles sont incapables de construire des civilisations que celles-ci doivent être regardées comme des sociétés figées dans des formes sociales archaïques. Au contraire, si elles en sont incapables, c’est parce qu’elles sont plus spirituelles et ont mieux conservé la tradition que la race blanche (8).
Du point de vue de [ceux qui sont à la tête de] l’Occident moderne, toutes les sociétés aspirent intrinsèquement au type normatif de la société occidentale moderne, mais n’ont tout simplement pas encore réussi à l’atteindre. Les droitistes voient dans cet échec la preuve de l’infériorité raciale des populations non occidentales, tandis que les gauchistes l’expliquent comme étant la conséquence de l’exploitation coloniale et de l’impérialisme occidental. Ils partent tous de la prémisse implicite que la modernité occidentale représente la forme la plus avancée et souhaitable de la société. Il est vrai que, dans les sociétés occidentales, « moderne » est plutôt un terme positif. Il est plus ou moins synonyme de dynamique, jeune, éclairé et d’« esprit ouvert ». C’est la norme anthropologique, en ce sens que ceux qui soit la rejettent, soit ne la respectent pas pour une raison ou pour une autre sont jugés arriérés, stupides, infréquentables, etc. C’est sans doute un inconvénient social – et par conséquent aussi politique – pour les conservateurs de tous types, qu’ils partagent avec les immigrants non-occidentaux dans les sociétés occidentales. Dugin en conclut que les conservateurs devraient s’allier avec les immigrés, surtout les immigrants musulmans, contre l’establishment libéral blanc (pas l’establishment juif – Dugin ne croit pas que les Juifs soient responsables de la décadence occidentale, il croit que la « décadence » occidentale est tout simplement la pleine manifestation de l’essence de l’Ouest et de la nature perverse de la race blanche).
Cependant, quels que soient les efforts que la plupart des Occidentaux « progressistes » eux-mêmes déploient pour essayer de se débarrasser du racisme, par un mécanisme que les psychanalystes appellent « le retour du refoulé » il revient habilement par la petite porte, en prenant de nouvelles formes inconscientes, de sorte que, comme le relève justement Dugin, le politiquement correct lui-même « se change en une méthode totalitaire d’exclusions politiques purement racistes ». Outre les « racistes » blancs, les conservateurs religieux et les conservateurs nationalistes sont soumis – en toute impunité – à des formes d’exclusion sociale, d’agressivité, de mépris affiché, d’intimidation, de violence physique et psychologique qui sont clairement une expression de ces modèles de comportement qui, dans tous les autres contextes, sont dénoncés comme « racistes ». Ces groupes, qui sont souvent constitués d’« outsiders » de la société blanche, les groupes les plus vulnérables socialement et économiquement, dont la classe ouvrière, les chômeurs, les habitants des zones rurales et les retraités, sont systématiquement méprisés par l’establishment, ses journalistes et ses « intellectuels », qui les regardent comme culturellement, moralement, intellectuellement et même biologiquement déficients (« les petits blancs », « les consanguins », et ainsi de suite).
La manie de Dugin de dénoncer le racisme ressemble étrangement à une parodie intentionnelle du politiquement correct contemporain, qui voit des normes discriminatoires partout et il est possible que, tout en acceptant la déconstruction postmoderne de la notion de race, il ait l’intention de la transformer en une déconstruction du terme « racisme » lui-même, en étendant son acception jusqu’à l’absurde, au point de le vider de son sens et de le tourner contre lui-même. Plutôt que d’essayer, comme le font la plupart des conservateurs, de résister au relativisme postmoderne en soutenant certaines normes morales absolues, l’autorité de la tradition occidentale et les normes de rationalité objectives universelles, sa stratégie semble être de dépasser les derniers résidus des présupposés idéologiques modernes en les poussant jusqu’à leurs conclusions postmodernes extrêmes.
Cependant, dans La Quatrième théorie politique, Dugin condamne le racisme et surtout le National-socialisme allemand, non seulement pour des raisons épistémologiques, mais aussi pour des raisons morales. La condamnation de Dugin des conséquences du racisme est simplement considérée comme axiomatique et n’est soumise à aucune critique philosophique. On ne voit pas trop sur quelle base morale cette condamnation du racisme occidental est compatible avec le relativisme culturel absolu, le refus de tout point de vue universel permettant de porter des jugements normatifs (y compris moraux) sur les autres cultures. L’esclavage et le génocide ne sont-ils moralement répréhensibles que lorsqu’ils sont l’œuvre des Occidentaux modernes et ne le sont-ils pas quand ils sont le fait d’autres groupes ? Dugin semble le penser, comme le montre la déclaration suivante, qu’il a faite sur Facebook, à propos de l’esclavage et de l’exploitation (pour des raisons alimentaires !) des noirs africains par d’autres noirs africains :
« Il y a des tribus africaines du littoral atlantique qui élèvent des esclaves humains pour les manger. Je trouve cela tout à fait raisonnable et pleinement responsable. Si nous tuons des animaux de nos mains, les regardons souffrir et mourir, les dépeçons et les démembrons, touchons leurs organes internes – ou du moins si nous imaginons ces actes chaque fois que nous mangeons, nous sommes complètement sains d’esprit et nous pourrions éventuellement aller plus loin et adopter – dans les guerres – la même attitude à l’égard des hommes. A la guerre, il est essentiel d’assumer la responsabilité de l’acte de tuer. Manger de la nourriture pour animaux implique une responsabilité très similaire (9). Mais animal signifie sensible, ce qui suppose la souffrance. Faisons-le en toute responsabilité – manger et combattre, en un mot – la responsabilité du meurtre. Ou abstenons-nous. Le choix est libre. »
On peut supposer qu’il s’agit d’une déclaration sincère et non pas simplement d’une banale volonté de « choquer le bourgeois ». Elle est tout à fait conforme au relativisme culturel de Dugin (l’affirmation de la nécessité de suspendre tout jugement normatif sur les autres cultures, car il n’y a aucune norme universelle qui permettent d’en porter), mais on peut se demander comment ce genre du relativisme moral est philosophiquement compatible avec le fait qu’il prétend être chrétien. Dugin critique apparemment l’hypocrisie morale bourgeoise, c’est-à-dire le refus d’assumer la responsabilité du meurtre et de l’exploitation qui sont les conditions de la société bourgeoise. Dugin poursuit ainsi :
« Tuer ou ne pas tuer (manger ou ne pas manger) : « Fais ce que tu veux », mais ne mens jamais (pour revenir au sujet du végétarisme et du cannibalisme) Ce qui est bon ou mauvais dépend de l’ensemble des valeurs acceptées dans la société… nous vivons dans une société, les autres vivent dans d’autres sociétés. Toute société tue, assassine et commet des actes de violence -… sur les êtres humains ou les animaux Mais certaines sociétés le reconnaissent et intègrent la mort, le meurtre et la violence dans leurs concepts sacrés. D’autres sociétés, qui font la même chose ou pire hypocritement, la nient, appellent à la non-violence, la tolérance et la promotion de la paix par la guerre et l’assassinat. Donc, je ne juge pas la violence en soi, qui dépend de la culture – certaines cultures la sacralisent, d’autres pas – mais chaque groupe humain commet les mêmes actes – tue, torture et mange. Je n’ai donc fait que souligner le fait que les peuples qui le font sont consciemment plus civilisés et cultivés, plus honnêtes et spirituellement développés, moins infantiles et plus mûrs que ceux qui commettent le même acte sans s’en apercevoir ou sans nier sa nature cannibale (10). Tuer (et manger), c’est là-dessus que repose le monde – Dieu – l’homme – la bête. C’est le sens du sacerdoce. Le prêtre est le tueur primordial. L’existence est douloureuse. Nous devons l’accepter telle qu’elle est. Nous provoquons la douleur, nous sentons la douleur. C’est une situation tout à fait normale. Le cannibalisme n’est pas « une exception dégoûtante », ni « un signe horrible de dépravation morale ». D’une certaine manière, il est naturel. La tradition indienne affirme que les kshatriya mangent les vaishya (11). Les hymnes védiques sont pleins de métaphores (12) qui désignent l’action de manger (de tuer, de dévorer). Je ne cherche qu’à souligner que nous sommes responsables de ce que nous mangeons, de ce que nous tuons et détruisons. Les tribus africaines et océaniennes nous donnent un exemple que je trouve beau et pur ». (13).
