Sources inconnues

Adolf Hitler est aujourd’hui sans conteste la personnification du Mal avec une majuscule dans la propagande des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et dans ce qui tient lieu d’esprit à ceux qui sont sensibles aux influences de cette propagande. La diabolisation d’Hitler commença dès 1945 et, en fait, même un peu avant, dans la culture populaire américaine (i). A. Bullock donna le ton en 1952 avec Hitler: a Study in Tyranny : Hitler était diabolique et la défaite du Troisième Reich et la destruction de l’Allemagne qui s’en était suivie avaient marqué le triomphe des forces du Bien sur les forces du Mal. Il n’était pas un historien qui ne souscrivait à ce tableau dans le camp des vainqueurs. Au début des années 1960, une littérature de seconde main apporta son concours à cette entreprise de diabolisation, en créant le mythe des racines occultes du National-socialisme. Au cours des deux dernières décennies du XXe siècle, ce mythe a pris une place importante dans la mythologisation du régime national-socialiste, d’autant plus importante que l’Université a laissé faire. Au milieu des années 1980, cependant, un universitaire britannique, Nicholas Goodrick-Clarke (1953 – 2012), publia un ouvrage intitulé Les Racines occultes du Nazisme, une étude documentée de « la vie, (d)es doctrines et (des) pratiques cultuelles des ariosophistes » de la Vienne de la fin du XIXe siècle et « de leurs successeurs en Allemagne, qui combinèrent le nationalisme allemand völkisch et les théories raciales aryennes avec l’occultisme ». Or, son contenu ne correspond pas tout à fait à son titre et on pourrait même penser qu’il en constitue, au moins en partie, une négation. En effet, l’auteur en arrive à la conclusion que « Les livres écrits sur l’occultisme nazi entre 1960 et 1975 étaient généralement sensationnalistes et fort peu documentés. La plupart des auteurs montraient une ignorance complète des sources primaires et chaque nouveau venu dans le genre répétait des inexactitudes et des affirmations absurdes, à tel point qu’elles donnèrent naissance à une abondante littérature entièrement basée sur des « faits » controuvés concernant la puissante Société Thulé, les liens nazis avec l’Orient et l’initiation occulte d’Hitler. » Dans Les Racines occultes du Nazisme, la réfutation des témoignages fantaisistes de la littérature de gare sur le national-socialisme se trouve essentiellement dans les notes. Elle est tellement périphérique qu’il aurait été plus appropriée de donner au livre le titre sobre de la thèse de doctorat dont il est issu : The ariosophists of Austria and Germany 1890-1935: Reactionary political fantasy in relation to social anxiety. La thèse de Goodrick-Clarke est que le national-socialisme a des racines occultes et qu’elles se trouvent dans l’ariosophie au sens générique du terme.

Au contraire, l’étude proprement dite du mythe des « racines occultes du national-socialisme » est au cœur de « Nationalsozialismus und Okkultismus » (ii), un essai de Hans Thomas Hakl publié en annexe de Die okkulten Wurzeln des Nationalsozialismus (2004), l’édition allemande des Racines occultes du Nazisme. Méthodologiquement, elle est beaucoup plus satisfaisante. Elle cherche à établir s’il est possible de soutenir que le national-socialisme était fondé sur des enseignements occultes et sur des liens avec des groupes occultes ou des individus liés à l’occulte et qu’il dut son ascension et son accession au pouvoir à des influences d’ordre occulte et, en ce qui concerne les représentants du national-socialisme dont il est avéré qu’ils adhérèrent à telle ou telle doctrine ésotérique et même à tel ou tel groupe occulte, si l’adhésion à cette doctrine ou l’appartenance à ce groupe conditionna leur action politique.

Tels sont les principes méthodologiques que nous adopterons pour conduire notre recherche. Nous reprendrons les conclusions de son étude critique des sources et nous les compléterons, soit par des matériaux qu’il n’avait pas pris, ou n’avait pas jugés opportun de prendre, en compte, soit par des documents qui ont fait surface ou des livres qui sont sortis depuis sa publication. Si très peu de nouveaux documents ont pu être versés au dossier au cours des vingt dernières années, celles-ci ont vu une multiplication des ouvrages sur le mythe des « racines occultes du National-socialisme » : la plupart se contentent de recycler à leur sauce les sources de seconde main de la littérature fantaisiste antérieure, rares sont ceux qui le remettent en cause d’après des sources fiables.

Dans un premier temps, nous réexaminerons les principaux ouvrages qui rapportent les rumeurs, les anecdotes et les témoignages qui ont permis d’associer Hitler et ses subordonnés à l’occulte : René Freund, Braune Magie ? Okkultismus, New Age und Nationalsozialismus (Picus, Vienne, 1995), Peter Orzechowski, Schwarze Magie – Braune Macht (Peter Selinka, Ravensburg, 1990), E.R. Carmin, « Das schwarze Reich: Okkultismus und Politik im 20. Jahrhundert »(Édition Magus, Bad Münstereifel, 1994), Detlev Rose, Die Thule-Gesellschaft : Legende, Mythos, Wirklichkeit (Grabert, Tübingen, 1994), Giorgio Galli, Hitler e il nazismo magico : le componenti esoteriche del Reich millenario (Rizzoli, Milan, 1993, première édition 1989), Ernesto Milà, Nazisme et ésotérisme (Pardès, Puiseaux, 1990, édition originale: Nazismo y esoterismo, Barcelone, s.d.), Ken Anderson, Hitler and The Occult (Prometheus Books, Amherst, 1995) ; nous reconsidérerons ensuite la littérature historique concernant les groupes et les personnalités les plus importants du Troisième Reich qui ont été associés à l’occultisme, en essayant d’évaluer leurs croyances occultes ; enfin, nous nous intéresserons à l’origine du mythe de l’« occultisme national-socialiste » et nous montrerons que Louis Pauwels et Jacques Bergier n’en sont pas les créateurs dans leur best-seller Le Matin des magiciens, mais que, pour l’écrire, ils ont exploité des sources antérieures.

Le Matin des magiciens peut être considéré comme l’ouvrage qui a inauguré l’« occultisation » du National-socialisme. Dans une seconde phase, les hypothèses tendancieuses et racoleuses de Bergier et de Pauwels ont été présentées comme des certitudes dans toute une série de livres aux titres tous plus ronflants les uns que les autres. Une troisième phase a débuté vers le début des années 1990, sous l’impulsion de la « théorie du complot » et probablement aussi sous la pression des nécessités économiques auxquelles est soumise la production éditoriale. Le goût de la nouveauté est sans doute pour beaucoup dans le fait que les théoriciens du complot se sont mis à voir des « Nazis » partout, y compris dans les gouvernements et les administrations des pays qui s’étaient coalisés contre le Troisième-Reich au début des années 1940. Plus ou moins paradoxalement, le mythe des « racines occultes du Nazisme » tend donc à s’étendre aux vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.

Cette tendance nous conduira à examiner la question des liens éventuels entre le régime britannique et des groupes ou des figures occultes. L’histoire politique des îles britanniques apparaît depuis le « moyen-âge » comme celle d’une lente, mais inexorable, marche royale vers le gouffre démocratique. La Grande-Bretagne n’a pas connu d’autre régime que la monarchie, devenue limitée en 1660 et constitutionnelle en 1689, si ce n’est une brève période républicaine entre 1649 et 1660. Les choses se présentent donc différemment. Ici, il ne saurait être question d’étudier l’attitude de tous les monarques britanniques et de leur entourage à l’égard de l’occulte. Nous nous limiterons à l’examen de quelques-unes des entités soupçonnées d’avoir joué un rôle occulte dans l’histoire britannique, en adoptant les mêmes principes méthodologiques que dans l’étude du mythe des racines occultes du national-socialisme.

Depuis quelques années, la royauté britannique fait l’objet d’accusations d’occultisme, voir de satanisme, en raison des nombreux scandales sexuels particulièrement sulfureux dans lesquels sont ou étaient impliquées certaines célébrités britanniques plus ou moins proches de certains membres de la famille royale. Nous ne nous aventurerons pas sur ce terrain. Nous nous limiterons à l’examen de quatre cas particulièrement symptomatiques : l’illustre John Dee, l’infâme « Hellfire Club » de Sir Dashwood, le fameux Ordre hermétique de l’aube dorée et, dans le care de l’affaire Hess, le célébrissime Ian Fleming. Nous chercherons à établir d’après les rares sources documentaires disponibles si la réputation d’occultiste du premier, du deuxième et du quatrième est justifiée. Celle de John Dee a été alimentée dans l’après-guerre par Richard Deacon, John Dee. Scientist, Geographer, Astrologer and Secret Agent To Elizabeth I (Frederick Muller, Londres, 1968) (iii) ; celle du « Hellfire Club » est fondée sur Ronald Fuller, Hell-fire Francis (Chatto & Windus, Londres, 1939), Donald McCormick, The Hellfire Club (Jarrold, Londres, 1958), D. P. Mannix, The Hellfire Club (Four Square, Londres, 1961) ; celle de Ian Fleming sur : Richard Deacon, History of the British Secret Service (Frederick Muller, Londres, 1979), Donald McCormick, 17f : The Life of Ian Fleming (Peter Owen, Londres, 1993) ; la tâche sera compliquée par le fait que McCormick affirme s’appuyer sur un réseau informel d’informateurs. Quant à l’Ordre hermétique de l’aube dorée, il est établi, y compris par des clichés photographiques, que ses membres avaient une doctrine occulte et se livraient à des pratiques occultes. Nous nous servirons de ce cas typique pour montrer que l’occultisme et l’ésotérisme peuvent servir de paravent à des conceptions révolutionnaires.

Dans l’essai susmentionné de H. T. Hakl, les termes d’« occulte » et d’« occultisme » sont utilisés dans le sens de « secret » et plus particulièrement de « forces surnaturelles ». Ils seront utilisés ici aussi dans le sens de « secret », mais nullement dans celui de « forces surnaturelles ». En effet, les forces qu’étudient les sciences occultes n’appartiennent pas au domaine proprement spirituel et donc surnaturel, mais à la vie psychique, qui, en tant que « monde intermédiaire » entre le spirituel et le corporel, comprend des phénomènes, des processus qui relèvent, soit du plan qui lui est immédiatement supérieur, soit du plan qui lui est immédiatement inférieur. Les influences qui agissent dans ce domaine peuvent entraîner ceux qui s’y aventurent sans qualifications précises vers des états supra-humains comme vers des états infrahumains (iv).

I. Le national-socialisme et l’occultisme : démystifier le mythe
1. Brefs comptes-rendus de lecture des principaux ouvrages sur le mythe de l’occultisme national-socialiste

Le livre de René Freund procède à une analyse historique rigoureuse. Il montre dès le début la relation entre les théories théosophique d’Helena Blavatsky et la doctrine nationale-socialiste de la race, mais sans faire l’erreur d’imaginer que la théosophie fut à l’origine du mouvement national-socialiste.

L’auteur se concentre sur les divers mouvements et les diverses personnes qui sont généralement présentés comme des preuves des liens entre le national-socialisme et l’occultisme. Ainsi, il examine l’ariosophie, la Société Thulé, Rudolf von Sebottendorf, Karl Haushofer et Hans Hörbiger, sans trouver aucune preuve qu’ils aient eu une quelconque influence occulte décisive sur le national-socialisme ; bien au contraire, la plupart des témoignages apportés à l’appui de la thèse d’un lien occulte entre ces mouvements ou ces personnes et le national-socialisme se révèlent tous inconsistants après un examen plus approfondi. Néanmoins, l’auteur mentionne en même temps de nombreux autres témoignages, dont aucun n’est cependant vraiment nouveau, qui montrent que certaines théories ésotériques réussirent à trouver une certaine place dans le mouvement national-socialiste.

Il est intéressant de noter dès à présent que Freund affirme que « la propagande alliée a eu une grande influence sur l’apparition de ces récits sur l’occultisme » (p. 67).

L’ouvrage de Peter Orzechowski, qui ressemble à celui de René Freund par sa structure, ne peut pas, même avec la meilleure volonté du monde, être considéré comme aussi fiable. Trop souvent, son désir de trouver quelque chose d’intéressant dans ses sources le conduit à les interpréter abusivement. En outre, il cite sans arrêt des auteurs comme Hermann Rauschning, Joseph Greiner et même Trevor Ravenscroft, dont il est facile de montrer les contradictions et les affirmations historiquement impossibles.

Orzechowski détecte une influence certaine de l’occultisme sur le National-socialisme, même s’il faut reconnaître qu’il écarte les charlataneries les plus grossières et remet en question plus d’une interprétation occultiste.

Le livre d’E.R. Carmin, basé en partie sur son Guru Hitler, (Zurich, 1985), appartient au genre de la « théorie du complot ». Cent cinquante pages envisagent la question dans cette optique et la société Thulé en est au cœur. L’auteur offre un grand nombre de points de référence, mais ne fait aucune distinction entre la littérature sérieuse, documentée et ce qui relève de la fantaisie. Il met sur le même pied des historiens comme Werner Maser et John Tolland et des auteurs comme Bergier, Pauwels et Ravenscroft, qui, s’ils peuvent être divertissants pour le lecteur, sont peu dignes confiance. Il cite à n’en plus finir Rauschning sans le moindre esprit critique, pour apporter la touche finale à la thèse d’un complot mondial de puissances démoniaques. Même un examen superficiel des « Racines occultes du Nazisme » de Goodrick-Clarke permet de constater le manque de fiabilité de la plupart des citations utilisées par Carmin. Il est dommage, ou, à la réflexion, sans doute est-ce aussi bien, qu’un livre aussi passionnant doive être lu comme un roman fantastique.

Le livre de Detlev Rose Die Thule-Gesellschaft est complètement différent. Rose essaie d’appâter ses lecteurs par des faits documentés et par un exposé objectif. Bien que son thème central soit la mythique Société Thulé, il prend en considération – ou fait semblant de prendre en considération – toutes les sources documentaires connues. Son exposé est illustré par des matériaux photographiques et des fac-similés intéressants. Tout est fait pour que le lecteur arrive à la conclusion plus ou moins incontestable que la société Thulé n’était qu’une organisation raciste, völkisch, fortement antisémite, dont le principal objectif était de combattre la République de Munich. En dépit de la présence de Rudolf von Sebottendorf dans ses rangs, les écrits et les rapports qui nous sont parvenus des réunions de la Société Thulé ne contiennent aucune mention de pratiques ou de desseins occultes. Johannes Hering qui, en tant que premier membre de la Société, rédigeait les rapports des réunions écrit, par exemple, le 31 août 1938 : « Conférence de Sebottendorf sur la baguette divinatoire – ces complications occultistes m’ont toujours rebuté. Cependant, une partie des membres les moins honorables de la Société y prêtent un certain intérêt de temps à autre. »

Pour Rose, la Société Thulé fut un « point de cristallisation du mouvement völkish et du mouvement de résistance nationale contre la révolution (communiste) ». Il mentionne également que la Société Thulé n’était pas une organisation secrète, mais servait de couverture en Bavière au Germanenorden, qui, elle, était une « organisation secrète ». Le Germanenorden avait été fondé à Leipzig en 1912 par un vingtaine de pangermanistes et d’antisémites dans le but d’alerter l’opinion publique sur le danger de la finance et du entreprises juifs pour les petites entreprises. Le Germanenorden établit des loges dans tout le Nord et l’Est de l’Allemagne dans les mois qui suivirent et appela à la renaissance d’une Allemagne racialement pure à la déportation des Juifs. Le caractère secret de l’Ordre reflétait uniquement la conviction de ses membres que l’influence juive dans la vie publique ne pouvait être que le résultat d’une conspiration souterraine internationale et ne pouvait être combattue que par une loge quasi-maçonnique.

Seuls les membres de la Société Thulé qui avaient fait la preuve de leur fidélité pouvaient être admis ensuite dans le Germanenorden. Toutefois, pour les écrivains à l’imagination débordante, le nom de « Société Thulé » peut avoir des accents plus mystiques que « Germanenorden » – bien que, dans la réalité, ni l’une ni l’autre n’eurent d’objectifs ésotériques. En outre, Rose corrige un certain nombre d’exagérations courantes, comme l’histoire de la fusillade de sept membres de la Société Thulé au Luitpold Gymnasium, qui se trouve dans le célèbre livre de Sebottendorf Bevor Hitler kam (Munich, 1933) et qui est encore reprise dans des ouvrages récents, dont « Le nazisme et les juifs : Caractères, méthodes et étapes de la politique » de Didier Chauve (p. 44).

L’analyse de Rose des liens entre certaines personnalités importantes du futur NSDAP et la Société Thulé est particulièrement intéressante. Tout d’abord, il tente de dresser la liste des membres de la Société Thulé et parvient ainsi à établir que, contrairement à l’opinion de Dietrich Bronder et d’une ribambelle d’autres auteurs, ni Hitler ni Heinrich Himmler n’en étaient membres. Dietrich Eckart entretint de bonnes relations avec la Société Thulé, mais n’en fut pas membre ; il n’eut que le statut d’« invité ». Rudolf Hess en fut membre, mais il semble peu probable que la Société ait exercé une quelconque influence sur lui après 1919. Alfred Rosenberg fut rédacteur en chef du journal de la Société, le Völkischer Beobachtet, de 1924 à 1938. L’ouvrage très documenté d’Ernst Piper Alfred Rosenberg: Hitlers Chefideologe (Münich, 2099) s’avère incapable de nous en dire plus sur les liens exacts entre la Société et l’idéologue national-socialiste. Heureusement, J.-Cl. Frère, sans citer ses sources, nous apprend que Rosenberg déclara au tribunal de Nuremberg : « Le groupe Thulé ? Mais tout est parti de là. L’enseignement secret que nous avons pu y puiser nous a davantage servi à gagner le pouvoir que des divisions de SA et de SS. Les hommes qui avaient fondé cette association étaient de véritables magiciens (1). » Ayant lu l’ouvrage trop rapidement, ce dont on ne saurait leur faire grief, certains blogueurs affirment que cette citation se trouve dans les Mémoires de Rosenberg. Elle ne s’y trouve pas (2). La Société Thulé fut aussi en contact avec Hans Frank et Gottfried Feder, mais n’exerça pas d’influence particulière sur eux. Cependant, Himmler, celui qui, de tous les hauts dignitaires du NSDAP, était le plus intéressé par l’occultisme, n’eut aucun contact avec la Société Thulé. C’est pourquoi le rôle de la Société Thulé dans la préhistoire du national-socialisme peut être qualifié d’anecdotique. Rose va même jusqu’à dire que, après que le membre de la Thulé Karl Harrer eut quitté le DAP, « la Société Thulé n’eut plus aucune influence sur le national-socialisme. » (p. 157)

Giorgio Galli, l’un des écrivains politiques italiens les plus populaires, a également abordé le thème de l’« occultisme national-socialiste ». Il importe de dire tout de suite que Galli ne se fonde pas sur des sources de première main et que cela est probablement dû au fait qu’il ne connaît pas la langue allemande. C’est sans doute cela qui explique que son ouvrage contienne beaucoup de noms de famille et d’organisations allemands et même parfois anglais mal orthographiés ainsi que des traductions erronées de passages de textes en allemand. L’ignorance de l’allemand est un obstacle de taille à l’étude de ce sujet. Or, très peu d’auteurs non-allemands lisent l’allemand, langue dans laquelle la plupart des documents en la matière ont été écrits. Il n’est donc guère étonnant que la littérature française, anglaise et italienne qui porte sur les relations entre l’occultisme et le national-socialisme contienne bien des « perles ».

Comme les réflexions de Gialli sont basées le plus souvent sur des auteurs très peu fiables (tels que Hermann Rauschning), les conclusions qu’il tire de leurs écrits ne volent pas très haut. Personne ne peut nier que l’occultisme connut un succès considérable dans l’Allemagne des années 1920 et 1930. Peut-on cependant en déduire qu’Hitler et le national-socialisme ont des racines occultes ? Le raisonnement resterait boiteux, quand bien même on ferait une étude donnant un tableau complet de l’occultisme de la période. L’idée de Gialli qu’il existe une lecture ésotérique de Mein Kampf, comme si ce livre était « La Divine Comédie », semble également plutôt étrange.

On peut se demander pourquoi Gialli, puisqu’il n’a rien contre l’ésotérisme, ne fait pas confiance au témoignage de Julius Evola. Evola avait suffisamment de contacts avec le national-socialisme pour se faire une idée précise sur la question. Or, dans « Hitler e società le segrete » (3), Evola qualifie de fantaisistes les imputations d’occultisme dont Pauwels et de Bergier, d’Alleau (Hitler et les sociétés secrètes, enquête sur les sources occultes du nazisme, Paris, 1969) et d’Angebert (Hitler et la tradition cathare, Paris, 1971) charge le national-socialisme, tout en reconnaissant à Hitler la possession de certaines facultés médiumniques, surtout en tant qu’orateur.