Étant donné qu’il accepte le relativisme moral, on ne voit pas très bien comment Dugin peut condamner en même temps l’extermination et l’asservissement des Slaves ou des Juifs par le national-socialisme, ni, d’ailleurs, l’esclavage et le génocide des autres populations par les colons européens – pratiques qui, historiquement, ne sont pas propres aux Européens de l’Ouest (cf., par exemple, l’Ancien Testament). A quelle norme morale universelle se réfère-t-il ? L’idéologie des droits de l’homme universels ? Probablement pas. La morale chrétienne, qu’il refuse d’appliquer aux cannibales de l’Afrique de l’Ouest et aux marchands d’esclaves ? Il est difficile de déterminer comment il peut accuser les racistes d’incohérence, dans la mesure où tous les partisans combatifs de la suprématie raciale ne font pas mystère de leurs intentions. Enfin, on ne voit pas très bien comment Dugin peut sans hypocrisie condamner le National-socialisme d’un point de vue moral, tout en réhabilitant des figures comme Staline et Pol Pot en les qualifiant de « nationaux communistes ».
Bien que Dugin considère le « racisme » comme une « maladie » typiquement occidentale, il n’est pas particulièrement difficile d’en trouver des exemples parmi les sociétés traditionnelles ou archaïques non occidentales, en particulier si l’on définit le racisme comme l’attitude qui consiste à « voir son propre groupe ethnique comme normatif ». Cela est particulièrement vrai des sociétés tribales, où le nom de la tribu veut souvent dire tout simplement « l’humanité » et où les membres des autres tribus sont considérés comme plus ou moins non-humains ou comme des sous-hommes. Par exemple :
« Un cas instructif est celui de la tribu des Yanoama du bassin de l’Amazone, dont le nom signifie « humanité » et qui considère tous les autres comme des être inférieurs, des sous-hommes (nabä). Ils vont même plus loin : les membres d’un village Yanoama accentuent habituellement les petites différences de dialecte qui les séparent de ceux des habitants des autres villages et se moquent d’eux parce qu’ils les jugent moins complètement Yanoama qu’eux, c’est-à-dire, un peu comme des sous-hommes » (14).
En outre, Dugin ne fait aucune distinction entre la reconnaissance de la race comme réalité et le racisme dans le sens de suprématie raciale. Un exemple de racisme impérialiste (de suprématisme blanc) serait cette déclaration que fit Winston Churchill en 1937 :
« Je n’accepte pas que le chien dans la mangeoire ait finalement droit à la mangeoire, même s’il y est couché depuis très longtemps. Je n’admets pas ce droit. Je n’admets pas, par exemple, que l’on ait commis un grand tort aux Peaux Rouges d’Amérique ou à la population noire d’Australie. Je n’admets pas que l’on ait commis un tort à ces gens du seul fait qu’une race plus forte, une race de rang supérieur, ou en tout cas, une race plus au fait des choses, pour le dire ainsi, soit venue et ait pris leur place (15. »
La grande majorité des « nationalistes blancs » américains ou des ethno-nationalistes européens d’aujourd’hui sont cependant beaucoup moins « racistes » ou « suprématistes » que Winston Churchill. Même ceux qui croient que la race blanche est naturellement supérieure aux autres races, par opposition à la simple reconnaissance de la réalité de la spécificité raciale, ne voient généralement pas dans cette supériorité une justification morale de l’esclavage ou du génocide des autres races. Pour la plupart, les racistes contemporains affirment simplement le droit au séparatisme racial et le droit de chaque race à construire une société en adéquation avec elle-même et à cultiver ses caractéristiques et ses possibilités uniques.
Quant à la validité historique de l’interprétation de Dugin du National-socialisme en tant que projet de domination du monde (la création d’un « Reich planétaire » analogue au communisme mondial ou au libéralisme mondial), elle est pour le moins discutable. Tous les nationaux-socialistes n’admettaient pas l’idée d’une domination mondiale de l’Allemagne, comme le démontre cette déclaration par Léon Degrelle :
« Le racisme allemand a été délibérément déformé. Il n’a jamais été dirigé contre aucune une autre race. C’était un racisme pro-allemand. Il était soucieux de faire de la race germanique une race solide et saine dans tous les sens. Hitler n’avait que faire de millions de dégénérés, s’il était à sa portée de se passer d’eux. Aujourd’hui l’alcoolisme et la toxicomanie se propagent partout. Hitler se souciait de la bonne santé des familles germaniques, veillait à ce qu’elles élèvent des enfants en bonne santé pour renouveler une nation saine. Le racisme allemand signifiait une redécouverte des valeurs créatrices de leur propre race, une découverte de leur propre culture. C’était une recherche de l’excellente; une idée remarquable. Le racisme national-socialiste n’était pas contre les autres races, il était pour sa propre race. Il visait à défendre et à améliorer la race et souhaitait que toutes les autres races en fassent de même pour leur propre race. »
L’affirmation selon laquelle le concept de race n’a aucun fondement biologique, ou que, s’il en a un, il ne peut pas aider à expliquer la réalité contemporaine, est évidemment fausse. Mais Dugin suit des penseurs postmodernes comme Foucault et Althusser en faisant valoir que, outre la race, tous les sujets politiques sont des constructions. La race est un produit de la société et non le contraire, la société un produit de la race. L’homme, selon lui, n’existe en tant que sujet que dans le domaine politique. « Ce qu’est l’homme ne provient pas de lui-même en tant qu’individu, mais de la politique. C’est la politique qui définit l’homme. C’est le système politique qui nous donne notre forme. En outre, le système politique a une puissance intellectuelle et conceptuelle ainsi qu’un potentiel de transformation illimité. « En d’autres termes, le sujet ne crée pas lui-même, il n’est pas une donnée naturelle comme la race ou l’individu. Le sujet est une construction, qui n’existe que dans un système politique.
Il s’ensuit que, finalement, il n’y a pas de sujet souverain qui crée ou exerce un contrôle sur le système. Au contraire : les sujets n’existent que comme fonctions, produites par des structures politiques sans sujet. A mesure que le système politique change, passant d’un paradigme historique à l’autre – de la société traditionnelle à la société moderne, par exemple – il construit le type normatif de subjectivité dont il a besoin pour fonctionner. « La notion politique d’homme est le concept d’homme en tant que tel, qui est implanté en nous par l’Etat ou le système politique. L’homme politique est un moyen particulier de mettre l’homme en corrélation avec cet Etat et le système politique. […] Nous croyons que nous sommes causa sui, que nous nous sommes auto-générés et c’est alors seulement que nous nous retrouvons dans la sphère politique. En fait, c’est la politique qui nous constitue. […] La structure anthropologique de l’homme change quand un système politique en remplace un autre ». En d’autres termes, le sujet ne peut pas provoquer un changement de paradigme politique de sa propre initiative – c’est le nouveau paradigme qui fera naître un nouveau sujet au moyen d’un processus d’« interpellation ». L’étude de l’évolution anthropologique du type de l’homme appartenant à la société traditionnelle au type de l’homme appartenant à la société moderne conduit à la relativisation non seulement de l’homme moderne, mais de la rationalité moderne en tant que telle. Cette relativisation de la modernité est la « postmodernité ». L’idée moderne de progrès vers une humanité unifiée sur la base de la Raison universelle se révèle être une illusion, ce qui implique que les sociétés traditionnelles sont placées au même niveau que la société moderne.
En un mot, l’argument est le suivant : le sujet ne peut pas briser le système (mener une révolution ou provoquer un « changement de paradigme ») et le dépasser, s’il est lui-même un produit du système, qui n’existe que dans les limites de ce système. C’est pourquoi la classe, la race et l’individu, qui sont tous des sujets constitués et définis dans le cadre de la modernité, n’ont pas réussi à surmonter la crise et les impasses de la modernité. Bref, le sujet devrait être fondé sur une sorte de point d’Archimède en dehors du système politique, afin d’avoir l’effet de levier nécessaire pour une action politique radicale. Il faudrait être un « sujet radical » et, pour Dugin, le « sujet radical » ne peut être que le chaos. Le chaos est la liberté qui n’a pas encore été enfermée dans les limites de la conception bourgeoise humaniste de l’individu. La désintégration de l’individu libéral n’est pas la négation de la liberté, mais la révélation de l’essence de la liberté comme chaos anarchique souverain.
Le sujet politique agit dans le domaine de la politique. Idéologiquement, cependant, il doit être fondé dans un domaine antérieur et supérieur à la politique. En d’autres termes, l’objet de la politique doit dépasser la sphère de la politique afin d’être en mesure de le maîtriser, de le définir et de le fonder. Par exemple, l’idéologie libérale postule l’existence de l’individu avant l’existence de l’ordre social, afin de fonder l’ordre politique sur l’individu et ses droits naturels, universels. Les nationaux-cocialistes considèrent que la race est une donnée biologique antérieure et supérieure à la politique et que l’Etat n’a de sens que dans la mesure où il est un instrument de protection et de préservation de la race et d’actualisation et d’amélioration de ses potentialités. Cela signifie que, pour les Nationaux-Socialistes, la race transcende le domaine politique, le subordonnant à elle-même. La conscience politique à laquelle ils s’efforcent d’éveiller les autres est la conscience raciale, de la même façon que les marxistes tentèrent de sensibiliser le prolétariat à la conscience de classe (16). Pour les marxistes, les moyens de production dépassent le domaine politique, dont ils forment la base matérielle et la force motrice. Une classe se constitue en sujet politique en prenant le contrôle des moyens de production.
« La définition d’un sujet historique est la base fondamentale de l’idéologie politique en général et définit sa structure ».
Par exemple, pour le nationalisme, les vrais sujets de l’histoire sont les nations, considérées comme une sorte de supra-personnes dotées d’une volonté et d’un destin propre. L’histoire est l’histoire des nations. L’identité est essentiellement nationale et la distinction ami / ennemi (qui est constitutive de la politique, comme l’a montré Carl Schmitt) dépend des frontières nationales. Pour le racisme, d’autre part, les véritables sujets de l’histoire sont les différentes races, enfermées dans une lutte darwinienne pour la vie. La vision de l’histoire est déterminée par les concepts modernes d’évolution biologique et de progrès. L’identité est principalement raciale et la distinction ami / ennemi a un fondement racial. Pour le marxisme, les sujets de l’histoire sont les classes, de nouveau vues comme des formes de subjectivité collective et, par conséquent, l’ensemble de l’histoire a été interprété comme l’histoire de la lutte de classe. L’identité est l’identité de classe et la distinction ami / ennemi est déterminée par les classes.
Le sujet politique est également un sujet historique. Cela signifie que chaque idéologie politique moderne correspond à un « grand récit » – une interprétation globale – de l’histoire. L’histoire dans son ensemble est considérée comme créée par l’action d’un certain sujet historique. Il devient alors évident que les idéologies politiques sont des substituts laïques à une interprétation théologique de l’histoire et que les sujets historiques qu’elles posent en principe sont des substituts à la divine Providence, le sujet transcendant de l’histoire. Comme l’a démontré Carl Schmitt, tous les concepts fondamentaux de la politique sont des concepts théologiques sécularisés.
La place du sujet politique – le vide laissé quand Dieu se retire du monde et de l’histoire – est un lieu de contestation entre les différentes idéologies politiques modernes. Chacune se sont battues pour occuper cette place vacante avec leur propre concept de sujet politique. Chacune a affirmé avoir maîtrisé les forces destructrices et créatrices libérées par la modernité et avoir actualisé pleinement la modernité. Le communisme se considérait comme l’étape finale, inévitable et culminante de la modernité, à laquelle le capitalisme industriel n’avait fait que paver la voie. Le libéralisme considère la libération progressive de l’individu ainsi que les processus de sécularisation, de modernisation et de mondialisation comme une nécessité historique. Le fascisme se voyait comme une avant-garde, un mouvement révolutionnaire, rejetait la démocratie libérale bourgeoise comme un résidu dépassé du XXème siècle et affirmait que l’état organique était la seule forme adéquate pour mobiliser les masses dans les sociétés modernes. Le fascisme italien et le national-socialisme allemand ont tous deux modernisé et révolutionné leur pays respectif, ce qui a contribué à leur succès politique. Le fascisme, à ses débuts, a été influencé par le modernisme d’avant-garde du futurisme, qui appelait à la destruction nihiliste du passé et adorait inconditionnellement la technologie moderne et le « progrès ».
(C’est là ce qui amena Evola à rejeter le futurisme comme une forme d’« américanisme » Marinetti rétorqua que ses idées étaient aussi éloignées des siennes que celles d’un Esquimau. Bizarrement – pour quelqu’un qui prétend être un traditionaliste (17). Dugin considère le futurisme comme l’un des éléments admirables du premier fascisme, qu’il souhaite reprendre à son compte)
Chacun de ces systèmes politiques affirmait donc qu’il était la forme la plus appropriée pour, la société moderne technologiquement avancée. Cette forme correspond à un certain type humain, une incarnation d’un certain projet politique, l’« homme de l’avenir » normatif : que ce soit l’homo sovieticus, l’homme nouveau fasciste, le surhomme aryen raciste purifié, ou l’individu bourgeois éclairé (18). En d’autres termes, chacune de ces idéologies ou de ces « théories politiques » posait en principe un sujet normatif comme base de sa vision politique et de son interprétation de l’histoire. La transition vers la modernité dans son plein développement n’était pas seulement une révolution politique, mais aussi une révolution anthropologique, la création d’un « homme nouveau ».