En somme, bien que Galli évite les divagations les plus extrêmes sur la question des liens entre l’occultisme et le national-socialisme, il n’a manifestement pas pris la peine d’étudier la littérature historique basée sur des faits documentés qui existe déjà sur ce thème.

Ernesto Milà non plus ne cherche pas à donner à son livre un aspect scientifique. Il pense pouvoir découvrir dans le National-socialisme une lutte entre les forces démoniaques et les forces de la tradition dans le sens plus élevé. Plus ou moins dans la même veine, « Hitler, l’élu du dragon » du guénonien Jean Robin, largement fondé sur le travail de David Lewis et celui d’Hermann Rauschning, s’acharne à soutenir la thèse selon laquelle Hitler aurait été le précurseur de l’Antichrist (4).

Etant donné son but, l’étude de Milà ne peut pas être soumise à une évaluation historique pure et simple ; après tout, comment peut-on parler de preuve ou de réfutation dans un contexte spirituel ? Mais, dès que Milà aborde des faits historiques vérifiables, il montre, comme beaucoup de nos autres auteurs, qu’il n’en a pas une grande connaissance. Par exemple, Il surestime le rôle de la Société Thulé et sort de son contexte l’expédition du professeur Ernst Schäfer au Tibet. Encore une fois, quand il parle de pratiques ésotériques dans la Société Thulé, il ne fait que prêter à celle-ci en bloc un intérêt pour l’occultisme qui n’était partagé que par Rudolf von Sebottendorf et une poignée de membres de second rang.

Les réflexions de Milà sur une possible « mythologisation » d’Hitler, inspirés par celles du médiéviste italien Franco Cardini, sont dignes de mention. Si les documents historiques essentiels concernant la vie d’Hitler venaient à être perdus au cours des siècles, il est certain que de nombreux fragments de celle-ci pourraient contribuer à faire de lui une figure mythologique. L’auteur se réfère ici à la relative obscurité de ses origines et aux circonstances troubles de sa mort dans un « crépuscule des dieux », à sa promesse d’un Reich de mille ans, à sa carrière fulgurante et à sa réputation de solitaire sans amis ni femmes. Savitri Devi commença ce travail de mythologisation dans « Hitlerism and the Hindu World » (The National Socialist, no. 2 (automne 1980), p. 18–20), un article qui jeta les fondements du « national-socialisme ésotérique » a posteriori ; Miguel Serrano, influencé entre autres par les théories de l’écrivain et journaliste français Robert Charroux (1909-1978) sur l’origine extra-terrestre de la race hyperboréenne, le poursuivit dans Adolph Hiter. El Último Avatara (Editorial Solar, 2000), en l’assimilant au « Dernier Avatar » de la tradition hindouiste.

A cet égard, un fac-similé publié par Wilfried Daim doit absolument être mentionné. Il s’agit d’un rapport « à la seule attention du Führer » sur « l’abolition inconditionnelle de toutes les confessions religieuses après la victoire finale… doublée de la proclamation d’Hitler comme nouveau messie. » « Le Führer doit être présenté à la fois comme Rédempteur et comme Libérateur ». Plus bas : « Par le biais d’une propagande adéquate, l’origine du Führer doit être cachée encore plus qu’elle ne l’a été jusqu’à présent, tout comme son prochain départ doit avoir lieu dans l’obscurité la plus complète (le retour au château du Graal) ». Le document est accompagné de cette remarque d’Hitler: « C’est le premier projet qui peut être utilisé ! Référez-en au Dr Gobbels (sic) pour la version finale. » Ce rapport, qui fait partie de la collection Müllern-Schönhausen, pourrait être un faux, comme Daim l’admet, tout en croyant à son authenticité.

Le travail de Ken Anderson peut être considéré comme une tentative de déconstruction du mythe de l’« occultisme national-socialiste ». L’auteur critique la thèse selon laquelle la légende de la Sainte Lance, qui aurait percé le flanc de Jésus-Christ, aurait tenu une place centrale dans la vie d’Hitler et aurait été le centre de cristallisation de sa politique de conquête. Il affirme, sur la base de la biographie de Karl Haushofer de Hans-Adolf Jacobsen (Karl Haushofer, Leben und Werk, Boldt, Boppard am Rhein, 2 vol., 1979), qu’Haushofer ne s’est certainement jamais rendu au Tibet et que, par conséquent, il ne peut pas avoir rencontré Gurdjieff – dont le propre voyage au Tibet ne peut pas être vérifié non plus.

Mais la contribution la plus intéressante et originale du livre d’Anderson est sa tentative d’exploration de la genèse du livre, traduit en plusieurs langues, de Trevor Ravenscroft The Spear of Destiny (Neville Spearman, Jersey, 1973) et de la vie de son auteur. Entre autres choses, il mentionne un entretien qu’il a eu avec le frère de Ravenscroft, Bill, qui met à mal l’historicité de ce livre très influent. Le frère de Ravenscroft parle de ses difficultés financières, qui pourraient avoir « stimulé » ses facultés créatrices.

Le fait est que la notice biographique sur la couverture de l’édition américaine de The Spear of Destiny ne correspond pas à ce que Bill Ravenscroft a raconté à Anderson de la vie de son frère. En outre, Anderson passe en revue les nombreuses absurdités et impossibilités du livre de Ravenscroft. La dernière partie de Hitler and the Occult traite des liens entre l’astrologie et le national-socialisme. Elle se termine sur une note ironique. Anderson nous apprend qu’il y a plus de références historiques sur l’implication de Winston Churchill dans des sociétés occultes qu’il n’y en sur celle d’Hitler.

II. Notes sur la littérature « sérieuse » concernant les personnes et les groupes liés à l’occultisme dans le national-socialisme.

Le but ici est d’évaluer les liens supposés avec l’occultisme de certaines personnes et de certains groupes au sein du national-socialisme à l’aide des sources premières existantes.

Adolf Hitler

Il est intéressant de noter qu’Hitler, dans la littérature « mythique-occulte », n’est jamais le « grand Führer » – celui qui, en tant que « magicien » et homme fort, tire les ficelles occultes – mais qu’il est celui qui est « séduit », qui est soumis à l’influence de pouvoirs supérieurs invisibles, ou, au moins, d’adeptes de la magie noire ou d’« Ordres », que ceux-ci soient Karl Haushofer, Dietrich Eckart, la Société Thulé, la Société Vril ou l’Ordre du Dragon Vert.

Il existe d’innombrables biographies d’Hitler. Voici certaines des plus connues : J.C. Fest, Hitler (Franco-Forte, 1973) ; W. Maser, Adolf Hitler: Legende, Mythos, Wirklichkeit (Munich, sixième édition, 1974) ; J. Toland, Adolf Hitler (New York, 1976) ; A. Bullock, Hitler : Eine Studie über Tyrannei (Düsseldorf, 1969). Aucune d’entre elles ne fait allusion à des pratiques occultes. Celle qui s’approche peut-être le plus du thème de notre étude est Der Glaube der Adolf Hitler (Munich, 1968) de Friedrich Heer, dans son neuvième chapitre, intitulé « Manichéisme politico-religieux : Hitler, Lanz, Trebitsch » et suivi d’un long excursus sur Lanz von Liebenfels. Mais le contenu du chapitre reste fidèle à son titre. La weltanschauung hitlérienne y est présentée sous un aspect purement religieux. Elle aurait été fondée sur l’idée de « lutte entre une race divine et une canaille de sous-hommes » et aurait pu lui être inspirée par la pompe des rites du culte catholique auxquels il assistait régulièrement dans son enfance à Passau.

Heinrich Himmler

Même en laissant de côté le fait que, jusqu’à l’élimination de Röhm en 1934, Himmler n’avait aucun pouvoir réel, personne n’affirme qu’il ait pu manipuler Hitler ou le NSDAP, ni qu’il ait été responsable de la montée de ce parti. Au contraire, il nous est invariablement présenté comme un sous-fifre ou un assistant. Son penchant pour l’ésotérisme relevait de sa sphère privée et n’a jamais été pris au sérieux dans les cercles politiques influents. Ici, il est nécessaire de mentionner un point qui ne peut jamais être suffisamment souligné : pour Hitler, comme pour Hess (dont il ne semble faire aucun doute qu’il s’intéressait profondément à l’astrologie, à l’anthroposophie, à l’occulte et aux domaines voisins), Rosenberg ou Darré (dont les tendances occultes-völkish sont rarement discutées), la politique venait toujours en premier. Selon Hans Frank, Hitler aurait rendu responsable de la fuite de Hess « la clique d’astrologue dont Hess s’entoure et par qui il se laisse influencer » (5) ; Hitler aurait ajouté : « Il est grand temps d’en finir une bonne fois pour toutes avec cette absurdité d’astrologie (6). »

Le fait qu’Himmler ait voulu organiser la SS comme un Ordre, plus ou moins sur le modèle de celui des Jésuites, a probablement plus à voir avec la recherche de l’efficacité et de l’esprit de corps qu’avec l’ésotérisme au sens littéral. Toujours est-il que la décision d’Himmler d’installer l’école d’officiers SS dans l’enceinte du château de Wewelsburg en 1934 ne fut pas pour peu dans la naissance du mythe selon lequel la SS était un Ordre ésotérique. Le fait qu’Himmler et le commandant du château, Manfred von Knobellsdorff, à partir de la fin des années 1930, y firent célébrer des mariages soi-disant « païens » de SS (7) et organisèrent aux alentours des fêtes des moissons, des solstices et du printemps, contribua à le répandre, encore qu’il soit permis de se demander ce qui peut bien autoriser certains à relier la célébration de mariages non chrétiens et de fêtes populaires traditionnelles à l’occulte. Toutes les pièces des ailes du château furent nommées, nous dit sans rire Goodrick-Clarke, « d’après des figures de la mythologie nordique comme Widukind, Henry 1er de Saxe, Henry XII de Bavière, le roi Arthur et la Sacré Graal » (8) et aménagées en conséquence. Plus exactement, elles furent dédiées aux grandes figures de l’histoire allemande ; quant au Saint Graal, il faut faire un sacré effort d’imagination pour le relier à la mythologie nordique.

Karl Maria Wiligut

Né dans une famille de militaires, Karl Maria Wiligut entra à quatorze ans à l’école des Cadets de Vienne. En 1889, peu après avoir obtenu le grade de sous-lieutenant, il fut admis dans la Loge Schlarrafia sous le nom de Lobesam. Membre assidu, il en démissionna cependant vingt ans plus tard, peu avant d’être mis en contact avec la branche viennoise d’un Ordre dont nous aurons l’occasion de parler plus bas, l’Ordo Novi Templi ; il ne semble pas qu’il en soit devenu membre. Il avait déjà commencé à écrire. Ses premiers textes sont truffés de références aux thèses ariosophistes de Guido von List. Nommé commandant en 1913, il servit d’abord sur le front russe, puis, promu lieutenant-colonel en raison de ses prouesses au combat, sur le front italien. A partir de juin 1916, il n’occupa plus que des postes administratifs. Nommé colonel en août 1917, il fit valoir ses droits à la retraite le 1er janvier 1919 et s’installa à Salzbourg, où il ne tarda pas à se lancer dans une étude approfondie de l’ariosophie. Dans un rapport à von Liebenfels, une des connaissances de Wiligut, un certain Czepl, affirme que celui-ci se considérait comme « le roi secret de l’Allemagne », un « roi mage » héritier d’un « clan sacré » préhistorique, celui des « Asa-Uana ». Ce clan pratiquait une religion nommée l’irminisme, qui avait été révélée à ses membres en 12 500 av. J.-C. et dont le dieu suprême s’appelait Krist. L’irminisme avait été supplanté par une religion schismatique, le wotanisme, dont le dieu suprème était Wotan (Odin en Scandinavie) ; le christianisme avait plagié l’irminisme et l’avait ensuite combattu jusqu’à l’annihiler ; le texte sacré de l’irminisme était « Les 9 commandements de Dieu » ; d’ailleurs, la Bible était un texte originellement écrit en vieil-allemand dont le sens avait été faussé par des erreurs de traduction.

Wiligut fréquentait déjà les milieux nationalistes pangermanistes autrichiens. Non content de partager leurs idées, il les diffusa en fondant un journal, Der Eisene Besen, dans lequel il dénonçait une conspiration de Juifs, de francs-maçons et de catholiques. Sa femme le fit déclarer aliéné et il fut interné à l’asile de Salzbourg pour une durée de deux ans et demi. Il en fut sorti dans les premiers mois de 1927 par des membres de l’Ordo Novi Templi avec qui il était resté en contact (9). Voilà à peu près tout ce que l’on sait de la première période de la vie de Wiligut. Peter Longerich (10) ne considère pas ces quelques rares données biographiques comme « particulièrement fiables », au motif qu’elles proviennent presque toutes d’un ouvrage d’un admirateur de Wiligut, Der Rasputin Himmlers. Die Wiligut Saga (Vienne, 1982), lui-même fondé sur des lettres, des notes et des témoignages oraux des partisans du personnage. Il serait légitime de partager cet avis, si les faits que Mund rapporte au sujet de la première période de la vie de Wiligut présentaient un caractère exceptionnel ou extraordinaire. Or, à l’exception de l’épisode de l’internement, ce n’est pas le cas : fléché par l’ésotérisme, le pangermanisme, l’ariosophie, le journalisme et l’antisémitisme, le parcours de Wiligut dans la Vienne du tout début du XXe est même relativement banal. D’autre part, peu d’hagiographes relateraient l’internement de leur héros.

Wiligut fut présenté au Reichsführer-SS Himmler en septembre 1933 à une conférence de la Nordische Gesellschaft. Il fut admis peu après dans la SS sous le nom de « Weisthor » et son ascension fut fulgurante. En novembre de la même année, il fut nommé directeur du Département de la Préhistoire et Histoire primitive qu’Himmler venait de fonder au sein de l’Office Central pour la Race et la Colonisation (Rasse- und Siedlungshauptamt). A l’été 1935, il entra dans l’état-major d’Himmler et devint rapidement le conseiller favori du Reichsführer-SS aux questions ésotériques, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Très logiquement, Wiligut lui proposa de restaurer l’irminisme. En attendant, il contribua à la création des divers rituels et insignes de la SS et à la rénovation du château de Wewelsburg, qu’Himmler voulait transformer en quartier général mondial pour les « chevaliers » de la SS. On ne sait pas grand-chose de ces rituels. Les descriptions qu’en donnent Ravenscroft (p. 309–11; J.H., Brennan, Occult Reich, p. 116 sq.), Francis King (Satan and Swastika, p. 15, 174–76), Dusty Sklar, Gods and Beasts, p. 99) ne reposent sur aucune document de première main ; il n’est pas inintéressant, comme l’a fait remarquer Goodrick-Clarke, qu’elles s’apparentent à des traditions orales locales.

En 1939, quelques mois après avoir recommandé à H. Himmler, dans un rapport sur une conférence de J. Evola à Berlin, « de ne pas soutenir les efforts actuels d’Evola pour établir un Ordre secret supranational et créer un magazine à cet effet ; (et) de mettre un frein à ses activités publiques en Allemagne après cette série de conférences… », Wiligut remit sa démission et rendit son anneau Totenkopf, sa dague SS et son épée d’honneur, à la demandée d’Himmler (11). L’une des raisons de cette disgrâce fut peut-être la découverte que Wiligut avait été interné presque deux ans dans un asile de Salzbourg et déclaré juridiquement incapable en 1925. La principale pourrait être la condamnation qu’Hitler avait prononcée contre les occultistes le 6 septembre 1938 à Nuremberg (12). Selon Speer (Errinerungen, p. 108, 136), Hitler désapprouvait le nimbe mythologique qu’Himmler avait donné à la SS.

Toujours est-il que, si « Himmler consultait sans aucun doute des occultistes (…) rien ne suggère que les conseils qu’il reçut d’eux aient eu une quelconque influence sur ses décisions politiques importantes. Certes, Wiligut avait utilisé ses connaissances paranormales pour aider Himmler à créer l’imagerie de la SS, mais il serait exagéré de voir dans les visions occultes de Wiligut la source des politiques racistes … du chef de la police contre les ennemis du Reich (13). »

L’Ahnenerbe

De même, il n’y avait rien occulte dans l’Ahnenerbe, qui, en 1935, sur la volonté d’Himmler, commença à se consacrer à l’étude de la préhistoire germanique. Très rapidement, les études scientifiques et naturalistes vinrent s’y ajouter aux sciences de l’esprit dans le contexte des doctrines de la race et des théories médicales. L’Ahnenerbe était également chargée de l’agronomie et possédait un institut de recherches militaires. Selon M.H. Kater dans son Das ‘Ahnenerbe’ der SS: ein Beitrag zur Kulturpolitik des Dritten Reiches (Stuttgart, 1974), l’Ahnenerbe représenta la « tentative d’Himmler d’étendre le pouvoir politique de la SS au domaine de la vie spirituelle » (p. 7).

Voici quelques autres publications pertinentes sur le sujet : B.F. Smith, Heinrich Himmler (Stanford. 1971) ; Josef Ackermann, Heinrich Himmler als ldeologe (Göttingen, 1970) ; Karl Hüser, Wewelsburg 1933-1945: Kult-und Terrorstätte (Paderborn, 1982) ; et Stuart Russell-Jost et W. Schneider, Heinrich Himmler Burg: Bildchronik der SS-Schule Haus Wewelsburg 1934-1945 (Essen, 1989).

Karl Haushofer

La réputation de Haushofer lui vient probablement de son expédition au Japon, qui dura de 1908 à 1910. Rien ne prouve qu’il se soit rendu au Tibet, contrairement à ce qui est habituellement affirmé. Selon Ravenscroft, Hitler doit avoir été « initié » par Haushofer à la prison de Landsberg. Pour pouvoir initier quelqu’un, un initiateur doit lui-même avoir été initié, mais Ravenscroft ne nous renseigne pas sur l’initiateur d’Haushofer. Plusieurs décennies plus tard, les imaginatifs Bergier et Pauwels combleront cette lacune, en suggérant qu’Haushofer, initié dans une société bouddhiste secrète pendant son séjour au Japon, avait été chargé par des « Supérieurs Inconnus » asiatiques de servir d’intermédiaire entre les sociétés secrètes de l’Orient et leurs homologues européennes et qu’il avait juré, s’il échouait dans sa mission, de se suicider selon le rituel japonais. Outre qu’Haushofer choisit de prendre de l’arsenic pour mettre fin à ses jours, le 10 mars 1946 (14), Bergier et Pauwels affirment ici se faire l’écho d’une rumeur, que personne n’avais jamais entendue avant eux.

A Landsberg, Haushofer rendait visite principalement à Hess et le registre détaillé des visites prouve qu’Haushofer n’y a passé que 22 jours et, en fait, qu’il n’y a jamais rendu visite à Hitler, ce qui se comprend parfaitement, puisqu’Haushofer, au moins en 1924, était complètement en désaccord avec Hitler. Rudolph Hess nota dans son carnet le 12 mai 1924 qu’il croyait « qu’Haushofer haïrait à la fois Hitler et Ludendorff (15) ». Selon Hans-Adolf Jacobsen, dans son Karl Haushofer, Leben und Werk (Boldt, Boppard am Rhein, 1979, voir ci-dessus), « on ne peut pas dire qu’Haushofer ait eu une grande influence sur le comportement politique d’Hitler… ne serait-ce que parce qu’Hitler connaissait les origines juives de Martha Haushofer (la mère de Karl Haushofer) ». Bruno Hipler, dans Hitlers Lehrmeister. Karl Haushofer als Vater der NS-Ideologie (St. Ottilien: EOS, 1996) suggère qu’Haushofer était le « père » d’Hitler, mais, comme l’indique le titre même de cet ouvrage, sans attribuer à l’influence d’Haushofer sur lui le moindre caractère occulte. Il aurait été tout simplement le « géo-politologue » d’Hitler, à la tête, c’est bien connu, de l’Institut für Geopolitik de Munich (16).