Selon Dugin, dans la crise de la fin de la modernité, outre la race et la classe, l’Etat-nation cesse d’être un sujet politique authentique, même s’il reconnaît que la volonté de préserver la souveraineté nationale est, dans la situation actuelle, un lieu naturel de la résistance à la mondialisation. Le « désouverainisation » de la nation correspond, philosophiquement parlant, à sa désubjectivation. Cependant, Dugin voit cette « désouverainisation » / désubjectivisation comme inévitable et même comme inhérente à la nature même de la nation. Il accepte pleinement l’idée postmoderne que la nation est une construction artificielle, idéologique et politique, une « communauté imaginaire » créée afin d’unifier les sociétés modernes fragmentées. La nation est, à son avis, simplement un simulacre, un substitut artificiel à la totalité perdue de la société traditionnelle (il semble voir la race elle-même comme étant un simulacre moderne de l’« ethnos »). Historiquement, son émergence correspond au moment précis où la société traditionnelle entre en crise. Il s’agit d’un compromis, d’une forme de transition, d’une ruse (19). En outre, il conçoit la nation comme un dispositif pour faciliter la transition de la société traditionnelle pré-moderne à la société civile et libérale moderne. En conséquence, la nation ne peut constituer une force durable de la résistance à la mondialisation libérale. Il considère la nation comme un dispositif de pouvoir adapté à la production d’un certain type normatif, standardisé de sujet politique : l’individu bourgeois (le citoyen). Ce faisant, il détruit les communautés ethniques, régionales organiques (par exemple, par la suppression des dialectes régionaux en Italie et en France et l’imposition d’une langue nationale standardisée) ainsi que la liquidation des derniers résidus des élites traditionnelles (l’aristocratie). Ainsi, le concept d’« ethno-nationalisme » est, à son avis, en fin de compte une absolue contradiction dans les termes : la nation est intrinsèquement « ethnocide ». Elle détruit l’ethnie et la remplace par un « demos ». Le nationalisme, selon Dugin, doit être condamné non seulement parce qu’il a été la cause de tant de guerres, mais parce que la nation elle-même est intrinsèquement violente – violente dans le sens où elle est une construction arbitraire sans fondement transcendant, sacré. Sa violence est la violence de la modernité elle-même (certes, cela est vrai de nombreux pays, peut-être plus particulièrement de la nation d’Israël, qui est une construction artificielle tout à fait moderne, comme l’est sans doute l’idée que les Juifs sont une race unifiée et homogène ou un groupe ethnique). A ce jour, cependant, rien n’indique que l’idée d’un empire eurasien dominé par la Russie serait moins artificielle, violente ou « ethnocide ».
(Le nouvel ordre européen d’après-guerre préparé par la faction dominante de la Waffen SS n’était pas fondé sur l’État-nation, mais sur une fédération paneuropéenne de régions culturellement autonomes. Dugin omet de mentionner ce fait, mais il faut dire que sa caractérisation du National-socialisme est tendancieuse)
Quant à la notion fasciste d’Etat organique, basée sur la philosophie hégélienne de l’Etat, Dugin n’explique pas les raisons pour lesquelles il rejette l’idée crédible qu’elle pouvait convenir au sujet politique. En général, Dugin prend simplement la défaite des deuxième et troisième théories politiques comme axiomatique, sans rien fournir qui ressemble à des arguments de poids. Selon lui, la modernité a été entièrement actualisée dans la société libérale et, par conséquent, les rivalités idéologiques dans la modernité sont terminées. Cette vue s’applique vraisemblablement davantage au communisme qu’au fascisme. La mort du communisme a été, comme l’a écrit Dominique Venner, une « disparition sans gloire ». Son effondrement est dû à sa propre inertie bureaucratique et à son incapacité à gérer le développement économique. En revanche, le fascisme et le national-socialisme ont été des expériences politiques spectaculairement réussies et c’est peut-être pour cette raison qu’ils devaient être détruits militairement par leurs concurrents internationaux. Dugin attribue clairement la défaite de l’Allemagne national-socialiste à ses politiques antirusse et anti-communiste. Comme Dugin considère ces deux politiques comme liées à l’infection du national-socialisme par l’atlantisme et le racisme biologique anglo-saxon, il considère que la défaite de la troisième voie est la conséquence d’erreurs idéologiques et non pas simplement une contingence historique. A ses yeux, outre que le nordicisme national-socialiste était une vulgaire et mauvaise interprétation matérialiste de la doctrine traditionnelle du Nord comme pôle de la tradition, le national-socialisme était anti-communiste et anti-slave parce qu’il était anti-oriental, c’est-à-dire pro-occidental (moderne). Aujourd’hui, selon les eurasistes (qui, à cet égard, sont les héritiers du National-Bolchevisme), les nationalistes européens répètent les erreurs désastreuses des Nationaux-Socialistes allemands, quand ils s’opposent à nouveau à l’« Orient’ sous la forme de l’islamisation. Généralement, les eurasistes tentent de minimiser l’idée d’un « choc des civilisations » ou toute affirmation selon laquelle il existe une nette opposition entre l’Islam et la civilisation européenne. Ils accusent les nationalistes qui considèrent l’Islam comme incompatible avec les valeurs européennes de confondre l’« Europe » avec l’« Occident ». Toute interprétation de l’histoire européenne selon laquelle les valeurs des Lumières sont enracinées dans la tradition européenne elle-même – dans la Grèce classique, par exemple (20) – est accusée de tenter de légitimer l’« Occident » en inventant des précédents historiques et en falsifiant la vraie tradition européenne (21). Le libéralisme a triomphé parce qu’il peut légitimement se targuer d’être l’actualisation la plus réussie des potentialités de la modernité. Le libéralisme a en effet réussi à moderniser l’Ouest à un degré beaucoup plus élevé que le communisme n’a réussi à moderniser les pays du bloc de l’Est, si bien que l’« Occident » et en particulier les Etats-Unis sont aujourd’hui plus ou moins synonymes de modernité. Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme, en utilisant des moyens économiques, a modernisé les sociétés d’Europe occidentale à un degré que n’avait jamais imaginé le fascisme, ce qui fait paraître les idéologies de la troisième voie archaïques et obsolètes en comparaison.
Il est possible que Dugin suive les traces d’Heidegger en voyant le nationalisme une sorte d’« anthropologisme » (cf. « Lettre sur l’humanisme »). Ce que Heidegger veux dire par là, c’est que le nationalisme, comme le marxisme, place l’homme, plutôt que l’Être, au centre de l’histoire. Le nationalisme est un « subjectivisme », dans le sens où il considère l’homme comme sujet de l’histoire. En ce sens, le nationalisme est en effet un phénomène moderne, car la modernité, pour Heidegger, est essentiellement une époque de l’histoire de la métaphysique qui est dominée par la philosophie du sujet. Il part du cogito de Descartes : le sujet rationnel comme fondement solide de la philosophie et de la science. Descartes identifie le sujet avec la raison (ratio). Cette vue est devenue le fondement métaphysique des Lumières et de son anthropologie (22)
Pourquoi Dugin donne-t-il au concept heideggérien de Dasein le rôle central dans la quatrième théorie politique ? Heidegger a élaboré son analyse du Dasein pour essayer de dépasser les abstractions du concept métaphysique de sujet. Par conséquent, son « analyse du Dasein » offre la possibilité d’aller au-delà des idéologies politiques modernes basées sur diverses interprétations du sujet. Le Dasein est au-delà de, ou avant, la division sujet-objet. Le Dasein n’est pas le sujet rationnel comme fondement abstrait de la notion d’homme universel. Le Dasein est la structure historique, spatio-temporelle de l’existence concrète. Le sujet est en dehors du monde et est relié au monde en tant que système d’objets. Le Dasein a toujours existé dans le monde, il y est impliqué, il y lutte. Le monde, pour reprendre l’expression même d’Heidegger, est un ensemble de relations de sens. Chaque chose se réfère à d’autres choses dans une interminable trame circulaire de relations. La relation du Dasein à ces choses est une relation de compréhension et d’interprétation et non (essentiellement) d’objectivation.
Le sujet est la raison, c’est-à-dire qu’il est défini par sa relation à une cause et un fondement ultime (Grund). Le Dasein
est défini par sa relation à la finitude, la mort et l’abîme (Ab-Grund). Cependant, on ne voit pas très bien comment le Dasein, qui, selon Heidegger, n’est précisément pas le sujet, peut être appelé le « sujet » de la quatrième théorie politique. Le Dasein n’est pas un sujet qui impose arbitrairement sa volonté, se crée à partir de rien ou fait librement l’histoire. Il fait partie d’un processus cosmique qui transcende l’homme et son action. L’homme ne décide pas de l’histoire de l’Etre. Heidegger ne se soucie pas de ré-élaborer ou de modifier le concept de sujet, pas plus qu’il ne se soucie de ramener l’homme à « Dieu et à la tradition » comme fondements métaphysiques, mais tente de dépasser la métaphysique elle-même, c’est-à-dire toute pensée en prenant comme « fondement » (Grund) l’Être des êtres. Cela signifie également que Heidegger est loin des conceptions du « traditionalisme ».