Les autres

Outre Karl Haushofer, Heinrich Himmler et Adolf Hitler, un certain nombre de personnalités et de groupes nationaux-socialistes ou proches du national-socialisme sont soupçonnés d’avoir eu des penchants pour l’occultisme : Alfred Rosenberg, Rudolph Hess, Dietrich Eckart, Rudolf Sebottendorf et la Société de Thulé, Friedrich Hielscher, Ignacz Trebitsch-Lincoln, La Société Vril, La Loge des Frères de la Lumière et la Société du Dragon Vert, le Dr Ernst Schäfer, Otto Rahn et l’ariosophie.

De la biographie de ses personnalités et des documents consultés par le Dr Hakl, il ressort qu’aucun d’entre eux n’eurent une influence occulte sur le national-socialisme. Soit l’occultisme était une activité privée sans rapport avec leur fonction politique (Hess, comme nous l’avons souligné plus haut, était particulièrement intéressé par l’astrologie et les prophéties astrologiques ; Rahn, par le mouvement cathare), soit leur réputation d’occultistes était fondée sur une littérature douteuse (Eckart, Sebottendorf) ou sur leur intérêt pour les choses de l’esprit dans le sens le plus large (Hielscher, fondateur d’une « Eglise » fort excentrique qu’il promut, en même temps que ses conceptions à prétentions philosophiques, avec un zèle missionnaire ; Ignacz Trebitsch-Lincoln, passionné par le bouddhisme ; Eckart, grand spécialiste de la théosophie et de l’occultisme en général, qui conçut une mystique d’inspiration chrétienne teintée de racisme). En ce qui concerne Crowley, puisqu’il faut bien l’évoquer ici, il n’y a pas de preuves d’une rencontre entre Hitler et lui, ni de preuves que le chancelier allemand ait jamais lu ses écrits. Le profond intérêt de Rosenberg pour Meister Eckart ne peut pas raisonnablement être considéré comme la preuve d’une adhésion à l’occultisme ; il est davantage lié à son mysticisme racial, en ce sens qu’il voyait dans Meister Eckart le premier à avoir combattu pour une pensée allemande pure.

Quant au Dr Ernst Schäfer et les circonstances exactes de son expédition au Tibet, voici ce qu’en dit le livre très intéressant de Michael Kater, Das ‘Ahnenerbe’ des SS (voir ci-dessus). Nous y apprenons que la SS se limita à une participation aux dépenses de l’expédition. Kater écrit aussi que l’objectif premier de l’expédition était l’obtention de renseignements militaires, non pas tellement sur le Tibet, mais sur le Caucase. Himmler, l’expert en agriculture du NSDAP, espérait qu’elle lui permettrait d’obtenir des informations sur les possibilités d’approvisionnement de ces régions en bétail et en céréales, denrées dont l’Allemagne manquait cruellement. Schäfer s’occupait principalement des recherches historiques sur le monde animal. Un passage du rapport de son expédition établit son caractère purement scientifique: « Au cours des dernières années, de vastes perspectives se sont ouvertes pour une ribambelle de charlatans dans le domaine des recherches sur l’Asie. À cet égard, le Tibet peut être considéré comme un modèle, puisque même le nom de ce pays élevé et isolé est entouré d’un halo de magie et de secret… Beaucoup de spécialistes scientifiques manquent souvent du sens critique et de la perspicacité nécessaires pour analyser ce misérable radotage… Quant à nous, nous avons cherché à regarder la réalité en face… »

En ce qui concerne les trois sociétés mentionnées plus haut, la Société Thulé, La Société Vril, La Loge des Frères de la Lumière et l’Ordre du Dragon Vert, auquel Jean Markale fait une allusion entendue dans « Énigme des Vampires » (1991) et que Jean Robin (17) assimile gratuitement à l’Ordre du dragon créé en 1418 par le roi de Hongrie Sigismond de Luxembourg, le Dr Hakl indique qu’il n’y a « aucun témoignage historique certain, aucune preuve documentaire, de l’existence [des trois dernières organisations… ] ».

Vril : the Power of the Coming Race est le titre d’un roman utopique d’Edward Bulwer-Lytton publié en 1871. Le terme sera repris par l’écrivain français Jacolliot, consul français à Calcutta sous le Second Empire, dans Les Fils de Dieu (1873) et dans Les Traditions indo-européennes (1876), puis par Helena Blavatsky.

Dans le roman de Bulwer-Lytton, Les Vril-ya forment « une société humaine parfaite, peuplée d’êtres très grands et très beaux, dotés d’ailes artificielles et doués de télépathie, disposant surtout d’une puissance universelle, capable de changer le climat, d’éclairer le monde souterrain, de donner une mort immédiate à un ennemi ou d’animer leurs ailes d’une énergie leur permettant de voler » (18) et cette forme d’énergie s’appelle le Vril. Cet univers de science-fiction où la technologie est reine est largement inspiré du « Voyage au centre de la terre » de J. Verne, lui-même inspiré par l’œuvre de l’écrivain syrien Lucien de Samosate. De l’idée que les Vril-ya sont un peuple souterrain issu d’une très ancienne souche aryenne qui avait atteint un degré d’évolution spirituelle et technique infiniment supérieur à celui des hommes qui sont restés vivre à la surface de la Terre, Annie Besant et Helena Blavatsky se serviront pour concocter les théories raciales de la théosophie. Le dieu des Vril-ya s’appelle l’Être suprême ; considérant irrespectueux de le nommer, ils le désignent par une périphrase et le représentent par un hiéroglyphe de forme pyramidale. Naturellement, « Les femmes du monde souterrain sont plus grandes et plus fortes que les hommes, elles sont plus agiles, elles volent plus haut. Alors que les hommes de la race souterraine sont glabres, la moustache peut leur pousser quand elles sont âgées. Elles sont aussi plus intellectuelles et curieuses que les hommes… c’est la femme qui fait la cour et l’homme qui fait le timide » (19). En ce qui concerne l’utopie, « Vril » emprunte des éléments à Bacon, T. More, Fourrier, que le frère de Bulwer-Lytton, Henry Bulwer (1801-1872), fut l’un des premiers à faire connaître en Grande-Bretagne ; et, enfin, l’organisation politique et sociale des Vril-ya est calquée sur celle de la Cité du soleil de Campanella. « Koom-Posh est le nom qu’ils donnent au gouvernement de tous, ou à la domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque intraduisible, signifiant… le mépris. La traduction la plus rapprochée que j’en puisse donner est le mot vulgaire: gâchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par atroce gâchis. » (20) ; « et on peut dire que les enfants forment une démocratie, avec autant de vérité qu’on peut ajouter que les adultes forment une aristocratie » (p. 56).

Willy Ley, après avoir étudié l’astronomie, la physique et la paléontologie à l’Université de Berlin et être devenu journaliste scientifique, émigra aux Etats-Unis en 1935. Douze ans plus tard, il révéla, dans un article intitulé Pseudoscience in Naziland, l’existence, dans le Berlin des années d’avant-guerre, d’une secte dont le but était de pénétrer les secrets du Vril par des exercices de méditation et de s’en servir pour permettre à l’Allemagne de devenir maîtresse du monde : la Vril Gesellschaft – apparemment aussi appelée la Loge lumineuse. Ley était un lecteur assidu de romans de science-fiction.

Il n’en fallut pas plus pour que Bergier et Pauwels, transformant Ley en « l’un des plus grands experts du monde en matière de fusées », affirment dans « Le Matin des magiciens » qu’Hitler et son entourage avaient ajouté foi à ces élucubrations. Ils vont plus loin, en citant un membre de cette société dont aucun document ne prouve l’existence : « « Il y a des « alliances » possibles avec le Maître du Monde, avec le « Roi de la peur », qui règne sur une cité cachée quelque part en Orient. Ceux (les nazis) qui auront un pacte changeront pour des millénaires la surface de la Terre et donneront un sens nouveau à l’aventure humaine… Si nous ne faisons pas alliance avec eux, si nous ne sommes pas des seigneurs, nous serons parmi les esclaves, dans le fumier qui servira à faire fleurir les cités nouvelles… » Et de reproduire dans la foulée les mots suivants d’Achille Delmas » (sic) (21) : « Le but d’Hitler n’est ni l’établissement de la race des seigneurs, ni la conquête du monde ; ce ne sont là que les moyens du grand œuvre rêvé par Hitler ; le but véritable, c’est de faire œuvre de création, œuvre divine, le but de la mutation biologique ; le résultat en sera une ascension de l’humanité, non encore égalée, l’apparition d’une humanité de héros, de demi-dieux, d’hommes-dieux ». Le national-socialisme était ainsi indissociablement « lié à la mythologie occulte d’une théocratie orientale et à la force Vril dans but de fabriquer une image millénariste de l’avenir promis au national-socialisme (22). » Pour faire bonne mesure, la Vril Gesellschaft était vendue comme le premier groupe nationaliste allemand à avoir utilisé le symbole de la croix gammée comme emblème.

Retour aux sources

Il convient d’examiner la solidité de la thèse, défendue par des auteurs sérieux, comme Goodrick-Clarke, comme par des écrivassiers, selon laquelle le national-socialisme aurait sa source dans l’oeuvre de deux éminents occultistes de la fin du XIXe siècle.

Jorg Lanz Liebenfels (1874 – 1954) publiait à Vienne un magazine ésotérique et raciste nommé « Ostara », d’après le dieu germanique de la beauté. Il l’avait sous-titré « Briefbücherei der Blonden und Mannesrechtler » (Magazine des hommes blonds et virils) et se prévalait d’en vendre 100 000 par an. Outre des enseignements d’inspiration ésotérique (par exemple, le Saint Graal était la représentation des pouvoirs psychiques de l’homme aryen dans toute sa pureté raciale et la quête du Graal était la recherche de la pureté) et des interprétations révisionnistes de l’histoire (par, exemple, les croisades n’avaient eu lieu que pour empêcher les races inférieures d’émigrer de l’Orient vers l’Occident), il y exposait un programme de purification du peuple allemand. Pour le réaliser, il était nécessaire de prendre un certain nombre de mesures pour favoriser l’accroissement des éléments racialement purs : d’une part, la création de centres de procréation d’enfants de pure race aryenne par des filles-mères et des hommes possédant de bonnes qualités raciales. La polygamie était recommandée à cet effet ; d’autre part, la stérilisation des malades et des handicapés mentaux, la déportation des individus de race de couleur à Madagascar et l’interdiction des mariages entre Aryens et non Aryens, sous peine, pour les contrevenants, d’être privés de nourriture jusqu’à ce que mort s’ensuive. Von liebenfels martelait aussi que la démocratie et le capitalisme avaient été inventées par des races inférieures comme les Juifs, pour empêcher les Aryens d’atteindre leur plein développement. En 1907, von Liebenfels, comme tout occultiste qui se respecte, finit par créer son Ordre : l’Ordo Novi Templi.

Von Liebenfels prétendait que Lord Kitchener lui-même faisait partie des abonnés d’Ostara. Il prétendit plus tard qu’A. Hitler lui avait rendu visite en 1909 pour obtenir d’anciens numéros de la revue. Dans « Der Mann, der Hitler die Ideen gab », Daim cite un extrait d’une lettre de 1932 de von Liebenfels à l’un des membres de l’Ordo : « Weißt Du, dass Hitler einer unserer Schüler ist. Du wirst es noch erleben, dass er und dadurch auch wir siegen und eine Bewegung entfachen werden, die die Welt erzittern macht. » (« Sais-tu qu’Hitler est l’un de nos élèves ? Tu vivras assez longtemps pour voir que cet homme et, de ce fait, nous aussi, triompherons et susciterons un mouvement qui fera trembler le monde »). Il serait erroné de déduire de ce passage, comme beaucoup l’ont fait, qu’Hitler appartenait à l’Ordo ou avait rencontré von Liebenfels. « Schuler » signifie, comme son équivalent français, « personne qui reçoit ou a reçu l’enseignement d’un maître, ou qui se réclame de lui » et von Liebenfels pouvait très bien considérer que le futur chancelier du Reich avait fait partie de ses élèves en tant que lecteur de son journal. Ce qu’affirme von Liebenfels, en revanche, c’est que sa doctrine avait servi de fondement à la Weltanschauung d’Hitler, en quoi il n’est pas illégitime de penser que, comme de nombreuses autres personnalités du monde de l’occultisme de l’époque, dont Sebottendorf, il exagérait sa propre importance, même s’il n’est évidemment pas exclu que sa pensée ait exercé une certaine influence formative sur la vision du monde de son « élève ».

Le Dr Hakl, sur la base du livre de Wilfried Daim, Der Mann, der Hitler die Ideen gab, affirme que rien n’indique que « Lanz von Liebenfels, ou l’ariosophie, qui dérive de ses écrits, fut la seule force à l’origine du National-socialisme », même si, « ici, presque tout le système national-socialiste était en gestation ». En effet, La théorie raciale d’Hitler et la théorie raciale ariosophiste ont beaucoup en commun, en particulier le darwinisme social, l’eugénisme, la théorie de la suprématie aryenne, le thème de la pureté raciale. Cependant, ces thèmes, loin d’être propres à von Liebenfels, étaient populaires dans toute la presse viennoise de l’époque où Hitler séjourna dans la capitale autrichienne et, d’autre part, les auteurs qui les diffusaient n’étaient pas tous des occultistes. Ainsi, Houston Chamberlain, bien qu’il ait fini par rejeter le darwinisme, reconnut que Darwin avait joué un rôle décisif dans la formulation du concept de lutte raciale pour l’existence, l’un des piliers de sa doctrine raciale. Ainsi Ludwig Woltmann qui proclama dans Politische Anthropologie. Eine Untersuchung über den Einfluß der Descendenztheorie auf die Lehre von der politischen Entwicklung der Völker (1902) que « le même processus de sélection raciale détermine l’origine, l’évolution et la destruction des races humaines » et qui fit la synthèse entre de Gobineau et Darwin en affirmant que la race nordique avait atteint un degré d’évolution plus élevé que les autres races ; ses idées eurent une profonde influence sur les anthropologues et les eugénistes du début du XXe siècle, y compris sur ceux qui deviendraient plus tard des scientifiques éminents sous le national-socialisme (23).

Un exemplaire conservé à la Bibliothèque du Congrès de Die Germanen und die Renaissance in Italien (1905) porte un ex-libris d’A. Hitler. Qu’il ait lu ou non Woltmann, l’influence de ce raciste était si étendue dans le milieu pangermaniste qu’Hitler n’a guère pu y échapper.

Poète, journaliste, écrivain, homme d’affaires et marchand d’articles de maroquinerie, alpiniste, randonneur, dramaturge et rameur, le Viennois Guido von List (1848 – 1919) fut cependant plus connu comme occultiste et membre du mouvement völkisch, tandis que, pour ceux qui accordent foi aux divagations de Ravenscroft, il restera à tout jamais le « chef d’une secte sataniste qui pratiquait la magie sexuelle » (24). Fortement influencé par les écrits de Blavatsky, qu’il incorpora à ses propres vues raciales, qui reposaient sur une vision romantique du « paganisme » germain, il fut le premier auteur populaire à combiner l’idéologie völkisch avec l’occultisme et la théosophie. L’affirmation de List selon laquelle la domination de l’Église catholique romaine en Autriche-Hongrie constituait la continuation sous une forme religieuse de l’occupation du territoire des tribus germaniques par l’empire romain et de la persécution de l’ancienne religion des peuples germaniques et celtes par le christianisme, son antisémitisme et sa mystique antilibérale et antisocialiste, ne pouvaient qu’éveiller un écho dans les cercles nationalistes et pangermanistes. La société List, fondée en 1908, attirait des occultistes aussi bien que des nationalistes. La pensée de List fut importée en Allemagne par deux canaux principaux : par les fondateurs du Germanenorden qui étaient membres de la branche allemande de la Société List et par les ésotéristes, qui s’appuyèrent sur ses idées d’un héritage occulte aryo-germain et approfondirent ses travaux sur les runes, la mantique, l’astrologie teutonique et l’Edda ; dans le milieu des années 1930, un certain nombre d’entre eux contribuèrent à l’élaboration du symbolisme et du rituel de la SS en collaboration avec Heinrich Himmler et Wiligut. En 1911, List créa un « cercle d’initiés » au sein de la Société List. Baptisé Hohen Armanen-Orden, il ne fut jamais très actif. De même que von Liebenfels était membre de la Société List et connaissait List personnellement, ainsi celui-ci était abonné à Ostara et membre de l’Ordo Novi Templi.

Ceux qui supposent qu’Hitler rencontra une fois von Liebenfels supposent également que le futur chancelier du Troisième Reich rencontra aussi Guido von List. D’autres éléments les y poussent : « sa librairie contenait un exemplaire de la première édition de (Die Armanenschaft der Ario-Germanen) de List… Il déclara à Elsa Falk-Schmidt qu’il considérait List comme un grand penseur. Elle informa Wilfred Daim qu’il pouvait citer de longs extraits des œuvres de List. En 1921, Dr. Babette Steninger offrit à Hitler une édition reliée de l’Essai sur le nationalisme de Rabindranath Tagore, qui porte la dédicace suivante sur la page de garde : « An Adolf Hitler, meinem lieben Bruder in den Armanen (25). » On pourrait ajouter que la croix gammée avait un sens similaire pour les deux hommes : pour Guido von List, l’un des premiers à diffuser ce symbole en Allemagne, elle représentait la victoire des Aryens sur les races inférieures et, pour Hitler, « la mission de lutte pour la victoire de l’homme aryen et (…) la victoire de l’idée de travail productif, qui en tant que telle a toujours été et sera toujours antisémite ». Ce qui est certain est qu’Hitler connaissait un membre de la Société List, puisqu’il déclara que, peu avant son départ d’Autriche en 1913, un de ses membres lui avait donné une lettre d’introduction auprès de Friedrich Oskar Wannieck, fils de l’industriel Friedrich Wannieck et signataire, avec son père, du document demandant la fondation de la Guido von List Gesellschaft. La qualité des pouvoirs occultes de ce membre peut être jugée d’après le fait que Friedrich Wannieck était mort l’année précédente ; si List en avait, la prescience n’en faisait pas partie : au début de 1917, il eut une vision de la victoire finale des Puissances centrales sur les Alliés.

Il n’y aurait rien de bien extraordinaire à ce que la Weltanschauung hitlérienne ait été influencée par divers auteurs, les uns versés dans l’ésotérisme, les autres non et qu’Hitler n’ait puisé chez les premiers que les idées qui n’étaient pas affectées par les complications d’une certaine vision occulte du monde et de la vie, ou qu’il n’en ait conservées que ce qu’elles pouvaient avoir de valide sur le plan de l’idéologie raciste et l’action politique. Du reste, de son premier à son dernier chapitre, de l’examen des causes de la débâcle à l’exposé de sa conception de l’Etat, du fédéralisme, du droit de légitime défense, Mein Kampf ne contient rien qui puisse se rattacher de près ou de loin à l’occulte, ni dans le fond, ni dans la forme.

La guerre contre l’occulte

Avant de soutenir que le national-socialisme avait effectivement des racines occultes, il faudrait peut-être se poser la question de savoir si les occultistes et les sociétés plus ou moins secrètes dont les théories eurent une influence sur la formation idéologique du national-socialisme dans ce qu’elles avaient de moins ésotérique étaient réellement douées de pouvoirs occultes. Une chose est certaine : la guerre que, dès son accession au pouvoir, le national-socialisme, ou, du moins, une partie de ses services, mena aux sociétés secrètes ne fut pas motivée par la croyance que celles-ci disposaient de pouvoirs occultes.

Le 9 juin 1941, un peu moins de deux semaines avant le début de l’opération Barbarossa, les services de sécurité allemands lancèrent l’Aktion gegen Geheimlehren und sogennante Geheimwissenschaften », la « Campagne contre les doctrines occultes et les soi-disant sciences occultes ». Etaient visés non pas seulement les anthroposophes et les francs-maçons, mais aussi les théosophistes, les diseurs de bonne aventure, les astrologues, les parapsychologues, les rhabdomanciens, les guérisseurs, les tireurs de runes, etc. Dès le mois de mai, le SS-Gruppenführer Ohlendorf et certains de ses collègues de la SD avait proposé l’interdiction immédiate de l’astrologie, du spiritisme, de la voyance et de tout autre forme d’’occultisme oriental. Le 14 mai, Bormann envoya le télégramme suivant à Heydrich : « Le Führer souhaite que les sanctions les plus strictes soient prises contre les occultistes, les astrologues, les charlatans et le reste, qui rendent le peuple stupide et superstitieux (26). »

La faction anti-occultiste dans le mouvement national-socialiste se trouvait essentiellement dans le SD, le Sicherheitsdienst ou « service de la sécurité » de la SS, créé en 1931 par Reinhard Heydrich. De 1933 à 1941, ses initiatives avaient été paralysées dans une large mesure par les autres responsables nationaux-socialistes, dont Hess et son personnel. Hess était le plus haut placé parmi ceux qui protégeaient l’anthroposophie. Les désaccords qui existaient depuis longtemps dans la hiérarchie nationale-socialiste sur la question du statut des groupes occultes fut compliqué par la place centrale qu’y occupait Martin Bormann. A cette époque, il était en principe le subordonné de Hess, mais, de facto, il avait le même pouvoir, la même influence. Le secrétaire personnel de Hess, ouvertement opposé aux sociétés occultes, était un allié de poids du SD, qui formait à son tour-un élément central de l’appareil policier placé sous la supervision d’Himmler. L’hostilité tenace de la SD à l’égard des groupes occultes provenait en partie du fait qu’ils constituaient une hiérarchie parallèle à celle de l’Etat national-socialiste, en partie de la menace idéologique qu’ils représentaient pour l’intégrité des principes du national-socialisme. Aux yeux du SD, les occultistes appartenaient, volontairement ou non, au large éventail des weltanschauliche Gegner, des ennemis idéologiques du Troisième Reich.

La lutte contre les sociétés occultes ne commença donc pas en 1941. Dès novembre 1934, Heydrich avait déclaré : « Le mouvement du Graal appartient à ces organisations occultes internationales liées à la franc-maçonnerie dont les activités dans l’Allemagne nationale-socialiste doivent être entravées autant que possible (27). » L’Association des Sciences occultes d’Augsburg fut dissoute en mars 1935 en raison de « sa structure de type maçonnique » ; la « Ligue des combattants de la foi et de la vérité », un groupe ésotérique chrétien, fut interdit en août 1935 ; la secte Weissenberg, fondée par Joseph Weissenberg au début du XXe siècle dans le but de promouvoir des méthodes de guérison spirituelle basées sur une vision du monde völkisch et des enseignements théosophiques, fut interdite en janvier 1935, en dépit du fait qu’un grand nombre de ses membres fût aussi membres du NSDAP. Les contrevenants étaient sévèrement punis. Ainsi, en 1939 à Stettin, un membre de la secte Weissenberg fut condamné à 10 mois de prison pour avoir continué à pratiquer le magnétisme (28). D’un autre côté, de nombreux groupes occultes furent persécutés ou même interdits qui, loin d’être hostiles aux principes du national-socialisme, les avaient soutenus dès les années 1920 et comptaient de nombreux membres nationaux-socialistes : la société Thulé, la Ligue pangermanique, le Ludendorff-Bewegung, La Fraternité théosophique nationale-socialiste etc. En 1936, La Weltbund der Völkischen – Alliance universelle raciste elle-même fut interdite sur ordre d’Heydrich.

S’il n’est guère étonnant que le SD ait fait interdire les groupes occultes qui niaient les hiérarchies raciales rigides, puisque, en les niant, ils rejetaient un principe de base de la vision du monde nationale-socialiste, le fait qu’il ait mis hors-la-loi ceux qui épousaient et approuvaient explicitement la notion de hiérarchies raciales, fût-ce d’une manière moins rigide, peut rendre perplexe. En fait, « Ce qui semble avoir provoqué la consternation parmi les analystes du SD était la propension des groupes occultes à faire de leurs préceptes spirituels compliqués le fondement idéologique principal d’une idée allemande cohérente et, ce faisant, à poser le National-socialisme comme l’expression politique et la réalisation pratique d’une vision occulte et non pas comme une conception du monde totalisante à part entière. Les différents groupes ésotériques, aux yeux de la SD, avaient inversé le rapport entre le nazisme comme philosophie générale et les petits courants spirituels non conventionnels qui gravitaient vers lui : ce n’était pas assez que de célébrer le IIIe Reich comme une étape dans le déroulement de l’évolution cosmico-racial (29) … ». Il est aussi permis de penser que les analystes de la SD avaient perçu tout ce qu’il y avait de farfelu et donc de dangereux dans les théories raciales spiritualistes de la théosophie, de l’ariosophisme et de l’anthroposophie ; que, en somme, les confusions et les erreurs dont des auteurs comme R. Guénon et J. Evola avaient signalé la présence dans les doctrines proprement spiritualistes des groupes occultes ne leur avaient pas toutes échappé.

Dans la pratique, la détermination du SD à « détruire et à éliminer complètement toutes les sectes » sur le territoire allemand avait cependant ses contradictions et ses limites. Le cas du germano-ukrainien Gregor Schwartz-Bostunitsch en est un exemple édifiant. Condamné à mort par contumace par les Bolcheviks pour son militantisme antirévolutionnaire, Grigorij Bostunic fuit sa Russie natale en 1920 et voyagea dans toute l’Europe de l’Est, notamment en Bulgarie, où il noua des relations avec les théosophes bulgares et probablement avec Gurdjieff aussi. Farouchement anti-communiste, il était absolument convaincu de l’existence du complot mondial judéo-maçonnique qui est dépeint dans les Protocoles des Sages de Sion. Il émigra en Allemagne en 1922. L’année suivante, il devint un ardent partisan de l’anthroposophie, mais, deux ans plus tard, il en arriva à la conclusion que le mouvement de R. Steiner était un énième agent de la conspiration. Entre-temps, il avait écrit des articles pour un périodique théosophique (et plus tard, völkisch) intitulé Asgard et s’était fait naturalisé allemand. Schwartz-Bostunitsch avait également travaillé pour le Welt-Dienst, l’agence de presse de l’important éditeur d’ouvrages antisémites Fleischhauer. Il avait été admis dans la SS au milieu des années 1930 et, à ce titre, avait donné des conférences dans tout le pays et dans les satellites du Troisième Reich sur le rôle des Juifs et de la franc-maçonnerie dans le complot mondial, conférences apparemment bien documentées, puisqu’il possédait plus de 40 000 livres sur le sujet. Ses lettres à Himmler expriment un dévouement total à la politique raciale du Troisième Reich. Eh bien, engagé en 1934 par le SD, au quartier-général berlinois duquel il s’était mis à rédiger d’imposants mémorandums sur les méfaits de l’anthroposophie et de la théosophie, il fut congédié par Heydrich au début de 1937, au motif que sa chasse aux francs-maçons, aux bolcheviks et aux Juifs était excessive (30).

En 1942, il fut nommé professeur honoraire SS, mais ne fut pas autorisé à donner des conférences en uniforme en raison, précise Goodrick-Clarke, « de ses vues peu orthodoxes ». En 1944, il fut promu au grade de SS-Standartenführer sur la recommandation d’Himmler.

Si l’on n’a toujours pas compris que les hauts dignitaires nationaux-socialistes intéressés par l’occulte faisaient la part des choses entre leur marotte et leurs responsabilités politiques, on trouvera probablement ironique qu’il ait été promu SS-Standartenführer sur recommandation de l’« ésotériste » Himmler en 1944.

3. Les sources possibles du mythe de l’occultisme national-socialiste

Ce mythe, loin d’avoir été inventé par Louis Pauwels et Jacques Bergier par le biais du Matin des magiciens, trouve son origine dans la littérature française et anglaise des années 1940.

La première publication dans laquelle Hitler est décrit comme « une personnalité médiumnique démoniaque » est Adolf Hitler und die Kommenden de Kurt van Emsen (Bremen, 1932). La première référence à un Hitler « guidé par des forces occultes » se trouve dans un article du magazine ésotérique Le Chariot de juin 1934 de René Kopp, ésotériste martiniste et chrétien français d’origine juive. Jamais à court d’inspiration, la très catholique Revue Internationale des Sociétés Secrètes, dans laquelle J. Evola avait été accusé d’être un « sataniste » quelques années auparavant, préféra voir en Hitler, avec une sobriété qui, dans le contexte, l’honorerait presque, « un agent des loges maçonniques ».

Le processus d’« occultisation » d’Hitler fut déclenché par Gespräche mit Hitler de Rauschning, en particulier par le chapitre « magie blanche et magie noire », qui ne figurait pas dans son édition allemande (1940), uniquement dans ses éditions française et anglaise (1939). Curieusement, il semble que Gespräche ait été un ouvrage de commande, apparemment écrit par deux journalistes français en collaboration avec Rauschning qui était dans une situation financière précaire après avoir émigré d’Allemagne en France. Rauschning prétendait avoir eu de nombreuses conversations privées avec Hitler en sa qualité de président du Sénat de Dantzig et avoir pris des notes. En fait, il a été établi que seules quatre de ces conversations ont réellement eut lieu et qu’Hitler n’était jamais seul avec Rauschning. D’un ton mordant, Fritz Tobias met les points sur les i : « Toutes ces prétendues conversations avec Hitler furent tout simplement inventées ; leur contenu a été concocté postérieurement (31).

D’autres publications contribuèrent à l’époque à l’ « occultisation » d’Hitler : toujours en 1939, un ouvrage politique de Georges Anquetil, Hitler le conduit le bal, citait cette phrase de Georges Duhamel : « Le Monde Entier vit désormais dans un état d’excitation démoniaque ; dans Le tyran nazi et les forces occultes d’E. Saby » (L’école addéiste, 1945), le chancelier allemand est décrit comme un « apprenti sorcier », un « étudiant de la magie » ; l’auteur aborde dès le premier chapitre traite un thème de prédilection de la littérature sur l’occulte : la croix gammée et la question de sa direction sénestrogyre ou dextrogyre. L’auteur distingue ainsi la croix gammée (« bonne ») de la Sauwastika (« nazie ») », ce qui n’a aucun fondement dans le symbolisme traditionnel (32).

Les éléments de pseudo-preuves recueillis par Saby pour accuser Hitler de se livrer à des pratiques magiques valent le détour : « son végétarisme, son autodiscipline, son goût pour l’art… son regard et ses gestes magiques et même son amour de la montagne (33) … ». Il vaut aussi la peine de noter que cet ouvrage fut écrit dans une perspective chrétienne ; en dépit de toutes ces puissantes forces magiques, notre brave auteur voit une issue : l’union des courageuses forces chrétiennes de France. D’ailleurs, à la même époque, Pie XII tentait de pratiquer un exorcisme à longue distance d’Hitler (34).

L’affirmation selon laquelle Hitler était un franc-maçon provient de « Frabato der Magier », un ouvrage présenté comme étant l’autobiographie du kabbaliste et illusionniste tchèque Franz Bardon (dont le travail fut fortement influencé par le célèbre ecclésiastique et occultiste Eliphas Levi), mais qui a probablement été écrit, probablement aussi avec force enjolivements, par sa secrétaire, Otti Votavova (35) ; Otti Votavova affirme qu’Hitler appartenait au « Freimaurerischer Orden der Goldene Centurie de Dresde, plus connu (sic) sous le nom de Loge 99 », un groupe de francs-maçons adonnés à la magie noire contre lequel Bardon était en lutte ; « les 99 loges de cet ordre avaient chacune 99 membres. Chaque loge adore un horrible démon. Le démon aide les membres de sa loge à devenir riche et puissant. Les membres de ces loges sont aussi des industriels et des banquiers » (36). Jüri Lina affirme que « cela a aussi été confirmé par Moscou, où tous les documents sur ce sujet sont conservés », sans donner la moindre référence.

« Peu savaient, écrit Joseph Howard Tyson (The Surreal Reich, 2010, p. 10) qu’Hitler prenaient des leçons auprès de l’illusionniste [voyant et hypnotiseur] juif Erik Jan Hanussen [né Hermann Steinschneider] (1889 – 1933). » Peu, y compris Hitler lui-même.

Autrichien d’origine juive, Hanussen prétendait avoir été élevé par une troupe d’acteurs ambulants dont faisaient partie ses parents. Lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale, il fut affecté dans un régiment sur le front de l’Est et y servit jusqu’à ce qu’il soit blessé. Durant sa convalescence, Hanussen découvrit qu’il avait des dons d’hypnotiseur et de voyant. Il les utilisa pour soulager la douleur et tromper l’ennui de ses camarades, puis, démobilisé à la fin de la guerre, il monta un spectacle de magie ambulant. Il finit par fonder un journal, le Hanussens B. W. Hellseher Zeitung, qu’il remplissait d’analyses astrologiques de la vie politique et sociale allemande et de divinations personnalisées. Il prédit l’arrivée au pouvoir du NSDAP, ce qui lui valut le surnom de « prophète d’Hitler » – dans la presse de gauche (37).

En 1943, le psychanalyste Dr. Walter C. Langer fut chargé par l’Office of Strategic Services (OSS) de préparer un profil psychologique d’Hitler. Il y déclare que « selon Strasser [Otto ?], au début des années 1920, Hitler prit régulièrement des leçons de diction et de psychologie de masse d’un certain Hamissen (sic)… » (38) J. H. Tyson illustre ses propos par la citation suivante : « L’horoscope d’Hanussen du 1er janvier 1933 prédisait l’accession d’Hitler au pouvoir dans les trente jours et connaitrait un formidable succès tant que durerait « l’union des trois » ( ?). Son œuvre disparaitrait « dans la fumée et dans les flammes » à l’été 1945. Bien qu’Hitler se moquât souvent de l’astrologie dans… son cercle, il avait montré un véritable intérêt non seulement pour les horoscopes d’Hanussen, mais aussi pour ceux de Frau Ebertin en 1923. » La note renvoie à John Toland, Adolf Hitler, Ballantine Books, New York, 1976, p. 1334 et non, puisqu’il est évident que Toland n’est pas l’auteur de ces lignes, à l’ouvrage dont est tirée cette citation et que Toland aurait inclus dans son ouvrage. Or, il n’est nulle trace de cette citation dans les éditions ultérieures. Soit elle était bien présente dans la première édition et Toland l’a supprimée des éditions ultérieures, auquel cas il devait bien avoir ses raisons, soit J. H. Tyson s’est laissé emporter, encore une fois, par une imagination fertilisée par les divagations de Rauschning, d’Otto Strasser et d’Unholy Alliance: A History of Nazi Involvement with the Occult (Peter Levenda, The Continuum International Publishing Group, 2002), un compendium de ragots orduriers qu’il ne cite pas, bien qu’il lui doive probablement beaucoup.

Le Dr. Ernst Schertel (1884 – 1958) fut une figure marginale de l’occultisme allemand du début du XXe siècle ; pionnier du naturisme et militant du mouvement de libération sexuelle dans les années 1920, il se passionnait naturellement pour la pornographie, le sadomasochisme et, bien sût, la magie ; sous le Troisième Reich, il fut emprisonné dans un camp de concentration pendant plusieurs mois et son doctorat lui fut retiré. En 1923, il avait publié un ouvrage intitulé Magie – Geschichte, Theorie, Praxis (Anthropos-Verlag, Prien), dont il aurait envoyé un exemplaire dédicacé à Hitler. En mai 2003, Timothy Ryback publia dans The Atlantic Monthly un article à la fin duquel il révélait qu’il avait retrouvé ce livre parmi les volumes de la bibliothèque privée d’Hitler qui sont conservés à l’université Brown de Providence dans le Rhode Island et qu’une de ses pages portait l’annotation suivante : « Celui qui ne porte pas de graines démoniaques en lui ne pourra jamais donner naissance à un monde nouveau. » Schertel photocopia l’ouvrage, qui fut publié en 2009 dans une traduction qui rend hommage au fond et à la forme chaotique de l’original et fait la part belle aux 66 annotations qu’il contient et qui sont présentées comme étant celles d’Hitler. L’argument de vente de l’éditeur est que « Magic: History / Theory / Practice” « est le premier livre à établir un lien direct entre Hitler et le satanisme ». Les deux témoignages que Ryback cite au début de son article auraient dû lui servir de conclusion. Le premier est celui de Gerhard Weinberg, un spécialiste du Troisième Reich qui fut l’un des premiers chercheurs à explorer la bibliothèque privée d’Hitler ; il affirme que « rien n’indique vraiment que la plupart de ces livres aient fait partie de sa bibliothèque personnelle et encore moins qu’il en ait lu un seul ». Le deuxième est celui de Philipp Gassert, professeur adjoint d’histoire à l’Université de Heidelberg et de Daniel Mattern, directeur éditorial de l’Institut historique allemand de Washington DC ; en 2000, après cinq ans passés à éplucher chacun des volumes de la bibliothèque en question, ils arrivèrent à la même conclusion que Weinberg (39).

L’arroseur arrosé

Pauwels et Bergier ne sont pas les inventeurs du mythe de l’occultisme national-socialisme. Il n’en demeure pas moins que Le matin des magiciens déclencha un engouement sans précédent pour ce genre de littérature dans toute l’Europe et notamment en France, quand bien même les auteurs, il faut le reconnaître, ne présentent pas les phénomènes qu’ils décrivent comme des faits vérifiés. Un certain nombre des conjectures hasardeuses, mais distillées à dessein, dont cet ouvrage est farci et qu’il n’a fait que puiser dans la littérature antérieure ont déjà été examinées plus haut et il pourrait s’avérer fastidieux de passer en revue les autres. Un survol de la vie trépidante de l’un de ses auteurs y suppléera amplement.

Bergier, né Yakov Mikhailovich « Berger » (40) et croqué plus tard par Hergé sous les traits du professeur Esdanitoff dans l’album Vol 714 pour Sydney, naquit en 1914 dans l’un des principaux foyers infectieux de toute l’Europe : Odessa. Il avait de qui tenir : son grand-père maternel, Jacob, était rabbin et son cousin Anatole avait participé au meurtre de Nicolas II en 1919 ; son père idolâtrait Trotski ; et sa mère, de nouveau enceinte en 1917, se sentit frustrée de ne pas avoir pu participer à la révolution. La révolution menaçant cependant de faire péricliter leurs affaires, les « Berguère » déménagèrent en Pologne en 1920.

C’est à cette époque qu’il découvrit le roman de Jacolliot Les mangeurs de feu, où les explications données par l’auteur sur l’utilisation directe de la matière comme énergie pour la propulsion d’appareils aériens retinrent tout particulièrement son attention. L’assassinat du politicien allemand W. Rathenau lui fit prendre conscience que « Le monde est mené par de tout autres personnages que ne l’imaginent ceux dont l’œil ne plonge pas dans les coulisses ». Il fut initié à la Kabbale par un rabbin de la ville où il habitait.

En 1925, la crise économique qui sévit en Pologne pousse les « Berguère » à émigrer en France, un pays qu’il jugera plus tard raciste et arriéré, où son père prend le nom de Bergier. Il entre au Lycée Saint-Louis en 1928 et se plonge dans la lecture des grands auteurs de science-fiction anglo-saxons. Il prétendra plus tard avoir entretenu une correspondance avec Lovecraft de 1931 à 1937, mais, comme il n’a jamais autorisé personne à la consulter, elle reste douteuse. En 1930, il réussit le concours d’entrée à l’Institut de Chimie, mais pas les examens. En 1933, il obtint une licence de mathématique générales, de chimie générale et de chimie appliquée à la Sorbonne.

De 1933 à 1936, il exerce différents petits métiers (traducteur, analyste, fabricant de colle, etc.), mais, surtout, il fait la rencontre du savant Alfred Eskenazi, issu d’une richissime famille syrienne et membre du PCF, avec qui il ouvre un laboratoire en 1936. Jacques Bergier et Alfred Eskenazi s’investissent sans compter dans la lutte contre le national-socialisme, tout en déposant à intervalle régulier des brevets d’invention pour la découverte de divers procédés dans les domaines des télécommunications et de la physique nucléaire.

En 1935, il avait rencontré le physicien Vladimir Garreau, consultant auprès du Comité international consultatif de téléphonie. Quelques mois plus tard, ils concevaient ensemble les principes essentiels de l’automation. En 1936, son coreligionnaire André Helbronner, à la tête d’un laboratoire de recherches sur les propriétés de l’atome, l’engage dans son équipe, qui met bientôt au point la première synthèse d’un élément radioactif naturel, le polonium. Helbronner l’incite à s’intéresser à l’alchimie et, s’il faut l’en croire, lui présente l’alchimiste Fulcanelli.