Puisque Dugin invoque Heidegger et l’analyse du Dasein, on peut supposer que sa critique du libéralisme et de l’Occident cache une tentative de critique de la modernité en tant que telle (identifiée à l’Occident). La critique heideggérienne de la modernité est liée à une tentative de dépassement de la philosophie du sujet. Pour Heidegger, la modernité, quand les masques humanitaires des Lumières tombent, est le nihilisme technologique et ce nihilisme est la conséquence fatale de la métaphysique occidentale. La métaphysique occidentale est cependant le fondement de la civilisation occidentale dans son ensemble (23).
La critique de Heidegger n’est pas simplement politique. Il critique le bolchevisme, le libéralisme (qui a ouvert la voie au bolchevisme) et d’autres idéologies modernes pour ne pas avoir saisi non seulement leur propre essence, mais l’essence de la modernité elle-même : le nihilisme technologique. L’émancipation du sujet n’est pas le but du développement technologique. C’est tout le contraire – l’émancipation du sujet est un moyen d’émancipation de la technologie. Les dernières lueurs de transcendance se sont éteintes dans le monde, de façon à ce que la technologie puisse poursuivre, en toute liberté et à l’échelle planétaire, l’infini auto-renforcement circulaire de sa puissance productive, aspirant tout dans son tourbillon, sans autre but ultime que la puissance pour elle-même. L’Occident devient das Abendland (24), le côté où le soleil se couche, le royaume de l’obscurcissement du divin, du retrait des dieux. La technologie comme Gestell n’est pas maîtrisée par l’homme (le sujet), mais se révèle être le destin impersonnel de l’Être même. L’homme comme sujet ne peut jamais maîtriser la technologie, mais, comme sujet, il est « soumis » par la technologie, dans la mesure où l’essentiel de la technologie comme Gestell constitue l’homme en tant que sujet. Le développement technologique n’a aucune limite immanente intrinsèque et aucune frontière ne peut y être arbitrairement fixée aussi longtemps que la pensée reste enfermée dans le cadre de la philosophie du sujet (l’humanisme) et du calcul technologique (la déviation ultime du logos occidental) (25). Mais, alors même que la technologie moderne actualise pleinement sa domination, le sujet qu’elle fait naître entre en crise, commence à « disparaître ». Il est liquidé dans un système de relations purement fonctionnelles privées de centre, de normes fixes et de fondements solides. L’essence de l’objet se révèle être une sorte de limite, qui, initialement, était une condition nécessaire, mais n’est plus qu’un obstacle à surmonter. Pour Heidegger, ce seuil, cette crise ultime du nihilisme – provoquée par la technologie elle-même – ouvre la possibilité de penser l’essence de l’homme et de l’Être dans une dimension beaucoup plus profonde, au-delà de l’objet. Au lieu de penser l’homme en tant que sujet, Heidegger essaie de penser l’historicité du Dasein. C’est pourquoi la « vérité intérieure » du national-socialisme signifiait pour lui la confrontation entre la technologie moderne et l’« homme historique » (c’est-à-dire l’homme, mais pas comme sujet).
Pour Heidegger, la modernité occidentale et le matérialisme ne sont pas, comme l’affirment les traditionalistes, la conséquence d’une crise mystérieuse de la société traditionnelle de l’Europe médiévale. Au contraire, il considère le passage du moyen âge à l’époque moderne comme une évolution plutôt que comme une rupture radicale avec le passé traditionnel. Pour Heidegger, la scolastique médiévale, en assimilant à tort le logos grec à ratio et en proposant une synthèse onto-théologique de la philosophie grecque et du christianisme, a préparé le terrain au rationalisme de Descartes. En un sens, Heidegger développe l’idée de Nietzsche que le nihilisme n’est pas tant une rupture avec le christianisme qu’une révélation de l’essence nihiliste du christianisme. En tant que chrétien et traditionaliste, Dugin élude systématiquement l’aspect antichrétien de la pensée de Heidegger, sans être en mesure d’en formuler une critique. Pour Heidegger, comme pour la majorité des révolutionnaires conservateurs, l’origine de la modernité est chrétienne, ou plutôt elle réside dans la synthèse « onto-théologique » du christianisme et de la métaphysique grecque. C’est la conception chrétienne de la « souveraineté » de Dieu sur le monde comme création qui détermine la notion moderne de l’objet, tout comme la notion chrétienne de l’individu libre en relation personnelle avec Dieu et le problème chrétien du salut de l’âme immortelle de tous les individus est à l’origine de l’individualisme de masse moderne. C’est Dieu comme « être suprême » – à la fois causa sui et causa prima, cause première, souverain sur tous les autres êtres et « créateur » du monde – qui est à l’origine du sujet souverain dont le rapport aux choses est celui d’une manipulation et d’une objectivation instrumentale. L’humanisme laïque moderne est onto-théologique: il a son origine non dans la pensée grecque, mais dans le christianisme et l’interprétation chrétienne de la pensée grecque.
En tout cas, à la suite de Heidegger, nous pouvons convenir que la race, dans la mesure où elle est conçue comme une caractéristique purement biologique, humaine, est insuffisante en tant que sujet politique, ou plutôt qu’elle est trop étroitement anthropologique et doit être intégrée dans une conception plus profonde. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de liquider la notion de race. Cela implique le rejet de certaines formes extrêmes de racisme, où la notion biologique de race joue un rôle réducteur analogue à celui du concept marxiste de fondement matériel qui détermine la superstructure idéologique (la culture, la mentalité, etc.) d’une société.
L’homme n’est pas le sujet inconditionné, auto-généré de la métaphysique moderne. L’existence humaine est conditionnée et limitée – les hommes sont, comme l’a écrit Jünger, « les fils de la terre » (26). La race est l’une des nombreuses conditions terrestres de l’existence de l’homme. Un monde historique n’est pas une construction ex nihilo, arbitraire et inconditionnée. Il y a, pour reprendre l’expression d’Heidegger, une lutte entre le monde et la terre – le monde, un espace historique articulé de possibilités et de décisions et les conditions fixées par les forces élémentaires non objectivées de la terre, dont le sang. Le sang prend le sens de destin dans un monde historique (ce qui ne veut pas dire que ce soit une construction historique et sociale arbitraire). Pour Heidegger, les limites fixées par les potentialités biologiques des êtres humains ne sont pas des créations historiques arbitraires – ce qui est historique est la figure ou la constellation de relations particulières qui leur donne un sens.
Nous pouvons également noter que le concept statistique de race auquel se réfèrent les racistes réalistes d’aujourd’hui est très différent des théories raciales nationales-socialistes, qui étaient fondées sur l’idée de pureté raciale (27) et qui, dans la forme qu’elles revêtent aujourd’hui (28), ne suffisent pas en tant que telles pour rendre compte d’une manière globale de la spécificité de notre civilisation ou de notre culture, ni des autres civilisations ou des autres cultures. Les différences entre la mentalité des Américains d’origine européenne et la mentalité des Européens le soulignent clairement (29). Intuitivement, cependant, nous comprenons que la race joue un rôle dans le caractère général des civilisations et que la recherche génétique confirmera de plus en plus cette intuition à l’avenir.
Dugin considère le concept marxiste de classe comme utile et « très intéressant » comme outil pour la critique idéologique des mystifications de la société bourgeoise libérale. Toutefois, il considère le matérialisme marxiste comme réducteur et reconnaît que la classe n’est plus aujourd’hui un prétendant crédible à la subjectivité politique (c’est-à-dire à l’action), car la structure de classe de la société s’est en grande partie dissoute (probablement à la suite de l’atomisation et de l’embourgeoisement de la société dans son ensemble – ainsi que des développements technologiques). Il reconnaît également que les conflits ethniques sont souvent à l’origine de la lutte des classes et non l’inverse. On se demande pourquoi Dugin ne peut pas, dans le même esprit, reconnaître que le concept de race est également légitime du point de vue de la science et heuristiquement utile, quitte à en rejeter une application trop réductrice. À mon avis, cela est lié au fait que c’est un idéologue et non un authentique penseur. L’eurasisme est une idéologie spécialement conçue pour répondre aux ambitions géopolitiques de la Russie contemporaine. La Russie est un empire multiracial et multiculturel et l’identité russe est, depuis la « grande guerre patriotique » contre l’Allemagne, profondément antifasciste.

Giuliano A. Malvicini, « Race, « Ethnos » and « The Fourth Political Theory » » –
http://democratia-mortui.blogspot.co.uk/2014/04/race-ethnos-and-fourth-political-theory.html, traduit de l’anglais par B. K.

(*) Voir, par exemple, L. Delattre, A Spy at the Heart of the Third Reich.
(**)Le procès des membres de Nationalsozialistischer Untergrund s’est tenu à Munich en mai 2013. Le groupe était accusé de meurtres à caractère raciste. Il s’est rapidement avéré qu’un certain nombre des membres étaient des informateurs de la police et qu’ils avaient incité les autres à commettre des crimes à caractère raciste ( http://voiceofrussia.com/2013_05_07/Neo-Nazis-trial-in-Germany-Several-NSU-members-were-informers-lawyer/) Dix ans auparavant, un des co-fondateurs du NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) avait dû admettre à la cour qu’il était « depuis le premier jour » un informateur des services secrets allemands (http://www.wsws.org/en/articles/2002/01/npd-j30.html.
(***) http://www.theoccidentalobserver.net/2014/05/alexander-dugins-4-political-theory-is-for-the-russian-empire-not-for-european-ethno-nationalists/ (traduit en français à http://jeune-nation.com/2014/05/la-4e-theorie-politique-dalexandre-douguine-est-pour-lempire-russe-pas-pour-les-ethno-nationalistes-europeens-par-domitius-corbulon/), que nous venons de découvrir, la rejoint pleinement, jusque dans sa conclusion. Incidemment, dans les pays de l’Ouest où Dugin remporte un certain succès, il est trop peu connu que son père était membre du KGB et que, à la fin des années 1980, il a fait partie de Pamyat, un groupe d’agitateurs nationalistes que d’aucuns ont soupçonné d’avoir été, sinon créé, du moins appuyé par le KGB (http://www.refworld.org/docid/3ae6abb558.html). Pour ce qui est de l’eurasisme, il n’est peut-être pas inutile de savoir que Nikolai Sergueïevitch Troubetzkoy (1890-1930), l’un des instigateurs de l’eurasisme et aussi l’un des meneurs de l’insurrection des Décembristes en 1825, était, comme son père et son grand-père, un franc-maçon (voir Fr. Dennis Stoks, Russian Freemasonry)

1. Les stoïciens et en particulier le phénicien Zénon de Citium, formé à l’école des sophistes, ne disaient pas autre chose. Ed.
2. Dugin a beau jurer ses grands dieux que « l’eurasisme n’est pas un universalisme ; c’est un patriotisme de la terre, du Heartland (sic), du Grand Continent. L’eurasisme ne s’adresse pas seulement à la Russie, mais à tous les peuples eurasiens qui veulent conserver leur identité et leur dignité », cette envolée est démentie par la volonté eurasianiste de faire alliance avec des factions antilibérales d’origine nord-africaine ou sub-saharienne, à moins, bien sûr, que les Maghrébins et les noirs africains fassent partie des peuples eurasiens. En pratique, cette alliance utopique signifie un mondialisme à l’envers. Au fond, le libéralisme et l’eurasisme considèrent tous deux tous les peuples comme dépendants les uns des autres et comme constituant une seule communauté humaine. La communauté humaine du libéralisme est formée par la canaille d’en haut ; la communauté humaine de l’eurasisme, de la racaille d’en bas. Ed.
(3) La « gauche » et la « droite », après avoir fait illusion jusqu’au milieu du XXème siècle, se distingue aujourd’hui si peu idéologiquement et politiquement, comme le souligne d’ailleurs plus haut l’auteur de l’article, que l’on ne peut pas donner tort à Dugin sur ce point. Ed.
(4) Les citations de La Quatrième théorie politique sont ici traduites de l’anglais. Ed.
(5) Au début du XXème siècle, l’essayiste, historien et philosophe Coudenhove-Kalergi, l’un des pères de l’Europe, comme il y eut les pères de l’Eglise, déclarait déjà : « L’homme, dans un proche avenir, sera un métis. », plus exactement un « eurasiatico-négroïde », « dont l’apparence extérieure sera semblable à celle de l’Ancienne Egypte [et qui] remplacera la diversité des peuples par la diversité des individus ». Il est vrai que l’individu en question était lui-même un métis : austro-japonais, pour ne rien gâcher. Ed.
(6) Voir A. Dugin, « La magique désillusion d’un intellectuel nationaliste ». Outre que les observations judicieuses qu’a faites J. Evola sur les ressemblances entre les Etats-Unis et l’URSS n’ont apparemment pas retenu l’attention de Dugin, nombreux sont les compatriotes de celui-ci qui, en visite aux États-Unis, ont remarqué et souligné les affinités de l’États-Unien et du Russe. « Aucune autre nation, a déclaré l’acteur russe et directeur de théâtre Stanilavsky, n’est aussi profondément attachée à [l’art] que l’Amérique et, à cet égard, les âmes russe et américaine sont proches ». (L. Senelick, Stanislavsky: A Life in Letters, p. 446) Dale E. Peterson, professeur d’anglais et de russe de l’université d’Amherst, dans le Massachusetts, établit des parallèles entre les âmes afro-américaine et russe (voir D. Pesman, Russia and Soul: An Exploration). Ed.
(7) Les vues traditionnelles des anciens Romains et des anciens Scandinaves sur ces questions n’étaient pas moins normatives que celles de ces races ; l’émancipation de la femme, l’acceptation de l’homosexualité et le passage de l’éducation du caractère à une éducation purement livresque furent les conséquences d’une sémitisation de leur société respective. Des musiciens travestis et des musiciennes travesties distrayaient les souverains mésopotamiens 3500 ans avant qu’un travesti ne gagne le concours 2014 de l’Union européenne de radiotélévision et n’émoustille au passage les membres du pseudo-parlement pseudo-européen. Alors qu’il est démontré que l’efféminement bénéficiait d’une certaine reconnaissance publique et institutionnelle dans la société préislamique et dans les premiers temps de la société islamique arabe, les travestis, aussi sémitisée que ce soit l’Europe, n’y ont – pas encore – ce statut (« Effeminates of Early Medina », Journal of the American oriental Society, vol. 111, n°4, octobre-décembre, 1991, p. 671-693 ; « Gender Irregularity as Entertainment : Institutionalized Transvestism at the Caliphate Court in Medieval Bagdhad », in S. Farmer, Gender and Difference in the Middle Ages, S. Farmer, C. Braun Pasternack éds., p. 45-72.). D’autre part, il est établi que la culture dont est sorti l’islam connaissait le « culte des éphèbes » et que les pratiques homosexuelles y étaient vues comme un symbole de statut social – un signe de richesse et / ou de puissance, si bien qu’il n’est pas étonnant que de telles pratiques aient été fort répandues plus tard parmi les musulmans riches et l’élite du monde islamique (http://trace.tennessee.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1231&context=utk_chanhonoproj). Pour ne pas parler de celles dont le nom est composé avec le suffixe en –philie. Un des mythes les répandus dans l’Afrique moderne est que l’homosexualité n’est pas une pratique culturelle indigène, mais un problème dû à la présence blanche, voire arabe, sur ce continent. Toutefois, une recherche érudite a montré la prépondérance non seulement de comportements homosexuels dans un grand nombre de sociétés africaines traditionnelles, mais aussi l’importance de modèles de formation de l’identité et de cosmogonies indigènes qui infirment l’idée que ce type de sexualité ne se serait développé qu’au contact de culture étrangère (S. Gikandi, Encyclopedia of African Literature, p. 311). Sur le plan moral comme sur les autres plans, le blanc n’a aucune leçon à recevoir. Enfin, Dugin, favorable aux droits des homosexuels, manque de logique dans la pensée, lorsqu’il voit dans le soi-disant refus de l’homosexualité des noirs un signe de leur supériorité spirituelle sur les blancs.