En 1939, suite à une rencontre avec son coreligionnaire Georges Mandel, Bergier devient agent du Cinquième Bureau des services secrets français, sous nom de code de « sorcier ». Il prend le maquis en janvier 1940. En septembre 40, il part pour Lyon, où il retrouve ses parents ainsi qu’Helbroner et Eskenazi et met ses talents d’inventeur au service de la Résistance, louant un laboratoire pour fabriquer des bombes incendiaires, approvisionnant l’Orchestre rouge en postes de radio camouflés en appareils médicaux, mettant au point des procédés d’écoutes téléphoniques et des techniques de sabotage qui firent beaucoup de mal aux Allemands, tout en continuant à veiller à ses intérêts (il s’intéressait à l’achat de brevets d’invention pour la fabrication de l’arme X (le carburant des V1)).
En septembre 1942, le Compagnon de la Libération Pierre Sonneville, de retour de Londres, installe le réseau de renseignement « Marco Polo » à Lyon et Bergier devient son opérateur radio en janvier 1943, sous le nom de code de « Jacques Verne », avec pour mission, avec quelques autres scientifiques comme Eskenazi et Helbronner, du groupe dit « des Ingénieurs », d’étudier les avancées techniques des Allemands dans les domaines militaire et scientifique ; leur haut fait fut de mettre à jour les expérimentations allemandes sur les fusées V1 etV2 à Peenemünde. Arrêté, avec de nombreux autres terroristes, par la Gestapo à Lyon en 1943, il fut déporté dans un camp de concentration de la Sarre, puis transféré à Mauthausen, où il organisa une sorte de résistance interne avec quelques autres prisonniers, dont Gregory Fedorov, futur successeur de Béria en l’Union soviétique, Franz Dalhem, dirigeant du PC clandestin qui, après la guerre, allait jouer un rôle important en RDA ; Octave Rabaté qui devait devenir directeur du journal L’humanité et favoriser l’entrée des communistes dans le gouvernement de De Gaulle.

De Matthausen il rentra, paraît-il, sous la forme d’un mort-vivant et, si on l’en croit, avec deux facultés dont la nature était identique à celles dont étaient dotés les personnages des romans de science-fiction qu’il affectionnait, puisqu’elles étaient d’ordre paranormal ; l’une d’elles était la faculté de deviner de façon intuitive s’il était suivi. Bergier fut chargé, sur proposition de De Gaulle de réorganiser les services de la DGER (Direction générale des études et recherches), au sein de laquelle il semblerait qu’il ait dirigé la branche française du CIOS (Centre interarmées de contre-espionnage allié). Bergier proposa à de Gaulle de créer un Commissariat à l’Energie Atomique et de nommer un communiste à sa tête, Joliot-Curie, ce qui fut fait et permit à la France de construire ensuite la pile atomique Z.O.E avec l’aide des Russes.

A la même époque, il propose au général états-unien Spaatz de lancer une bombe atomique sur Berlin et, dans la foulée, lui fait part de ses regrets de n’avoir pas été désigné pour lancer celles qui avaient rasé Hiroshima et Nagasaki.

Bergier aurait quitté la DGER en 1950, aurait continué à exercer jusqu’en 1951 ou 1953 la profession d’ingénieur-conseil qu’il avait embrassée à son retour de Matthausen et qui lui aurait à peine permis de joindre les deux bouts. Toujours est-il qu’il se reconvertit dans le journalisme. Grâce à son ami journaliste André Ulmann (selon T. Wolton, André Ulmann adhéra – secrètement – au Parti Communiste en 1946 et, en tout cas, fut recruté par le NKVD sous le nom de code de Durant la même année), il trouve un emploi à Constellation, une revue mensuelle créée en 1947 par l’agent soviétique André Labarthe avec le soutien de l’Etat français et, après avoir brusquement cessé de paraître, relancée en 1948 par lui-même et une certaine Martha Jansen-Lecoutre, dont la tentative de viol réussie dont elle assurait que Staline s’était rendu coupable sur sa personne ne l’avait pas dissuadé de devenir plus tard une agente soviétique. Cependant, les choix rédactionnels de Madame ne semblaient pas être du goût du lectorat de Constellation. Les ventes, de nouveau, baissaient.

D’un coup de baguette qui annonçait Le matin des magiciens, Bergier le remobilisa par deux articles : l’un assurait que des dilutions élevées de ginseng avaient le pouvoir de guérir l’impuissance masculine et l’éjaculation précoce ; l’autre portait sur Nostradamus. L’effet fut foudroyant, quoique dans un autre domaine que la thérapeutique. Un cinéaste lui proposa même de transposer le second article au cinéma avec Pierre Fresnay dans le rôle de Nostradamus et Belmondo dans ceux des rois Henri. Le projet achoppa, les exigences financières de Bergier dépassant de loin ce que les producteurs du cinéaste étaient disposés à lui offrir. Ne se laissant jamais abattre, Bergier rédigea la biographie d’un certain abbé Mélisse, un missionnaire en Chine dont les activités subversives constituaient une menace directe pour le régime communiste de Mao. L’éditeur Juliard en eut vent et en acquit les droits d’auteur. Le manuscrit fut traduit et publié en 17 langues, puis retiré de la vente, dès qu’on s’aperçut que c’était un canular (41).

Il ne manquait plus que Bergier rencontrât Louis Pauwels. Journaliste et écrivain, disciple de Gurdjieff et intéressé par R. Guénon, Pauwels avait fondé en 1946 Travail et Culture, une association proche du PCF destinée à la culture des masses, dont il était le secrétaire. En 1949, il devient rédacteur en chef de Combat et éditorialiste au quotidien Paris-Presse. Ils furent présentés l’un à l’autre par René Alleau. La rédaction du Matin des magiciens dura 5 ans. A sa sortie, chez Gallimard, en 1960, Jean Paulhan et Raymond Queneau déclarèrent que « s’ils avaient eu le manuscrit, il n’aurait été publié que sur leur cadavre ».

III. Examen des sources des ouvrages sur l’occultisme de certains milieux anglo-saxons

Les magiciens pullulèrent en Europe du XIIe au XVIe siècle. Nombre d’entre eux recherchaient la « pierre philosophale ». D’autres se livraient ouvertement à des pratiques occultes plus prosaïques comme la conjuration, la divination, ou la médecine mystique. Vers la fin du XVe et le début XVIe siècles, trois d’entre eux acquirent une notoriété particulière, – Tritheim, Cornelius Agrippa, Paracelse. Scholastici vagantes cosmopolites, ils allaient d’université en université, de capitale en capitale. Le plus célèbre des trois est Paracelse (Philippus Aureolus Théophraste Bombast von Hohenheim). Dans sa vie nomade, il mit son érudition au service de son porte-monnaie, tirant des horoscopes, vendant des prophéties, disant la bonne aventure, interprétant les rêves, évoquant les esprits, pour finir par pratiquer le charlatanisme médical. Il avait dix-sept ans, lorsque Elizabeth 1re monta sur le trône d’un royaume qui ne manquait pas de magiciens. Le plus intéressant d’entre eux fut peut-être le Dr John Dee.

John Dee

John Dee (1527 – 1608 ou 1609) nous a laissé le récit de ses innombrables expériences occultes dans ses Journaux spirituels (42). Deux d’entre elles situent bien le personnage. La première concerne ses premiers pas de magicien : « C’est en 1627, à un jeune âge, que John Dee se tailla une solide réputation de magicien à Londres. Il avait un miroir formé d’une pierre polie noire ; un assistant, en le regardant sous son influence, pouvait avoir des visions, dire la bonne aventure et prédire l’avenir. On racontait qu’il avait le pouvoir d’évoquer les esprits, qui se manifestaient dans ce miroir en forme de poire (43). » La seconde date d’une époque où il avait déjà atteint la notoriété : « Le Dr Dee possédait une boule de cristal et cela faisait douze ans qu’il recherchait ce qu’il appelait un « clairvoyant » pour lui permettre d’entrer en communication avec les archanges Raphaël et Michael, qu’il évoquait depuis 1569. Barnabas Saul lui fut recommandé comme un bon voyant et un clairvoyant en matière d’apparitions spirituelles, que ce soit dans des récipients en cristal ou à ciel ouvert (44). »

Comme de nombreux autres scientifiques de l’époque, Dee mit ses talents à la disposition des aristocrates et des courtisans. En 1577, plusieurs nobles l’avaient déjà pris sous leur patronage. Ce qui les intéressait chez lui, ce n’était pas ses travaux philosophiques, mais ses compétences en mathématiques appliquées. L’aristocratie britannique avait un esprit utilitaire ; elle se plaisait à afficher son pouvoir, y compris son pouvoir sur la nature, conformément aux codes de l’étiquette humaniste. Dans un esprit tout aussi utilitaire, il publia entre 1576 et 1578 un ouvrage en quatre volumes intitulé « The Brytish Monarchie », dans lequel il exposait un projet d’empire britannique – John Dee fut l’un des premiers, sinon à utiliser, du moins à populariser l’expression d’Empire britannique. Le frontispice de son The Art of navigation (1577) montre le « Navire Imperial » de la chrétienté, avec, à son bord, une impératrice Elizabeth ayant reçu mission de restaurer l’empire chrétien par la puissance maritime (45).

Dee joua de malchance avec les souveraines britanniques. En 1554, peu après l’accession au trône de Marie 1re, il fut accusé d’avoir jeté un sort à la reine et emprisonné pendant quelques mois. Quant à Elizabeth 1er, dès son couronnement, elle lui fit de grandes promesses, qui ne furent jamais tenues (46) ; déçu qu’elle n’ait pas fait de lui son « grand philosophe », mais aussi inquiet de ce qu’elle ait commencé à le soupçonner d’être un espion, l’ambitieux émigra en 1588 en Pologne, où il devint client du Prince Albrecht Laski, avant de devenir celui de « l’Alexandre de l’occultisme, l’empereur Rudolph II, à Prague » (47). De Prague, Dee, alors que l’« Invincible armada » s’apprêtait à quitter l’Espagne avec la mission de conquérir l’Angleterre pour rétablir Marie Stuart sur le trône d’Ecosse et l’établir sur le trône d’Angleterre, répandit une prophétie sur « la chute imminente d’un puissant royaume au milieu de redoutables tempêtes ». La prophétie arriva aux oreilles des imprimeurs néerlandais, qui, à l’époque, fournissaient une grande partie du continent en almanachs. Ils la publièrent. Elle « compromit de façon significative le moral des Espagnol à un moment critique (48). A l’annonce de la déroute de l’armada, Dee écrivit à la reine pour épancher sa joie, sans toutefois se vanter d’avoir utilisé un « pentacle en cire grâce auquel, par des signes cabalistiques et mathématiques, il avait réussi à prédire la nature des tempêtes qui devaient disperser et détruire peu après l’armada espagnole » D’après R. Deacon, c’est en effet ce que déclara plus tard son fils, Arthur Dee (1579 – 1651), lui aussi astrologue et magicien (49).

En 1659, le gouvernement tenta vainement d’interdire la publication des Journaux spirituels de Dee, le récit de ses conversations supposées avec les anges, parce que sa préface, écrite par un certain Meric Causabon, accusait Dee d’avoir pratiqué la magie noire (50). De fait, dans ses Journaux, Dee ne cesse de se plaindre des accusations de magie noire dont ses travaux font l’objet. A ses yeux, les expériences qu’il mène sont exemptes de sorcellerie ; il est un chercheur sérieux et noble. N’est-il pas d’ailleurs un bon chrétien ? De nombreux érudits de l’époque croyaient que les anciens sages avaient mis par écrit des vérités cryptiques dans la Bible, qu’elles n’avaient pas encore été déchiffrées et qu’une exégèse cabalistique permettrait de les pénétrer. Ils espéraient que, « une fois comprise, la sagesse occulte inspirée par Dieu inaugurerait un nouvel âge d’unité chrétienne et une religion universelle d’amour » (51). D’autre part, il convient de ne pas perdre de vue que, si, à la « Renaissance », l’occultisme « fut interprété soit comme un ensemble d’erreurs et de perceptions erronées qui devaient être purement et simplement dépassées, soit comme une vision du monde contenant en germe ce qui deviendrait plus tard la « vraie science » (52), les mêmes personnes furent souvent à la fois des occultistes et des « scientifiques ». Dee avait donc de bonnes raisons de se sentir injustement accusé de sorcellerie.

Un certain nombre d’érudits du milieu du XXe siècle ont affirmé que la science de l’époque de Dee, de Ficin et de Paracelse ne se développa en opposition avec la philosophie occulte. Il est certain que la recherche dite « scientifique » et l’occultisme ne se combattaient pas. « Les sciences naturelles ne se développaient pas en balayant du revers de la main l’occulte ou en réfutant la magie. Au contraire, la science tirait très peu de conclusions définitives de l’étude des thèses occultistes et aucun effort concerté n’était fait pour les démasquer. De leur côté, les praticiens de l’occultisme faisaient volontiers leurs la terminologie scientifique et les découvertes scientifiques (53). » Après sa mort, « la tradition de Dee (resta) très vivante en Angleterre dans l’enseignement des mathématiques et dans ses applications technologiques » (54). Le polymathe germano-britannique Samuel Hartlib (1600 – 1662) était un admirateur de Dee, en particulier de sa Préface à Euclide. Le « cercle Hartlib », qu’il fonda en 1630, est considéré comme l’un des possibles ancêtres de la Royal Society, créée une génération plus tard, en 1660. Or, il a été établi qu’un certain nombre des membres de la Société royale accordaient une grande valeur à l’œuvre de Dee. L’un d’eux, le mathématicien Robert Hooke (1635 – 1703), tenta de sauver la réputation de Dee, ruinée par la publication de ses Journaux, en affirmant que celui-ci n’avait jamais cru au spiritisme et qu’il avait utilisé « cette étrange écriture (55) pour cacher des choses de nature politique », étant, non pas « une espèce d’enthousiaste », mais « un véritable espion » (56).

Sir Francis Walsingham (1532 – 1590), homme d’Etat et homme de loi protestant, fut chef des services secrets du gouvernement pendant une grande partie du règne d’Elisabeth 1re. Par crainte des persécutions de Marie 1re contre ses coreligionnaires, il avait préféré faire ses études de droit à l’Université de Padoue, où il aurait découvert les écrits de Machiavel et les travaux sur la cryptographie de l’architecte et inventeur du cadran chiffrant Leon Battista Alberti (1404 – 1472). Dans l’Italie de la Renaissance, la cryptographie était l’outil indispensable des diplomates.

L’occultisme et l’espionnage ont un certain nombre de caractéristiques en commun, que, d’ailleurs, ils partagent peu ou prou, avec les métiers du commerce. La première est le secret. La seconde, sur un plan plus pratique, est l’utilisation de codes et de cryptogrammes. Le troisième est la volonté de prédire les événements futurs. Il n’est donc pas surprenant que les mêmes individus puissent être soupçonnés d’être à la fois des occultistes et des espions.

Ainsi, Richard Deacon, se fondant probablement sur la déclaration de Robert Hooke, affirma dans son ouvrage de 1968 sur John Dee que celui-ci avait fait partie du réseau d’espions de Walsingham. Le moins que l’on puisse dire est qu’il reçut un accueil mitigé de la part des universitaires britanniques. Quatre décennies après sa publication, Stephen Clucas a tenté de peser plus sereinement le pour et le contre : « L’hypothèse de Deacon que le séjour de Dee en Europe centrale montre qu’il avait été engagé par Walsingham comme agent secret ou espion n’est étayée qu’en partie par sa connaissance évidente de la cryptographie et par le contenu d’une lettre qu’il envoya de Trebona à Walsingham. Mais il est aussi clair que ses problèmes d’argent étaient tellement graves qu’il était à prendre n’importe quel emploi (57). »

Quoiqu’il en soit, Dee est le premier occultiste rencontré au cours de cette étude dont il est avéré qu’il joua un rôle déterminant dans la formation d’un concept politique. Le « Brytish empire » était conçu jusque-là comme le royaume uni de l’Angleterre et de l’Ecosse, Dee l’étendit à l’Irlande, aux îles Orkney et, surtout, aux « mers environnantes ». « Il fut le premier à théoriser la conception maritime de l’empire britannique » (58). Ni plus, ni moins.

Le(s) « Hell-Fire Club(s) »

A partir de la fin du XVIIe siècle, le dialogue formel entre l’occultisme et les sciences naturelles cessa pratiquement dans la sphère publique. Il semble qu’un besoin de plus en plus impérieux se soit fait sentir de distinguer rigoureusement les problèmes qui pouvaient recevoir une explication naturelle et ceux qui semblaient défier toute explication scientifique. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, certains essayèrent d’accommoder des aspects particuliers de la pensée occultiste à une perspective newtonienne, mais à titre privé. Ils ne publièrent pas leurs spéculations, qu’ils se contentaient de noter dans leurs journaux. D’autres cherchaient à démentir les explications mécanistes de l’univers par des théories d’inspiration spiritualiste basées sur certains aspects de la philosophie occulte. Ils n’étaient pas opposés à la science expérimentale ; ils s’opposaient seulement à ses présupposés matérialistes. Les premiers s’étaient rangés du côté de la « science » ; les autres, du côté de ce qui n’allait pas tarder à être connu sous le nom de « pseudo-science » ; d’autres encore n’avaient pas encore choisi leur camp.

Des années 1720 aux années 1780, l’occulte se retira dans la sphère privée. « L’essor de la sphère publique au XVIIIe siècle fut contrebalancé par un repli dans une sphère privée plus calme, dans l’atmosphère contemplative de laquelle des amitiés intimes exclusivement masculines se nouaient, des idées pouvaient être élaborées et examinées par des individus du même avis. Un des objectifs de la franc-maçonnerie fut de développer cette sphère privée… La franc-maçonnerie fournissait un ensemble de préceptes sur la sociabilité masculine et la moralité, soutenus par un ingénieux arsenal de mythes et de légendes. Les préceptes de la franc-maçonnerie pouvaient être interprétés de diverses manières : comme une clé des mystères des Écritures, comme un enseignement moral rationnel, comme une explication du fonctionnement de la nature ou comme une représentation symbolique de la philosophie occulte » (59). En somme, il y en avait pour tous les goûts. L’occultisme continuait à avancer masqué sous le nom d’« Enlightenment », d’« Illumination », terme qui, du reste, appartient à la tradition chrétienne, puisque, chez les premiers chrétiens, il désigne le baptême ; « illuminés », les baptisés (60).

Si l’occulte s’était repliait, ou peut-être faudrait-il dire infiltré dans certains cas, dans la sphère privée, les activités auxquelles s’y adonnaient les membres de l’aristocratie britannique n’étaient pas pour autant toujours aussi contemplatives que celles que décrit l’auteur de Solomon’s secrets arts. Des sociétés s’étaient formées dans le but spécifique de ridiculiser la religion et la moralité conventionnelle ; ses membres se réunissaient dans des tavernes de quartiers chics, où, déguisés en personnages de la Bible, ils faisaient ripaille, s’empiffrant de Tourtes du Saint Esprit bien arrosées d’un punch nommé Feu de l’Enfer. La, ou l’une des premières, le Wharton’s Hell-Fire Club, fut fondée vers 1720 par un individu non identifié, mais qui pourrait avoir été le politicien jacobite Philip Wharton, 1er duc de Wharton (1698 – 1731), l’une des rares personnes dans l’histoire anglaise à avoir été élevée à un duché tout en étant encore mineure et sans être étroitement liée à la monarchie. Les sources les plus fiables sur les premiers « Hell-Fire Clubs » sont The Clubs of Augustan London (Londres, 1933) de R. J. Allen et Hell-Fire Duke: The Life of the Duke of Wharton de Mark Blackett-Ord (Londres, 1982).

Le Wharton’s Hell Fire Club mit fin à ses activités en 1721, après que George 1er, censément sous l’influence des ennemis politiques de Wharton, eut présenté un projet de loi contre « les impiétés horribles ». Chose à peine croyable, il s’avéra que George 1er ne fut pas exclusivement guidé en cela par pas le souci de défendre la moralité publique.