En ce qui concerne l’affirmation très-chrétienne de Dugin et des eurasistes selon laquelle l’« Occident » est « le Mal », elle fait écho aux diatribes des slavophiles du XXème siècle contre « L’Occident pourri », qui, cela ne manque pas de piquant, trouvent elles-mêmes leur origine dans « la critique des Romantiques allemands des Lumières, de certains aspects de la Révolution française et des tout débuts de la pensée technique et matérialiste moderne. » (E. Benz, The Eastern Orthodox Church: Its Thought and Life, p. 190). De même, aujourd’hui, l’islam, non sans un certain toupet, accuse “Occident” de tous les maux. Ed.
(8) En quoi Dugin suppose, en bon traditionaliste, que, horrisco audiens, la race blanche et la race noire ont la même tradition, naturellement « primordiale ». Ed.
(9) « The very similar responsibility is connected with the act of eating animal food ». Dugin veut probablement dire « meat » (« viande »), mais écrit « animal food » (« nourriture pour animaux »), lapsus d’autant plus révélateur qu’il est commis par un individu qui n’est pas loin d’être partisan du cannibalisme. De toute façon, en ce qui concerne les citations de textes écrits par Dugin en anglais, nous avons pris le parti de respecter la syntaxe, s’il est permis d’employer ce terme ici, l’expression et le style de l’auteur, dans la mesure et dans la seule mesure où cela ne gêne pas la compréhension de ses formulations. Ed.
(10) « without noticing it or denying its cannibal nature ». Ici, Dugin ne paraît pas suivre son propre raisonnement. Logiquement, il ne peut vouloir dire que la chose suivante : « without noticing it or acknowledging its cannibal nature » (sans s’en apercevoir et sans reconnaître son caractère cannibale). Ed.
(11) La référence n’est pas donnée. Ed.
(12) Précisément, il s’agit de métaphores, de mé-ta-phores. Cela dit, le Rig-Veda a subi très tôt l’influence de la littérature tamoule. Ed.
(13) Diogène le cynique lui aussi trouvait beau et pur le cannibalisme, le pacifisme, la prostitution, la mise en commun des femmes, etc. Le phénicien Zénon de Citium lui aussi trouvait beau et pur pour un homme de manger la chair de ses parents morts. Chrysippe, son disciple, ajoutait que l’observation de la manière dont les animaux vivent prouve qu’aucun acte n’est déplacé, ce qui prouve qu’il aurait gagné à moins écrire et à observer davantage les animaux. Ed.
(14) B. Lincoln, Death, War, and Sacrifice, p 142.
(15) In C. Ponting, Churchill, p. 254. Ed.
(16) L’analogie n’est que partiellement et même superficiellement valable, dans la mesure la classe est un concept purement quantitatif, tandis que la race est un concept potentiellement qualitatif. Ed.
(17) « Tout « traditionaliste » d’intention doit normalement s’affirmer « antimoderne », mais il peut n’en être pas moins affecté lui-même, sans s’en douter, par les idées modernes sous quelque forme plus ou moins atténuée, et par là même plus difficilement discernable, mais correspondant pourtant toujours en fait à l’une ou à l’autre des étapes que ces idées ont parcourues au cours de leur développement » (R. Guénon). Ed.
(18) D’un autre côté, il convient de faire observer que toutes les sociétés du passé ont également eu leur « type », leur « figure », de Sparte à Rome, de la Chine à l’Egypte en passant par l’Europe chrétienne du « moyen âge » chrétien, même s’il n’y était pas l’objet d’une formulation : il était et, nolens volens, se perpétuait : il n’y avait donc aucune raison de le mettre en formule. Le concept d’« homme nouveau » a une origine biblique.
(19) Le nationalisme est une doctrine fondée sur l’exaltation de l’idée de patrie ou de la nation et un mouvement politique d’individus qui sont conscients de constituer une communauté nationale en vertu de facteurs, culturels ou linguistiques, qui les lient. Bien que tout le monde accepte plus ou moins cette définition minimale du nationalisme, le nationalisme a assumé diverses formes, qui se révèlent être difficiles à classer. En général, leur classification est fondée sur la distinction entre le nationalisme libéral-démocratique qui s’affirme en Europe au cours de la première moitié du XIXème siècle et le nationalisme de la deuxième moitié de ce siècle. Celui-là concevait la nation comme une coexistence de la communauté avec les autres nations sur la base de la paix et de l’égalité (ce point de vue est typique, par exemple, de Mazzini), tandis que celui-ci, lié à la réaction contre la démocratie parlementaire et contre l’idéologie démocratique et libérale, promouvait une identité et une culture nationale et impliquait une croyance en la supériorité d’une nation sur les autres. Le premier apparaît comme une forme de transition, qui accompagne le passage du pouvoir politique de l’aristocratie à la bourgeoisie ; c’est le degré précédant immédiatement les formes internationales de collectivisme économique prolétarien et la dissolution de toutes nations dans une seule communauté humaine, même si, pour les besoins de la cause mondialiste, les nations, vidées de toute souveraineté, continuent d’exister formellement. Le second, s’appuyant sur ce qu’il reste de conscience nationale, peut, à condition d’être dirigée par des nationalistes, constituer un coup de frein au mondialisme et permettre de reconstituer un Etat digne de ce nom. Dugin a raison de critiquer et de rejeter le premier, encore que, de la part d’un national-bolcheviste, ce rejet et cette critique ne manquent pas d’incohérence. Il ne voit pas, ou fait semblant de ne pas voir, le second, qu’il connaît cependant par sa lecture de J. Evola. Ed.
(20) Si les « valeurs des Lumières » sont assurément « enracinées… dans la Grèce antique », c’est-à-dire dans la philosophie de la Grèce antique, c’est se mettre le doigt dans l’œil jusqu’au coude que d’identifier la philosophie dite « grecque » aux valeurs, ne disons pas européennes, puisque le terme est anachronique, mais, dans un sens typologique, aryennes : https://elementsdeducationraciale.wordpress.com/2013/10/01/la-liberte-un-concept-desclaves-2/). Paradoxalement, les nationalistes de cet acabit défendent l’Europe sur la base de valeurs ou de concepts qu’ils ignorent être d’origine sémite et, par conséquent, ne la défendent pas effectivement, mais contribuent à la miner encore plus. Ed.