La dette publique de la Grande-Bretagne avait fortement augmenté de 1702 à 1714. En 1719, la Compagnie des Mers du Sud avait proposé d’échanger plus de la moitié de cette dette contre ses actions, ce qui avait provoqué une hausse exagérée de la valeur des dites actions. Pour faire face à un certain ralentissement de son activité et sans doute aussi pour entraver la concurrence dans un marché en plein essor, elle avait présenté un projet de loi visant à soumettre l’établissement d’une compagnie à capitaux publics à l’obtention d’une charte royale. En juin 1721, le Parlement l’avait voté sous le nom de Bubble Act. La Compagnie avait obtenu sa charte. Le cours de ses actions avait continué à grimper démesurément, Soudain, il avait chuté brutalement. L’éclatement de la bulle avait ruiné des milliers d’investisseurs, dont Philip Wharton qui, à la tête d’une fragile coalition de Whigs et de Tories dissidents, s’était opposé au vote du Bubble Act. La dénonciation des « impiétés horribles » de Wharton à la tribune du Parlement en 1921 permettait ainsi de détourner l’attention du public de l’affaire de la Compagnie des Mers du Sud. Ruiné financièrement, Wharton le fut aussi politiquement, ce qui ne l’empêcha pas d’être admis en 1722 dans la loge At the King’s Arms et d’être proclamé peu après Grand Maître de la Grande Loge de Londres. Il ne fut pas réélu l’année suivante. Comme le prouvent « Les Devoirs enjoints aux Maçons libres » (1735), il devint le premier Grand Maître de la Grande Loge de France, la branche française de la Grande Loge de Londres. D’autre part, il cofonda la première loge espagnole à Madrid en 1728 (61). Preuve supplémentaire que les « Hell-Fire Clubs » étaient étroitement associés à la franc-maçonnerie, le fondateur du Hell-Fire Club de Dublin, Richard Parsons, 1er comte de Rosse, fut deux fois Grand Maître de la première loge irlandaise, en 1725 et 1730 (62).
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Sir Francis Dashwood naquit en 1708 dans une illustre lignée de marchands qui faisaient commerce avec la Turquie et s’était hissée dans les rangs de l’aristocratie par son esprit industrieux, ses intrigues politiques et une habile politique de mariages. Riche baronnet fait chancelier de l’échiquier par George III en 1762 (63), il avait fondé dans les années 1740 un club qu’il avait nommé l’Ordre des moines de St Francis, plus connue sous le nom de Hell-Fire Club, sous lequel il passerait à la postérité en 1776, alors qu’il avait pratiquement cessé toute activité. L’Ordre des moines de St Francis acquit rapidement une réputation sulfureuse, qui ne fit que s’accroître avec le temps et le halo de mystère dont l’Ordre était et reste entouré. Comme le secrétaire de l’Ordre, Paul Whitehead, brûla les archives de l’Ordre la veille de sa mort, les rares informations de première main qui existent sur ses activités ont nourri et attisé les spéculations les plus fantaisistes, qui, à force d’être répétées, ont fini par faire autorité dans la littérature de seconde main ; à l’inverse, certains milieux plus ou moins universitaires semblent avoir tiré prétexte de ces outrances pour se contenter d’un examen superficiel des sources primaires et, en fin de compte, noyer le poisson.

The lives of the Rakes: Volume IV, The Hell Fire Club (Londres, 1925) d’E. Beresford Chancellor fournit une liste de ses membres. Il l’a recopiée dans Passages from the diaries of Mrs. Philip Lybbe Powys of Hardwick house, Oxon: A.D. 1756-1808 (Londres, 1899), extraits des Journaux d’une voyageuse galloise qui connaissait Dashwood. Toutefois, la liste n’est pas fournie par Lybbe Powys, mais par l’éditrice de la première édition de ses Journaux. Elle comprend, outre celui de Sir Francis Dashwood, les noms suivants :
« Sir John Dashwood King, demi-frère du (fondateur) et dernier survivant du club.
Le comte de Sandwich.
Hon. Bubb Doddington.
Selwyn.
John Wilkes.
Lord Melcombe Regis.
Sir William Stanhope.
Charles Churchill, poète.
Paul Whitehead, poète et secrétaire.
Robert Lloyd, poète.
Henry Lovibond Collins.
Dr. Ben Bates,
Sir John d’Aubrey – qui n’assista qu’à très peu de réunions en raison de son jeune âge. »

Les seuls dont il est avéré qu’ils firent partie de l’Ordre sont Sir John Dashwood King, John Wilkes, politicien et journaliste, Paul Whitehead, fils d’un tailleur londonien prospère et repris de justice avant d’être poète, Charles Churchill, effectivement poète, John Wilkes.

Le comte de Sandwich est John Montagu (1718 – 1792), amiral et diplomate. Benjamin Yates (1736? – 1828) paraît s’être octroyé lui-même son titre de docteur et avoir été en relation avec Dashwood. George Augustus Selwyn (1719–1791) « passa 44 ans à la Chambre des communes sans prononcer un discours » et « était connu pour sa fascination pour le macabre et d’autres formes d’excentricité sexuelle » (64). « George Bubb Dodington » (1691 – 1762) et « Lord Melcombe Regis » (1691 – 1762) sont une seule et même personne : le richissime aristocrate George Bubb fut fait baron de Melcombe-Regis en 1761. History and topography of Buckinghamshire (Londres, 1862, p. 906) de James Joseph Sheahan ne fait pas la même erreur dans la liste qu’il donne : « Sir Francis Dashwood (Lord Le Despencer), Charles Churchill, John Wilkes, Bubb Doddington (ensuite Lord Melcombe Regis), Robert Lloyd, Sir John Dashwood King, Bart., Henry Lovebond Collins, Paul Whitehead, Sir William Stanhope, Sir Benjamin Bates et Francis Duffield, le propriétaire de Medmenham. » J. Wilkes y ajoute Sir Thomas Stapleton (65).

Rares sont les auteurs qui, comme Betty Kemp (Sir Francis Dashwood: an Eighteenth-Century Independent, Macmillan, 1967) et sir Francis Dashwood (Sir Francis Dashwood, The Dashwoods of West Wycombe, Aurem Press, 1987), un descendant, persistent toujours à rejeter les accusations d’immoralité qui furent portées à l’époque et par la suite contre les membres de l’Ordre. A leurs yeux, elles auraient fait partie d’une campagne de dénigrement à l’égard Dashwood. Cependant, aucun des journaux contemporains qui relatèrent l’affaire ne parle de campagne de dénigrement à l’égard de Dashwood. Les preuves les plus fiables de la tenue d’orgies au sein de l’ordre proviennent du politicien, écrivain et esthète britannique Horace Walpole (66), une connaissance de Dashwood ; de trois vers du poème The Candidate de Charles Churchill ; et des informations divulguées par John Wilkes à partir de 1761, peu après qu’il eut été exclu de l’Ordre. Il n’est pas inintéressant de noter, d’une part, que Wilkes sera exclu du Parlement pour libelle obscène après avoir rendu publiques ces informations sur l’Ordre et, d’autre part, que cette divulgation coïncidera avec la fin des activités de l’Ordre. Geoffrey Ashe (Stroud, 2000) a montré de façon concluante que la réputation sulfureuse de l’Ordre n’était pas infondée. Du reste, ses membres se targuaient eux-mêmes d’être des libertins.

L’imputation de satanisme dont l’Ordre est chargé est essentiellement fondée sur une anecdote que raconte le romancier irlandais Charles Johnstone dans Chrysal (Londres, 1783, p. xviii-xix) « Chrysal décrit un conclave sacrilège dans lequel Wilkes et Dashwood sont les deux candidats à l’élection. Wilkes, ayant été rejeté, s’ingénie à se venger de son concurrent en faisant entrer dans la salle un babouin, grimé et habillé en diable, au moment où Dashwood offre un sacrifice à sa majesté infernale. Au milieu du tumulte et de la confusion, l’animal, épouvanté, saute sur le dos du néophyte, qui sursaute, pensant que le démon qu’il a invoqué a vraiment répondu à son appel. » John Sainsbury (67) estime, sans autre forme de procès, que cette anecdote est « fictive » et « aujourd’hui, ne serait pas citée comme un témoignage authentique, de première main ». Toutefois, aucun des partisans de la thèse du caractère satanique de l’Ordre, ni Ronald Fuller, ni Donald McCormick, ni Daniel P. Mannix, ne sont en mesure de l’étayer.

Des rares sources écrites disponibles il ne ressort pas que l’Ordre des moines de St Francis ait pu donner dans l’ésotérisme, ni qu’il ait pu avoir un rôle occulte. Il existe cependant d’autres types de sources, rarement exploités : la propriété familiale de West Wycombe que Dashwood fit restaurer dans le style néo-gothique dès qu’il en prit possession et les grottes des anciennes carrières d’argile des environs de la résidence, que celui-ci avait fait aménager pour abriter les réunions de l’Ordre. Or, le symbolisme du décor témoigne d’une certaine sensibilité au dionysisme ; les gravures pariétales sont encore plus parlantes : l’une d’elles représente une tête coiffée d’une mitre (68) et une autre une tête cornue (69). Mais c’est aller sans doute trop loin que d’affirmer sans preuve « qu’il est certain que les membres de cette société secrète donnaient à leurs pratiques le nom de « mystères éleusiniens britanniques » par référence aux mystères de Perséphone et de Déméter, dans lesquels l’initiation représentait une nouvelles naissance ». Si cette affirmation pouvait être prouvée, alors il est certain que « la présence d’un ruisseau dans l’une des grottes (suggérerait) que les membres du Club auraient eu à traverser un « Styx » dans le cadre de leur initiation » (70).

L’extérieur et l’intérieur de la propriété familiale de Dashwood fit restaurer dans le style néo-comportent des éléments qui, pris ensemble, ne sont pas sans porter une griffe ésotérique : l’aile ouest est la réplique d’un temple antique dédié à Bacchus et le plafond de la salle à manger est occupé par une reproduction du Triomphe de Bacchus et d’Ariane de Carrache (71). Charles Churchill, toujours dans The Candidate, signale la présence d’une statue d’Harpocrate, le dieu égyptien du silence et d’Angeronia, la déesse romaine du silence, dans la salle à manger. En sus de nombreux ouvrages pornographiques, l’une des premières éditions anglaises du kamasoutra et les œuvres complètes de Rabelais en français et en anglais, dont R. Guénon a reconnu le caractère ésotérique, la bibliothèque de Dashwood contenait un exemplaire du Conjectura Cabalistica publié par Henry More en 1653.

Les quelques pièces dont nous disposons de ce puzzle s’emboitent bien, mais ne suffisent évidemment pas à démontrer que Dashwood ait été versé dans les sciences occultes, ni qu’il ait possédé des pouvoirs occultes. Peut être les frasques des membres de l’Ordre n’étaient-elles que l’expression d’un goût extrême de l’exotisme et d’un orientalisme en quelque sorte congénital. Sans doute faut-il retenir aussi l’influx franc-maçon dans les « Hell-Fire Clubs », du moins dans les deux premiers.

L’Ordre hermétique de l’Aube Dorée

Le spiritualisme arriva des Etats-Unis en Grande-Bretagne dans les années 1850 et conquit le pays en deux décennies ; vers 1870, la fièvre spiritualiste n’avait épargné quasiment aucun foyer britannique ; elle s’était répandue d’autant plus rapidement et facilement que les spiritualistes présentait leur doctrine et leurs pratiques comme démocratiques : tout un chacun avait potentiellement les dons nécessaires à l’évocation des esprits, ou, en tout cas, était en mesure de les développer. Certains spiritualistes étaient des libres-penseurs, mais la plupart étaient des chrétiens pratiquants qui voyaient dans le spiritualisme une confirmation directe de leurs croyances ; parmi ceux-ci, les uns, déçus par les dogmes et les rites de l’Eglise, regardaient les séances de spiritisme comme des cérémonies religieuses dignes de celles du christianisme primitif, les autres considéraient le spiritualisme comme un prolongement du mysticisme chrétien du « moyen-âge » et de la Renaissance et des croyances et des pratiques des religions orientales. Pour eux tous, mysticisme et occultisme étaient quasiment synonymes.

Une fois le spiritualisme diffusé dans les masses, les spiritualistes pouvaient passer, si l’on peut dire, aux choses sérieuses. Au début des années 1880, ils se mirent à distiller des enseignements métaphysiques subtils et compliqués propres à impressionner le vulgaire et mirent l’accent sur l’existence d’une tradition spirituelle secrète accessible à une seule poignée d’initiés. La magie qu’ils pratiquaient faisait partie d’une tradition érudite et « élitiste » qui tenait beaucoup moins des traditions folkloriques d’une Grande-Bretagne rurale en déclin que des expériences occultes et cabalistiques du mathématicien et astrologue John Dee. Le mouvement était devenu « élitiste » en apparence seulement. Dans le fond, il restait démocratique. En effet, tous les hommes et toutes les femmes ordinaires avaient la possibilité de côtoyer la pseudo-élite éclairée et influente des occultistes en devenant membres de cercles dédiés aux recherches métaphysiques et aux connaissances ésotériques. Naturellement, les candidats se pressèrent au portillon et les cercles se multiplièrent, proliférèrent, pour répondre à la demande. L’impression de chacun des membres d’un groupe restreint d’appartenir à l’« élite » tend en effet à disparaître à mesure que le nombre de ses membres augmente. Pour éviter ce risque, il est nécessaire de créer autant de groupes restreints que possible. Outre l’impression d’appartenir à l’« élite », ces groupes donnaient à leurs membres celle de participer à un processus d’une importance vitale ; les plus impliqués d’entre eux croyaient que l’ancienne sagesse qu’ils promouvaient jouerait un rôle crucial dans l’établissement d’un « nouvel âge spirituel ». Les féministes étaient attirés par des groupes comme la Société théosophique parce que l’occulte offrait une « vision transcendantale de la vie sociale », qui faisait écho à leurs hystériques aspirations au « changement ». En général, les partisans du changement social étaient tout aussi attachés à l’idée de régénération spirituelle qu’à celle de réforme politique et, souligne Alex Owen à qui nous empruntons la plupart des considérations sur ce sujet, « le socialisme lui-même n’était nullement un mouvement aussi strictement laïc que l‘ont affirmé certains de ses représentants de l’époque et des époques suivantes (72).

Des années 1880 jusqu’à la Première Guerre mondiale, les spiritualistes britanniques pratiquèrent l’occultisme ouvertement et c‘est pourquoi les activités des groupes occultes de l’époque sont largement documentées. Le principal d’entre eux est sans doute l’Ordre hermétique de l’aube dorée, fondé à Londres en 1888 par William Wynn Westcott (1848 – 1925) et l’ardent féministe Samuel Liddell MacGregor Mathers (1854 – 1918). Westcott était à la fois docteur en médecine, franc-maçon et occultiste.

Certains travaux universitaires sur l’occultisme de la fin de l’époque victorienne indiquent que les frontières entre l’occultisme et ce qu’il est convenu d’appeler la « science » se sont brouillées à cette époque. Cependant, l’intérêt profond des occultistes du XVIe et du XVIIe siècle pour les mathématiques ou la médecine et, au cours de l’époque moderne, le type de recherches et de découvertes de la « science » tendent à montrer qu’elles n’ont jamais été très nettes (73).

Le nom de baptême de l’Ordre se réfère au « nouvel âge de spiritualité éclairée » dont la secte hermétiste chrétienne dite « Rose-Croix » du XVIIe siècle avait promis le proche avènement. Christian Rosenkreutz, son fondateur légendaire, aurait ramené du Moyen-Orient les enseignements syncrétiques d’origine gnostique et alchimique et de type initiatique de sa doctrine.

L’Ordre hermétique de l’aube dorée fut intimement associé dès l’origine à la franc-maçonnerie. Sa structure était celle d’une loge et son enseignement était fondé sur la kabbale. La plupart de ses membres étaient des classes moyennes, mais il comptait aussi quelques aristocrates dans ses rangs ; des écrivains, comme le poète William Butler Yeats (1865 – 1939), mais aussi des politiciens, comme Edward Robert Bulwer-Lytton, grand patron de l’Ordre. Yeats, également membre de l’Irish Republican Brotherhood, organisation fraternelle secrète dédiée à la création d’une république démocratique indépendante en Irlande entre 1858 et 1924. Samuel Lyddel Mac Gregor Mathers, comme l’indique R. Guénon (74), était l’époux de Moïna Bergson, la sœur du célèbre philosophe, confirmant ainsi par les liens du mariage la relation privilégiée qui existait entre le spiritualisme progressiste et l’occultisme. Il semble qu’elle ait été soudée par l’orientalisme, dont nous avons vu qu’il animait Dashwood. « Pour Yeats, comme pour beaucoup d’artistes et d’écrivains de son époque, l’« Orient » était une grande source d’inspiration poétique et intellectuelle pour l’Europe moderne » (75). En 1910, le bergsonien Arthur Balfour (1848 – 1930), futur Premier ministre, puis Secrétaire aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, fit une déclaration stupéfiante à la tribune de la Chambre des Communes : « Nous [les politiciens britanniques] connaissons la civilisation égyptienne mieux que nous ne connaissons tout autre civilisation. Nous la connaissons depuis très longtemps ; nous la connaissons intimement ; nous la connaissons mieux. Elle a le mérite d’exister depuis infiniment plus longtemps que l’histoire de notre race, qui en était encore à la préhistoire au moment où la civilisation égyptienne avait dépassé son zénith. Regardez tous les pays orientaux. Ne parlez pas de supériorité ou d’infériorité. »

L’observation suivante pourrait apporter la clé de cette sortie en partie énigmatique : « En effet, le désert et l’univers moderniste étaient… tous deux conçu comme des mondes essentiellement occultes, dans lesquels, pour reprendre les mots d’Alex Owen, « toute[s les parties de] la création [sont] intimement liées les unes aux autres, appartien[nen]t à et expriment] une âme universelle ou un esprit cosmique (76). » Au cœur de l’occultisme, selon G. R. S Mead, était la croyance qu’ « il est possible d’élargir considérablement la gamme des sens par le psychisme » pour accéder à cette anima mundi automatiquement accessibles aux nomades, qui, pour citer… Vita Sackville-West, connaissaient « le secret, la valeur et la puissance de tous les lieux qu’ils traversaient » L’intérêt simultané pour l’occultisme et le désert était épistémologique autant qu’esthétique et spirituel ; ils découlaient tous deux de la conscience émergente d’une réalité cachée au-delà de la perception sensorielle ordinaire. En bref, l’« Arabie » n’était pas seulement l’une des toiles sur laquelle les occultistes projetaient leurs rêves spirituels ; elle offrait également un renouvellement immédiat de ce royaume « extra-sensoriel ». C’était une manifestation physique de la vision occultiste et moderniste du monde en tant que royaume cryptique dont les vérités cachées pouvaient être saisies par ceux dont la perception intuitive était assez développée (77) … » « Les agents explorateurs, comme les modernistes, les bergsoniens et les occultistes, étaient convaincus que les artistes et les mystiques pouvaient expliquer un monde autrement incompréhensible » (78).

Il existe une pléthore d’ouvrages sur l’Ordre hermétique de l’aube dorée : Mary K. Greer et Darcy Kuntz, The Chronology of the Golden Dawn (WA., 1999) ; Robert A. Gilbert, The Golden Dawn: Twilight of the Magicians (Wellingborough, 1983) ; Robert A. Gilbert, The Golden Dawn Companion (Wellingborough, 1986) ; Robert A. Gilbert, Golden Dawn Scrapbook – The Rise and Fall of a Magical Order (York Beach, Maine, 1998) ; Ellic Howe, The Magicians of the Golden Dawn: A Documentary History of a Magical Order 1887-1923 (Londres, 1972) ; Allan Armstrong, ‎Robert .A Gilbert, Golden Dawn: The Proceedings of the Golden Dawn Conference (Londres, 1997 ; Mary K. Greer, Women of the Golden Dawn (Rochester, Vt., 1995), etc. Nous n’en examinerons aucun, d’une part parce que la doctrine et les pratiques occultes de l’Ordre n’ont jamais été un secret pour personne et, d’autre part, parce qu’ils ne font état d’aucun lien entre les occultistes britanniques et l’establishment de l’époque. Rien d’indique que des liens personnels aient existé entre les membres de l’establishment et les adhérents de l’Ordre. Des liens ont existé entre eux, comme nous venons de le montrer, mais des liens d’ordre intellectuel, ou, pour mieux dire, des inspirations communes.

Ian Fleming et l’affaire Hess

Ian Lancaster Fleming (1908 – 1964) vit le jour dans une famille de banquiers d’origine écossaise dont le père était un associé de Winston Churchill. Une petite vingtaine d’années plus tard, il était diplômé d’Eton, de l’Académie militaire royale de Sandhurst et des universités de Munich et de Genève. En 1927, pour préparer son fils à une éventuelle entrée au Foreign Office, sa mère, répondant au doux nom d’Evelyn St Croix Rose, l’envoya au Tennerhof à Kitzbühel, une petite école privée dirigée par le disciple d’Adler et ancien espion britannique Ernan Forbes Dennis et son épouse, la romancière Phyllis Bottome. Sa candidature n’ayant pas été retenue, il devint journaliste pour l’agence de presse Reuters, puis agent de change à la City.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travailla au Bureau de renseignement de la Marine, où il fut chargé, entre autres, de la planification de l’opération GoldenEye et de la supervision de deux unités de renseignement.

Son expérience d’officier de renseignement, jointe à ses activités de journaliste, lui servit ensuite de matière à ses romans d’espionnage. Il avait commencé à manier la plume dès ses années universitaires.

Selon Philip Gardiner (79), le personnage du Chiffre dans « Casino Royale » lui aurait été inspiré par Aleister Crowley. L’accroche promet que « The Bond Code raconte de façon remarquable la façon dont les liens de Fleming avec le monde de l’occulte l’a conduit à introduire dans ses romans une série magistrale d’indices, de chiffres et de codes ». En fait, Gardiner avoue lui-même n’avoir fait que des hypothèses sur les thèmes occultes qui aurait pu influencer Fleming dans l’écriture de ses romans. L’une des plus hasardeuses est sans doute celle de l’identité entre l’intrigue standard des James Bond et les différentes opérations alchimiques menant au grand œuvre ; la plus risible est peut-être celle de la similitude entre la shakti du tantrisme et la petite pin-up dont James Bond semble avoir impérativement besoin pour remplir ses missions et dans les bras de laquelle il roucoule inévitablement à la fin de chaque roman, dans une parodie machiste tout étonienne de la virilité.

Dans sa biographie de 1966 de Fleming, John Pearson raconte que, après l’atterrissage imprévu de l’adjoint du Führer en Ecosse en mai 1941 (80), Fleming contacta Aleister Crowley pour le prier de faire subir un interrogatoire à Hess. Crowley écrivit alors une lettre au directeur du Bureau de renseignement de la Marine pour lui offrir ses services, mais son offre fut déclinée (81).

Pearson expédie cet épisode en quatre paragraphes. McCormick s’est servi de ces thèmes – Fleming, Hess, Crowley et l’occultisme – pour broder une tout autre histoire. Dans sa version, Fleming n’a pas simplement eu l’idée d’approcher Crowley après l’atterrissage de Hess : l’arrivée de Hess en Ecosse a été elle-même le résultat d’une opération complexe ourdie par Fleming pour l’attirer en Grande-Bretagne au moyen de faux thèmes astrologiques. Les sources de McCormick sont des lettres qui lui ont été envoyées par différentes parties ; des dossiers des services secrets allemands, dont il n’indique pas la référence ; Amado Crowley, un auteur d’ouvrages sur l’occultisme qui prétendait être le fils illégitime de Crowley et pour qui la supercherie ne semble pas avoir eu de secrets ; Sefton Delmer, dont il a été question plus haut et qui connaissait plutôt bien Ian Fleming ; et, enfin, du moins le prétend-il, le frère aîné de Ian Fleming, Peter Fleming qui, membre du Service de renseignement militaire (MIR) à partir de 1939, monta des opérations militaires de désinformation particulièrement ingénieuses et publia en 1940 un roman humoristique sur une visite involontaire d’Hitler en Grande-Bretagne, The Flying Visit.

En septembre 1969, le Times publia une interview de Delmer et de Peter Fleming, dans laquelle ils nièrent tous deux l’existence de l’opération dont McCormick avait parlé dans son livre, tout en concédant que, si elle avait existé, Ian Fleming, imaginatif comme il était, aurait pu en être le concepteur. D’aucuns ont fait valoir que, comme Peter avait servi comme officier de renseignement pendant la guerre, il est légitime de penser que son frère aurait pu lui toucher un mot de cette opération, si elle avait effectivement eu lieu. En tout cas,

McCormick revint à la charge en 1969 dans A History of the British Secret Service, où, détournant leurs propos, il parvint à leur faire dire le contraire de ce qu’ils avaient dit. En outre, il argua que la publication de The Flying Visit, dont l’intrigue ressemble étrangement à l’aventure de Hess, prouvait que les Fleming étaient tous deux parfaitement au courant de l’opération. The Flyng Visit en aurait été en quelque sorte la première phase ; il aurait eu pour but de suggestionner Hess et c’est en cela qu’aurait consisté son caractère occulte.

Sur ce, Peter Fleming et Delmer écrivirent au Times pour confirmer vigoureusement leur première déclaration. McCormick insinua que l’insistance avec laquelle les deux hommes contestaient son récit était la preuve même qu’ils essayaient de couvrir rétrospectivement Ian Flemming (82). Les trois protagonistes en restèrent là. Ils moururent dans les années qui suivirent.

Deux cas avérés d’opération de guerre occulte

Dans les années 1960, Gerald Gardner, le fondateur de la secte « néo-païenne » Wicca, rendit visite à J. Evola à Rome, « pour s’enquérir de la situation de la magie et des sorcières en Italie » ; il avait apporté la photo d’« une des sorcières avec qui il avait eu une relation étroite : une jeune femme complètement nue au corps parfait, dont le visage avait cependant une expression légèrement sinistre » (83).

Gardner, d’après ses propres dires, n’avait fait la connaissance de l’agent fort peu secret A. Crowley qu’en 1946, mais avait été initié à la fin des années 1939 par la grande prêtresse d’une communauté de sorcières supposée constituée le noyau d’une Confrérie de Crotone de l’Ordre rosicrucien prétendument dirigée par l’ésotériste George Alexander Sullivan (1890–1942) (84). La communauté se serait jointe à d’autres sorcières dans une forêt du Sussex le 31 juillet 1940 pour effectuer un rituel destiné à jeter un sort à Hitler et à empêcher ses forces armées d’envahir l’Angleterre. Dans une conversation qu’il eut en 1953 avec l’occultiste Louis Wilkinson, une connaissance de longue date d’A. Crowley, Francis X. King (1934 – 1994), écrivain et éditeur anglais spécialisé dans l’ésotérisme, indique que Wilkinson l’informa qu’il avait été ami avec certains membres de cette communauté de sorcières dans les années 1930 et 1940 et confirma le récit de Gardner sur le rituel susmentionné (85). Pour autant, les auteurs de Witchcraft and Magic in Europe estiment qu’il ne s’agit pas là d’une « preuve inattaquable ».

Chose pour le moins curieuse, Wilkinson déclare que ce rituel était un canular que les sorcières anglaises avaient monté pour tromper Hitler, c’est-à-dire, en toute logique, pour lui faire croire qu’elles possédaient des pouvoirs occultes susceptibles de l’ensorceler et de le contraindre à renoncer au projet de débarquement qu’il nourrissait alors ; pour le moins curieuse, parce que tout cela suppose que les sorcières en question savaient qu’Hitler était au courant de la tenue de leur rituel secret et que celui-ci croyait en l’existence de pouvoirs occultes ; enfin, drôle de canular, puisque, selon Gardner, elles auraient dépensé tellement d’énergie pour accomplir le rituel que cinq d’entre elles, exténuées, vidées, n’y auraient pas survécu (86).

Le 4 mars 2008, le Telegraph publiait un article intitulé « Un astrologue engagé par le MI5 pour percer les plans d’Hitler ». Louis de Wohl l’avait été parce qu’il avait réussi à persuader le MI5 que les décisions tactiques apparemment intuitives d’Hitler étaient fortement influencées par son horoscope et que l’étude de son horoscope permettrait à la Grande-Bretagne d‘obtenir un avantage stratégique sur l’Allemagne. En 1941, de Wohl fut recruté par la Direction des Opérations Spéciales (S.O.E) – le service de ravitaillement des groupes de sabotage – pour faire du lobbying aux Etats-Unis. Il fut chargé de persuader les dirigeants états-uniens que l’Allemagne n’était pas invincible et que les Etats-Unis devaient entrer en guerre aux côtés des Alliés. Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est l’une des rares allusions qui ait été faite dans la presse britannique à la possibilité d’un lien entre les autorités britanniques des années 1930 et 1940 et l’occulte.

Rarissimes sont aussi les références à des cas d’utilisation de sciences occultes par les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. Ni SOE: The Special Operations Executive 1940-46 (Londres, 1984) de M. R .D. Foot (87), ni Secret History of the SOE 1940-1945 (Londres, 2000) (88) de W. J. M. McKenzie, ni Secret War: The Story of S.O.E., Britain’s Wartime Sabotage Organisation (Londres, 1992) de Nigel West n’abordent ce sujet. Pour trouver des témoignages de l’emploi de certaines sciences occultes par les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, il faut se tourner vers le livre d’Ellic Howe The Black Game: British Subversive Operations against the Germans during the Second World War (Londres, 1982). En septembre 1941, Winston Churchill avait créé le Political Warfare Executive (Bureau de la guerre politique), un service secret chargé de mener une guerre psychologique à l’Allemagne hitlérienne au moyen de la propagande et de techniques de falsification ; recruté en 1942, Howe y devint un collaborateur de haut rang de Sefton Delmer (1904 – 1979), journaliste et propagandiste de guerre du gouvernement britannique. The Black Game contient la reproduction d’un faux horoscope en allemand que le PWE avait fait faire dans le but de dissuader les équipages des sous-marins allemands de remplir leurs missions ; il mentionne que le PWE avait également fait fabriquer de faux quatrains de Nostradamus censés « prophétiser » la chute du Troisième Reich et l’assassinat d’Hitler. Les faux quatrains et le faux horoscope furent d’abord lus sur les ondes du service allemand de la BBC, puis lâchés d’avion au-dessus du territoire allemand. Comme Howe expose en détail les activités des services secrets britanniques de l’époque, on ne voit pas pourquoi il n’aurait pas mentionné d’autres cas de ce genre, s’il y en avait eu.

Conclusion

La thèse de l’origine occulte du National-socialisme dans son ensemble s’avère intenable, si le terme « occulte » est pris dans le sens d’« ésotérique », « magique », « sombre » que lui donnent la plupart de ses tenants.

Les liens dont une ribambelle d’auteurs affirment sans preuve documentaire qu’ils existèrent entre le national-socialisme et des « magiciens » et occultistes ne peuvent pas être démontrés historiquement ; les liens avérés entre certains hauts dignitaires et des groupes occultes s’avèrent avoir été d’ordre privé, à l’exception, sans doute, de la relation entre Himmler et Wiligut, mais rien ne montre que le penchant d’Himmler et de certains de ses collègues pour l’occultisme et l’ésotérisme ait eu une influence déterminante sur leur idéologie et leur politique ; l’importance qu’ils accordaient à la primauté du nationalisme et à sa dimension raciste, à la théorie de la supériorité de la race nordique, à la doctrine de la hiérarchie des races, au principe de la domination de l’État allemand et, pour tout dire, au politique, n’a pas le moindre caractère occulte, loin s’en faut ; que la fumisterie des vues raciales de l’anthroposophie et de la théosophie aient pu enténébrer les membres du NSDAP affiliés aux groupes occultes se réclamant de ces doctrines spiritualistes, c’est là ce qui est tout à fait possible dans certains cas et c’est précisément pour parer ce danger que le SD voulut mettre un terme à leurs activités sur le sol allemand. Encore convient-il d’ajouter que, si l’intérêt que certains dirigeants du Troisième Reich avaient pour l’occulte ne les a pas empêchés de posséder et d’appliquer des principes essentiellement sains dans les domaines racial, politique, économique et social, il n’est pas exclu que le temps et l’énergie qu’ils y consacrèrent aient pu épisodiquement brider leur efficacité, voire troubler leur esprit ; a fortiori est-ce vrai pour leurs subordonnés et pour la masse des petits fonctionnaires de l’administration allemande. Ce furent surtout les outsiders qui furent sensibles aux chinoiseries spiritualistes de la théosophie et aux abstractions évolutionnistes de l’anthroposophie, au « paganisme » que charriait l’ariosophie, « paganisme » artificiel et confus, étranger au contenu effectif des traditions indo-européennes préchrétiennes ou non chrétiennes, en partie « imaginaire » (89), en partie inspiré par les cultes sémites de type lunaire qui altérèrent le culte romain dans l’antiquité (90).

Qui dit occultisme dit Orient : aucune civilisation d’origine indo-européenne n’a eu de tradition occulte. Historiquement et mentalement, l’occultisme est un produit typiquement oriental. La doctrine des groupes ésotériques ou des ésotéristes avec qui certains hauts dignitaires nationaux-socialistes eurent des liens pouvaient subir l’influence d’éléments d’origine judéo-chrétienne, ainsi qu’il arriva à l’armanisme et à la théozoologie (91), ces hauts dignitaires, tels Himmler, n’en avaient pas moins le regard fixé vers le Nord, tandis que cela faisait plusieurs siècles que les politiciens britanniques, qu’ils aient été attirés ou non par l’occultisme, cultivaient consciemment et affichaient leur orientalisme. Pour les premiers, la lumière venait du Nord ; pour les derniers, de l’Est, d’où proviennent la doctrine et les rituels de la franc-maçonnerie. Or, l’empire britannique dans son ensemble, qui, comme l’a montré Frederik W. Engdahl, continue plus que jamais d’exister, quoique de manière informelle, est une créature de la franc-maçonnerie (92) et, il faut le dire enfin, il n’est guère de groupe plus occulte dans le sens le plus négatif du terme que la franc-maçonnerie, dont la doctrine cosmopolite, aux relents chrétiens, de fraternité universelle n’est que le vernis cérébraliste sous lequel se dissimule les forces du chaos.

Des racines occultes, il faut le dire aussi enfin, le National-socialisme en eut et elles se situaient sur un plan beaucoup plus profond que les spéculations et les concepts abstraits. « La race, affirme Evola, vit dans le sang et même plus profondément encore, à une profondeur où la vie individuelle communique avec une vie supra-individuelle, qui ne doit cependant pas être comprise du point de vue naturaliste (en tant que « vie de l’espèce ») mais comme un domaine dans lequel des forces réellement spirituelles sont à l’œuvre » et c’est bien par un certain réveil de ces forces que l’ascension du mouvement raciste national-socialiste fut accompagnée. En principe, ce réveil eut un caractère positif (93).

Goodrick-Clarke et d’autres chercheurs à sa suite ont vu dans le mythe de l’occultisme national-socialiste une tentative de mythologisation du Troisième Reich susceptible de faire passer au second plan les fameux « 6 000 000 » et l’ont dénoncée pour cela. Mais c’est là faire fi du fait que, pour diaboliser le national-socialisme, les grands médias misent infiniment plus sur les fameux « 6 000 000 » que sur le mythe des racines occultes du national-socialisme, qui reste cantonné à la littérature spécialisée. Mais la campagne de diabolisation touche ainsi les deux grands types de public.

Au fond, l’apparition du mythe de l’occultisme national-socialiste est due au moins autant au style du national-socialisme qu’à son contenu idéologique. L’homo democraticus, dans sa médiocrité constitutive, ne se reconnaissait et ne se reconnaît toujours que dans le politicien qui porte ce « complet-veston bourgeois… qui [s’est mis] à prendre quelque chose de ridicule en chacun de ses détails » (p. 160-62) ; dans le politicard qui, « quand (il) s’expose au public,… aime à le faire sans apparat, en présentant des tranches de sa vie la plus privée », qui montre à la masse comment (il) mange et (il) boit, comment (il) pratique un sport, où (il) vit dans sa maison de campagne », « le ministre (qui) se montre en maillot de bain, le monarque constitutionnel en simple complet-veston dans une atmosphère de bavardage décontracté » (94). Il n’est qu’au cinéma que l’homo democraticus s’identifie à ce qui lui est vendu comme des « héros ». Le style martial des hommes d’État nationaux-socialistes, dans le climat de haute tension du Troisième Reich, ne peut que lui être incompréhensible, mystérieux, sombre et, les réflexes conditionnés acquis au cours de deux mille ans d’exposition aux influences du judéo-christianisme étant ce qu’ils sont, occulte et, pour finir, diabolique. En réalité, il n’était qu’une manifestation extérieure de la grandeur et de la puissance qui habitait les meilleurs de ses représentants. Si l’on tient absolument à voir dans les derniers jours du Troisième Reich un « crépuscule des dieux », les premiers doivent alors être considérés comme une aube.

Sources inconnues, B. K.

(i) Voir Michael Butter, The Epitome of Evil: Hitler in American Fiction, 1939-2002, New York, Palgrave Macmillan, 2009.
(ii) « Nationalsozialismus und Okkultismus » avait paru sept ans plus tôt dans Gnostika, janvier 1997, p. 32-42; avril 1997, p. 26-35; juillet 1997, p. 22-37.
(iii) Richard Deacon est un des noms de plume du journaliste et historien populaire George Donald King McCormick (1911 – 1998).
(iv) L’occulte peut être défini comme l’ensemble des connaissances ésotériques qui ne sont reconnues ni par la science ni par la religion et qui requièrent une initiation ; l’ensemble des pratiques secrètes touchant à la magie, à l’alchimie et aux arts divinatoires.
Le terme d’« ésotérisme » n’a rien de traditionnel. Sa première attestation est récente, soit en 1828, sous la plume de l‘ inspecteur général et professeur d’histoire ecclésiastique à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg Jacques Matter, dans Histoire critique du gnosticisme et de son influence sur les sectes religieuses et philosophiques des six premiers siècles de l’ère chrétienne (1828). Il fut intégré par l’ancien saint-simonien Pierre Leroux dans De l’humanité, de son principe et de son avenir (1840), dans lequel le terme désigne la doctrine pythagoricienne.
Le terreau où le terme a pris naissance est « celui du romantisme socialisant qui inspirera la Révolution de 1848 : une nébuleuse idéologique où la religion de l’Humanité et le culte de la démocratie se conjuguent à de confuses spéculations sur la Trinité, la femme, le Progrès industriel et social. Qu’on y ajoute un goût pour les sociétés secrètes et l’on aura une idée de cette mythologie plus ou moins saint-simonienne qui excite l’imagination de Michelet, George Sand, Alexandre Dumas, Victor Hugo ou l’abbé Constant (Eliphas Lévi) ». Le mot fait son entrée dans le Littré en 1876 : « ensemble des principes d’une doctrine ésotérique » L’adjectif « ésotérique » l’avait fait en 1752 : « doctrine ésotérique, doctrine secrète que certains philosophes de l’antiquité ne communiquaient qu’à un petit nombre de leurs disciples ; il se dit par opposition à exotérique (pour l’emploi de l’adjectif dans l’antiquité, voir Jean Borella, Lumières de la théologie mystique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p. 164). » Il est important de souligner que, dans l’antiquité, l’enseignement considéré comme « esoterikos » n’était pas caché, occulte, mais simplement réservé à ceux qui pouvaient le comprendre. L’expression de « sciences occultes » date de 1690 (Furetière) ; elle recouvre la magie, la nécromancie, la kabbale ; elle ne paraît pas être entrée dans l’usage avant la deuxième décennie du XIXe siècle.
Les termes d’« ésotérisme » et d’« occultisme » sont aujourd’hui étroitement liés au concept d’« initiation », mais, contrairement à une opinion très répandue, l’« initiation mystérique n’était en général nullement réservé à un petit nombre d’adeptes dûment qualifiés. En réalité, comme nous l’apprend Hérodote à propos des mystères d’Eleusis : « quiconque le souhaite, des Athéniens et des autres Grecs, est initié (Jean Borella, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1997, p. 171-72). » Ils sont ouverts à tous les Grecs, y compris les femmes, les enfants et les esclaves. Le caractère égalitaire de la communauté que constituent les initié(e)s, le fait même que tout le monde puisse y adhérer, par opposition à l’organisation hiérarchique de la cité-Etat grecque, dans laquelle seuls les hommes adultes de parents athéniens sont citoyens, la rend potentiellement subversive.
Un autre point important est que les religions à mystères sont d’origine orientale ou égyptienne.