(21) Paradoxalement, Dugin, qu’il s’en rende compte ou non, n’a pas tort, dans la mesure où la il se pourrait bien que ce qui est désignée sous le nom de « tradition européenne » ne soit pas aussi blanche que l’on a tendance à le croire aujourd’hui (que l’on réfléchisse bien au fait que le nom d’« Europe » est celui d’une princesse phénicienne, qu’il n’a jamais servi à désigner notre continent dans l’antiquité, qu’il été remis à la mode à la fin du VIIIème siècle par les ecclésiastiques imprégnées de culture levantine de l’entourage très-chrétien de Charlemagne et que ce n’est qu’au XVIème qu’il a commencé à être employé pour désigner l’ensemble de notre continent. Quant au terme « européen », il est attesté pour la première fois, sous sa forme adjectivale (europenses), dans L’Histoire Auguste d’Ammien Marcelin, où il n’est pas employé dans le sens moderne, pour ne réapparaître dans la littérature qu’au VIIIème siècle, sous la plume d’un auteur mozarabe (c’est-à-dire un chrétien espagnol qui, pendant la domination arabe, avait conservé, en échange d’une allégeance, le libre exercice de son culte), qui s’en sert pour qualifier les troupes de Charles Martel qui ont défait l’armée arabe musulmane à la bataille de Tours et auquel, parce que ces troupes représentaient la chrétienté, il semble donner un sens religieux : les Europenses seraient donc les chrétiens. Coudenhove-Kalergi n’y va pas par quatre chemins : « Le christianisme, préparé éthiquement par les Esséniens juifs (Jean) et spirituellement par les Alexandrins juifs (philo), était un judaïsme régénéré. En tant que chrétienne l’Europe, du point de vue de l’esprit, est juive ; en tant que morale, l’Europe est juive. » « Presque toute l’éthique européenne est enracinée dans le judaïsme. Tous les protagonistes d’une morale, religieuse ou non, depuis Augustin jusqu’à Rousseau, Kant et Tolstoï, étaient des juifs d’élection au sens intellectuel ; Nietzsche est l’unique moraliste non juif, l’unique moraliste païen d’Europe ».
(22) Elle était déjà en germe chez un certain nombre d’écoles philosophiques de l’antiquité. Ed.
(23) Aussi paradoxal que cela puisse paraître à ceux qui se laissent imposer la terminologie de l’ennemi et vont jusqu’à la faire inconditionnellement, spontanément, leur, « occidental » est, au mieux, un terme purement géographique et n’est en aucun cas superposable à celui de « blanc », comme le suggèrent les considérations développées dans les deux précédentes notes et celles qui suivent. Ed.
(24) L’origine du terme « Occident » (lat. occidens) appelle quelques remarques. Comme celui d’« Europe », il ne désignait aucun lieu géographique précis en latin et n’a revêtu ce sens qu’à l’époque où notre continent est devenu très-chrétien, servant à désigner la partie de l’empire romain qui était situé à l’Ouest, par opposition à celle qui était située à l’Est. Il était déjà péjoratif. En effet, les premiers chrétiens, comme les eurasistes le font aujourd’hui, croyaient que les démons, Satan, etc., demeuraient à l’Ouest. Lactance divisait le monde en deux, l’Est, la région de Dieu et l’Ouest, la région du Mal ; Ambroise parle dans le même sens. A partir du IIIème siècle, le baptême est précédé d’une formule de « renonciation au diable : c’est tourné vers l’Ouest que celui qui s’apprêtait à recevoir ce sacrement récitait la formule de « renonciation au diable » et c’est tourné vers l’est qu’il faisait sa profession de foi (« Dans les mystères du baptême, nous renonçons d’abord à celui qui est en Occident et qui meurt en nous avec les péchés ; et tournés à l’Orient, nous faisons un pacte avec le Soleil de justice en lui promettant de le servir » (Jérôme, in Annales de l’Académie Royale d’Archéologie de Belgique, Vol. 25, p. 596 ; dans l’orthodoxie grecque, le catéchumène doit en outre élever les mains comme pour repousser Satan) ; de même, c’est tourné vers l’Ouest que le « possédé » était exorcisé. De là l’orientation des édifices chrétiens, dès les premiers siècles de l’Eglise. A partir du VIe siècle, les tours ouest des édifices chrétiens étaient dédiées à Saint Michel, le chef des croyants et le pourfendeur des démons et des diables, afin de protéger l’entrée des édifices de ceux-ci et des « païens » ; jusqu’à la fin du VIIème siècle, le prêtre, le regard tourné vers le front de l’autel et l’entrée de l’église, prie ad Dominum vers l’Orient et donc aussi vers les fidèles en prière, tournés eux-mêmes vers l’Orient ; jusqu’au XVème siècle, tout édifice religieux est adapté à une prière orientée vers l’Orient. L’idée que l’Oriens correspond au Bien et l’Occidens au Mal et que l’Occidens doit être combattu au nom de l’Oriens se trouve dans des poèmes commandités par des rois carolingiens, par exemple dans les deux poèmes épiques composés en vieux-saxon que sont le Heliand (ou Poème de la vie de Jésus) et Die altsächsische Genesis.
Il faut également rappeler, en particulier aux tiers-mondistes qui voient dans le sens du terme d’« Occident » un signe du caractère maléfique du blanc, que Maghreb (arabe : المغرب al-Maghrib) signifie « le Couchant » et que, en toute logique, pour un habitant du « Levant », est occidental tout territoire situé à l’Ouest du Proche-Orient, de l’Islande au Sénégal, du Canada au Pérou. Ed.
(25) Si la technologie, dont des générations d’Européen de souche, flattés par l’enseignement scolaire qu’ils ont reçu, se sont flattées d’avoir été les inventeurs et dont les méfaits sont savamment utilisés depuis quelques décennies par les médias pour les culpabiliser, s’est bien développée sur notre continent, cela ne signifie évidemment pas que ses prémisses aient germé dans le cerveau de blancs, pas plus que l’exhumation d’un avion en bois daté de 2300 avant notre ère dans le temple d’Abydos cinq ans avant qu’un des frères Wright fasse le premier vol motorisé contrôlé d’un avion ne signifie qu’il ait été conçu par des Égyptiens ou que la découverte d’une pile électrique vieille de 2000 ans dans les environs de Bagdad il y a quelques années implique que ses concepteurs aient été de race sémite : les races, les ethnies, les individus, ont migré au cours des siècles, rien ne dit, tant que des recherches archéologiques ne l’établissent pas, que le lieu X où est découvert un artefact Y à une époque Z était habité à l’époque où il a été conçu par des individus de la même race que celle qui y habite à l’époque de la découverte ; mais : dans la période historique, il existe des preuves qu’un grand nombre des inventions qui ont été attribuées à des blancs depuis deux siècles dans le domaine de la technologie ne sont en réalité que des applications de procédés qui avaient été mis au point par des non blancs. Ed.
(26) Plus exactement, le « Travailleur » « est le fils de la terre », l’« enfant de Prométhée ». Depuis Goethe qui avait un ancêtre noir, nous savons tous que l’« homme occidental », l’homme blanc, est prométhéen par nature. Nous savons moins que Prométhée, en sa qualité de Titan, nous ramène aux premiers colons de la Grèce, les Pélasges, dont les rites, les coutumes et les croyances montrent qu’ils n’étaient pas un peuple d’origine indo-européenne.
(27) Le concept de pureté raciale est au National-socialisme ce que la santé est au malade : de même qu’A. Hitler, comme l’attestent certains passages de Mein Kampf, était parfaitement conscient que le peuple allemand était loin d’être racialement pur, mais n’entendait pas le laisser continuer à s’abâtardir, ainsi le malade, tout en ayant conscience de son état, loin de souhaites que son état s‘aggrave, voudrait retrouver la santé.
(28) Les Waffen SS ne sont certes pas responsables des interprétations plus ou moins fantaisistes que des dilettantes ont données de leurs principes après-guerre. Ed.
(29) Peut-être ces différences ne sont-elles pas étrangères au fait que, comme le remarquait W. Sombart en son temps, l’Amérique est un pays juif jusque dans ses moindres recoins et l’américanisme un « esprit juif distillé », même si entre-temps les peuples dits européens ont largement rattrapé leur retard sur les Etats-uniens à cet égard. Ed.

Publicités
Cet article, publié dans études asiatiques, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s