(1) Jean Claude Frère, Nazisme et société secrètes, Paris, Grasset, 1974, p. 93.
(2) Serge Lang et Ernst von Schenck, Testament nazi : Mémoires d’Alfred Rosenberg, traduit par Raoul Ergmann, Bellenand, 1948 ; la version anglaise, Memoirs of Alfred Rosenberg by Alfred Rosenberg 1949, Chicago & NY, Ziff-Davis Pub. Co., est disponible à https://archive.org/details/MemoirsOfAlfredRosenberg.
(3) Julius Evola, Il Conciliatore, 15 octobre 1971, traduit, plus ou moins librement, en anglais à http://www.geocities.com/capitolhill/1404/hitlerengl.html.
(4) René Guénon, témoin de la Tradition (Guy Trédaniel, 1978), Les Objets Volants Non Identifiés, ou La Grande Parodie (Guy Trédaniel, 1979), Seth, le dieu maudit (Guy Trédaniel, 1986), Hitler, l’élu du dragon (Guy Trédaniel, 1987), Opération Orth (Guy Trédaniel, 1989), Le Royaume du Graal (Guy Trédaniel, 1993), Veilleur, où en est la nuit ? Introduction à l’Apocalypse (Guy Trédaniel, 2000), J. Robin – ou son éditeur – a le génie du titre. Longtemps, on s’est posés sur lui une question qu’il ne se pose pas au sujet des extra-terrestres : celle de savoir s’il existait, ou si « Jean Robin » n’était qu’un pseudonyme. Quatorze ans après la publication de Veilleur, où en est la nuit ?, Jean Robin est de retour avec « Imperator, l’épopée de Julien l’Apostat » et a même donné une conférence à Couiza à l’occasion de la sortie de ce « roman historique ». Après une demi-douzaine d’ouvrages d’histoire romancée, c’était la moindre des choses.
(5) Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism: Anthroposophy and the Politics of Race in the fascist era, Brill, 2014, p. 230.
(6) Ibidem.
(7) Une photographie d’un de ces mariages a été publiée à http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t5908-mariage-paien-a-wewelsburg. Ceux qui associent le « paganisme » au dyonysisme risquent d’être déçus.
(8) Nicholas Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism, Londres, Tauris Parke Paperbacks, 2004 p. 125.
(9) Christian Bouchet, Karl Maria Wiligut: le Raspoutine d’Himmler, Avatar Éditions, 2007.
(10) Peter Longerich, Heinrich Himmler : A Life, Oxford, Oxford University Press, 2011, p. 283.
(11) « Julius Evola nei rapporti delle SS », in Quaderni di testi evoliani n°33, Fondazione Julius Evola, 2000 ; selon une autre source, Wiligut démissionna pour des raisons de santé ; voir Peter Longerich, op. cit., p. 822.
(12) http://www.hitler.org/speeches/09-06-38.html.
(13) Corinna Treitel, A Science for the Soul: Occultism and the Genesis of the German Modern, Baltimore, The John Hopkins University Press, 2004, p. 216.
(14) Sa note d’adieu fut la suivante : « Je veux être oublié, oublié », in Colin S. Gray et Geoffrey Sloan, Geopolitics, Geography and Strategy, Londres, Routledge, 1999, p. 237.
(15) Othmar Plöckinger, Geschichte eines Buches: Adolf Hitlers ‘Mein Kampf’: 1922-1945, Munich, Oldenbourg, 2006, p. 145.
(16) « Depuis la première semaine de la Seconde Guerre mondiale, des ouvrages savants et soigneusement éditées ont soutenu que le général à la retraite Haushofer dirigeait un groupe de réflexion nazi, l’Institut für Geopolitik [IfG], à l’Université de Munich. »
« Or, malgré le fait qu’aucun établissement du nom d’Institut für Geopolitik n’ait jamais existé, qu’Haushofer, son directeur présumé, n’ait jamais prétendu qu’un tel Institut avait existé et qu’il n’y ait jamais eu aucune organisation qui ait fait ce que cet institut était censé avoir fait, l’influence énorme de l’Institut d’Haushofer reste un dogme » des études sur l’idéologie et la géostratégie nationale-socialiste ». « Pas un seul ouvrage de géographie politique ou d’histoire en langue anglaise ne cite des sources primaires… pour documenter l’existence de cet Institut. »
« La persistance de ces inexactitudes sur l’ »Institut » est symptomatique d’une incertitude
plus grande, plus générale et plus importante sur le rôle de la Geopolitik et en particulier de Karl Haushofer, dans l’élaboration des buts de guerre d’Hitler… Les vulgarisateurs hystériques qui sévirent au cours de la guerre… présentent Haushofer comme l’inspirateur occulte des manœuvres de politique étrangère d’Hitler, comme un cerveau qui inspirait et dirigeait dans l’ombre l’agression allemande. Et ce récit de guerre a inspiré le paradigme interprétatif qui a perduré, quoique sans autant de sensationnalisme, jusqu’à aujourd’hui. » (David Thomas Murphy, « Hitler’s Geostrategist?: The Myth of Karl Haushofer and the ‘Institut für Geopolitik' », the Historian, Vol. 76 Issue 1, pp. 2-3, 5, 14 ; http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/hisn.12025/abstract p. 14.
(17) J. Robin, dans « Hitler, L’Elu du dragon », jouant sur l’effet tabula rasa, ne craint pas de déclarer : « Nous ne répéterons donc jamais assez que parmi tous les personnages dont on nous rebat les oreilles (et outre Hanussen et Trebitsch-Lincoln pour les raisons que nous verrons, seuls Sebottendorf et Thulé. Haushofer et la Société du Dragon Vert sont à prendre en considération, avec la Golden Dawn qui leur était d’ailleurs liée de façon quasi organique. Et encore convient-il de les « interpréter » correctement, de scruter les coulisses de ces organisations et non pas de se laisser abuser par la mystagogie frelatée des exégèses habituelles » !
(18) Catherine Durieux, « The Coming Race (1871) d’Edward Bulwer-Lytton ou les paradoxes de l’utopie », http://www.creaactif.org/uploads/pdf/Durieux.pdf, p. 2.
(19) Ibid., p. 15.
(20) Edward Bulwer, Lord Lytton, La Race future, Préface par Raoul Frary, E. Dentu, 1888 ; http://mediatheques.colombes.fr/files/1888_-_Edward_Bulwer_Lytton_-_La_race_future.pdf, p. 31.
Né roturier, Edward Bulwer est fait chevalier en 1837, avant d’être finalement anobli en 1866. Elu député à la Chambre des Communes en 1831 sous l’étiquette whigs, il n’a de cesse d’y défendre et d’y réclamer l’universalisation de l’éducation, y compris pour les femmes, l’abolition de l’esclavage, la démocratisation du système politique. Dès l’année suivante, il s’éloigne des Whigs pour se rapprocher des Tories de son ami Disraeli. Pour faire bonne mesure, il avait épousé en 1827 Rosina Wheeler, la fille de la féministe Anna Wheeler, devenue « Déesse de la Raison » d’un petit groupe de libres penseurs et amie du socialiste William Thompson, avec qui elle publia en 1825 un ouvrage dont le titre se passe de commentaires : Appeal of One Half of the Human Race, Women, Against the Pretensions of the Other Half, Men. Le mariage dura sept ans.
(21) Il s’agit en réalité du Dr François Achille-Delmas.
(22) Nicholas Goodrick-Clarke, op. cit., p. 219.
(23) Richard Weikart, Hitler’s Ethic: The Nazi Pursuit of Evolutionary Progress, Baltimore, Palgrave Macmillan, p. 11-12.
(24) Jean Prieur, Hitler médium de Satan, Fernand Lanore / Sorlot, 2002, p. 34, un ouvrage que l’on ne saurait recommander même pour envelopper le poisson.
(25) Joseph Howard Tyson, Hitler’s Mentor: Dietrich Eckart, His Life, Times, & Milieu, iUniverse, 2008, p. 291-12.
(26) Peter Staudenmaier, op. cit., 2014, p. 234.
(27) In Peter Staudenmaier, op. cit., p. 223-24.
(28) Voir Corinna Treitel, op. cit., p. 229.
(29) Peter Staudenmaier, op. cit., p. 244.
(30) L’idéologue pointilleux du Troisième Reich et protégé d’A. Rosenberg Johann von Leers, dans Forces occultes derrière Roosevelt, Maison international d’édition, 1942, souligne la qualité du travail d’enquêteur de Schwartz-Bostunitsch, p. 150.
(31) Voir Wolfgang Hänel, Hermann Rauschnings « Gespräche mit Hitler » – Eine Geschichtsfälschung (Veröffentlichung der Zeitgeschichtliche Forschungsstelle Ingolstadt, Bd. 7, Ingolstadt, 1984.
(32) Voir B. Marillier, Le Svastika, Puiseaux, Pardès, 1998.
(33) Le passage a été traduit de l’édition italienne de « Nationalsozialismus und Okkultismus » : « Nazionalsocialismo ed Occultismo », Arthos (nouvelle série), 1, janvier–juin, p. 16–27 ; 2, juillet–décembre, p. 57–75, Pontremoli: Centro Studi Evoliani, 1997.
(34) http://www.dailymail.co.uk/news/article-402602/Hitler-Stalin-possessed-Devil-says-Vatican-exorcist.html.
(35) La date de publication de ce livre n’est indiquée par aucun des spécialistes de son œuvre ; voir http://www.dmoz.org/Society/Religion_and_Spirituality/Esoteric_and_Occult/Personalities/Bardon,_Franz.
(36) Jüri Linna, Architects of Deception, Referent Publishing, 2004 ; voir http://just-another-inside-job.blogspot.fr/2008/02/architects-of-deception-part-xvii.html.
(37) Corinna Treitel, op. cit., p. 232-33.
(38) « A Psychological Analysis of Adolph Hitler His Life and Legend », Walter C. Langer, Office of Strategic Services, Washington, DC 1941, http://www.iiit.ac.in/~bipin/files/Dawkins/Psychology%20-%20Psychological%20Analysis%20Of%20Hitler.pdf ; un livre, « The mind of Hitler », en fut tiré, publié en 1972.
(39) Timothy W. Ryback, « Hitler’s Forgotten Library », 1er mai 2003 ;
http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2003/05/hitlers-forgotten-library/302727/.
(40) Le nom du père de Bergier se serait transcrit phonétiquement par Berguère.
(41) Ces données biographiques sont empruntées pour la plupart à Charles Moreau, Jacques Bergier, résistant et scribe des miracles, MNH, 2002.
(42) Voir, par exemple, Charlotte Fell Smith, John Dee, and Private Diary of Dr. John Dee, éd. J. O. Halliwell, in H. W. Herrington, « Witchcraft and Magic in the Elizabethan Drama », The Journal of American Folklore, Volume 32, 1er octobre 1919 ; Gyorgy E. Szonyi, John Dee’s Occultism: Magical Exaltation through Powerful Signs, State University of New York Press, 2005.
(43) Cora Linn Morrison Daniels et Charles McClellan Stevens, Encyclopaedia of Superstitions, Folklore, and the Occult Sciences of the World, Gale Research Company, 1971, p. 1316.
(44) Voir Edward Fenton, The Diaries of John Dee, Day Books, Oxfordshire, 1998.
(45) Dr Robert Poole, « John Dee and the English Calendar:
Science, Religion and Empire » ; http://www.hermetic.ch/cal_stud/jdee.html
(46) Encyclopaedia Britannica, Vol. 7, 6e édition, Londres, 1823, p. 114.
(47) Stephen Pumfrey et Frances Dawbarn, « Science and Patronage in England, 1570–1625: A Preliminary study », p. 143 ; http://isites.harvard.edu/fs/docs/icb.topic472431.files/WK5Pumphrey.pdf
(48) I. Seymour, « Political magic of John Dee”, History Today, janvier 1989, Vol. 39 Issue 1, p. 34., in Dr Robert Poole, « John Dee and the English Calendar:
Science, Religion and Empire » ; http://www.hermetic.ch/cal_stud/jdee.html.
(49) Richard Deacon, John Dee: Scientist, Geographer, Astrologer and Secret Agent to Elizabeth I, Muller, 1968, p. 287.

En ce qui concerne Arthur Dee, voir https://elementsdeducationraciale.wordpress.com/2012/08/30/les-racines-occultes-du-bolchevisme/.
(50) Frances A. Yates, Rosicrucian Enlightenment, Vol. IV, Londres, Routledge, p. 188.
(51) Peter J. French, John Dee: The World of an Elizabethan Magus, p. 156.
(52) Håkan Håkansson, Seeing the Word
John Dee and Renaissance Occultism
, Lunds Universitet, 2001, p. 36 ; http://lup.lub.lu.se/luur/download?func=downloadFile&recordOId=20198&fileOId=3402822.
(53) Paul Kleber Monod, Solomon’s Secret Arts: The Occult in the Age of Enlightenment, New Haven, CT, Yale University Press, 2013, p. 16.
(54) Frances A. Yates, op. cit., p. 181.
(55) Cette « étrange écriture » est celle que Dee avait appelée l’énochien et qu’il considérait comme le tout premier langage, le « langage céleste », le « langage des anges », le « premier langage du Christ-Dieu ». Il s’en servait pour transcrire ses conversations avec les anges.
(56) William Owen et William Johnston, A new and general biographical dictionary, Londres, G.G. and J. Robinson, 1798, p. 346.
La Royal Society avait des liens d’ordre intellectuel avec le mouvement rosicrucien. Monod fait observer que des décennies de recherches ont montré que de nombreux érudits et de nombreux publicistes se réclamaient des Rose-Croix et affirmaient avoir des affinités avec la doctrine rosicrucienne. L’idée d’une « fraternité » internationale (rosicrucienne), admise par beaucoup à l’époque, était une erreur due à un canular monté par un groupe d’universitaires allemands enthousiastes. Néanmoins, l’intérêt pour l’occulte et l’alchimie de plusieurs membres importants de la Société royale et piliers de la révolution scientifique anglaise, dont Boyle et Newton, a été tellement documenté qu’il est indubitable » (P. K. Monod, op. cit., p. 16).
(57) Stephen Clucas, John Dee: Interdisciplinary Studies in English Renaissance Thought, Dordrecht, Springer, 2006, p. 106. Au sujet des lettres de John Dee, il convient de souligner qu’aucune de celles qu’a pu consulter Teresa Burns n’est signée « 007 » (une lettre de John Dee à Elizabeth 1re est consultable à http://www.jwmt.org/v2n16/garland2.htmlhttp://www.johndee.org/charlotte/images/letter.gif ne porte pas non plus cette signature.

En revanche, il n’est pas impossible que Giordano Bruno ait fait partie du réseau d’espions de Walsingham (voir Teresa Burns, « Shakespeare’s Green Garland Part Two: William Shakespeare, Spy, and a Visit to Trebona », Journal of the Western Mystery Tradition, No. 16, Vol. 2., 2009)
(58) David Armitage, The Ideological Origins of the British Empire, New York, Cambridge University Press, 2000, p. 105.
(59) Paul Kleber Monod, op. cit., p. 17.
(60) Jean-Pierre Costard, Nicolas Fallet et André-Guillaume Contant D’Orville, Dictionnaire universel, historique et critique, Paris, Costard, 1772, p. 256.
(61) Stephen Gill et James H. Mittelman, Innovation and Transformation in International Studies, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 124.
(62) Eighteenth-century Ireland, Vol. 9, Dublin, 1994, p. 78.
(63) Le jugement suivant de George III sur Dashwood est digne d’être mentionné, non seulement parce qu’il paraît bien correspondre à ce que l’on sait du personnage, mais aussi parce qu’il illustre parfaitement l’interdépendance qui existe entre la canaille d’en haut et la racaille d’en bas : « Pour gouverner les méchants, il faut appeler au pouvoir des méchants comme eux. » La Revue britannique (N° 2, 1867, p. 101) commente : « De tous les ministres, celui auquel s’appliquaient le plus justement ces paroles était sans contredit sir Francis Dashwood… »
(64) Johann Wilhelm von Archenholz, England, University Press of America, 2013, p. 278 ; éd. Originale : England, Joseph Georg Trassler, 1786.
(65) Notes and Queries, 11e série, vol. 1, Londres, janvier-juin 1910 ; http://scans.library.utoronto.ca/pdf/3/12/s11notesqueries01londuoft/s11notesqueries01londuoft_bw.pdf, p. 32.
(66) in Arthur Cash, John Wilkes: The Scandalous Father of Civil Liberty, New Haven, CT, Yale University Press, p. 404.
(67) John Sainsbury, John Wilkes: The Lives of a Libertine, 2006, Aldershot, Ashgate, p. 102.
(68) http://mysteryoftheinquity.files.wordpress.com/2011/02/hellfire-cave-faces-dashwood.jpg.
(69) http://cdn.ancient-origins.net/cdn/farfuture/QHBz9QhBDm4AykwL9dJ7iCmdU-hNUl_Hv3WGMYmeMgU/mtime:1404307500/sites/default/files/styles/large/public/field/image/Hellfire-Caves-West-Wycombe.jpg?itok=NcqYJN5D
(69) Sabina Magliocco, Witching Culture: Folklore and Neo-Paganism in America, University of Pennsylvania Press, 2004, p. 35.
(70) Bacchus jouait également un rôle central dans la Société des dilettantes. Fondée par Lord Sandwich en 1732 dans le but de promouvoir les arts, elle était composée de la fine fleur de l’aristocratie, dont Dashwood. Le « High Stewart » chargé de recueillir les contributions des membres de la Société des dilettantes au début de chacune de ses réunions devait porter au cou un petit Bacchus suspendu à une chaîne en argent. La boite où étaient enfermés les procès-verbaux et les fonds nécessaires à l’achat de la nourriture des repas en commun s’appelait la boite de Bacchus (voir Lionel Cust et Sir Sidney Colvin, History of the Society of Dilettanti, Londres, MacMillan, 1898.
(71) Voir Alex Owen, The Place of Enchantment: British Occultism and the Culture of the Modern, Chicago, The University of Chicago Press, 2004, introduction et chap. 1.
(72) Ainsi, l’hypnose, longtemps considérée comme une « pseudoscience » par le milieu scientifique, fait actuellement son grand retour sur la scène médicale.
(73) Il y a quelques confusions dans les lignes qu’il a écrites sur l’Ordre hermétique de l’aube dorée ; voir http://www.moryason.com/fr/05_theosophie/5-5-2-2-theosophie.htm.
(74) Patrick Colm Hogan et Lalita Pandit , Rabindranath Tagore: Universality and Tradition, Fairleigh Dickinson Univ Press, 2003, p. 213.
(75) En 1872, il avait donné son aval à la fondation de la London Society for psychical research, dans les salles obscures de laquelle de distingués intellectuels passaient des heures assis en espérant confirmer ou infirmer l’existence du « spirituel » (voir James Patrick, The Magdalen Metaphysicals: Idealism and Orthodoxy at Oxford, 1901-1945, Mercer University Press, 1985, p. 17.
(76) Priya Satia, Spies in Arabia: The Great War and the Cultural Foundations of Britain’s, Oxford, Oxford University Press, 2008, p. 134.
(77) Ibidem.
(78) Ibid., p. 134.
(79) Voir Philip Gardiner, The Bond Code: The Dark World of Ian Fleming and James Bond, Vol. 1, ReadHowYouWant, 2008.
(80) Anthony Masters, dans The Man Who Was M: The Life of Charles Henry Maxwell Knight (Oxford, Basil Blackwell, 1986), affirme aussi que Ian Fleming fut à l’origine du plan qui attira Hess en Scotland. Il l’affirme aussi sans preuve.
(81) Cette lettre n’est pas une invention ; elle existe bien. Voir Tobias Churton, Aleister Crowley: the Biography: Spiritual Revolutionary, Romantic Explorer, Watkins Publishing, 2001.
(82) Jeremy Duns, « Licence to Hoax » ; http://www.jeremy-duns.com/blog/2014/5/30/licence-to-hoax.
(83) Julius Evola, « La congrega delle stregghe », Roma, 21 novembre 1971.
(84) Crotone est la ville de Sicile où Pythagore fonda son école.
(85) Voir Bengt Ankarloo et Stuart Clark, Witchcraft and Magic in Europe, Vol. 6: The Twentieth Century, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1999 , p. 46-47 ; voir aussi, pour un extrait d’une interview dans laquelle Gardner évoque cet épisode, Leo Louis Martello, Weird Ways of Witchcraft, Weiser Books, 2011, p. 60 ; on y apprend, entre autres, que la communauté des sorcières aurait possédé une statue en argile d’Ishtar, ce qui, vu l’orientation de la secte, n’aurait rien de surprenant.
(86) Voir Jack Fritscher, Popular Witchcraft: Straight from the Witch’s Mouth, Popular Press, 2004, p. 185- le Weekly World News publia un article sur l’affaire dans son edition du 7 juillet 1981.
(87) M.R.D. Foot fut officier de renseignement et agent des opérations spéciales dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale.
(88) Le Special Operations Executive (S.O.E.), service secret britannique créé en juillet 1940 à l’initiative de Churchill, était chargé de mener des actions d’intoxication, de sabotage et de guérilla dans les pays annexés par l’Allemagne.
(89) Voir Julius Evola, Imperialismo pagano. Il fascismo dinnanzi al pericolo euro-cristiano, Rome, Edizioni Mediterranee, 2004, p. 267. L’auteur italien, qui, à l’époque, ne connaissait pas encore le Troisième Reich de l’intérieur, commet cependant une grossière erreur d’appréciation, lorsqu’il fait du « paganisme » la doctrine quasi officielle du régime.
(90) Ibid.
(91) Par exemple, dans « Moses als Darwinist, eine einführung in die anthropologische Religion », Ostara, 2e éd., Nr. 46, 1917, 16, von Liebenfels estime que la survie et la persistance du peuple juif au cours des siècles est due au fait qu’il n’a jamais cessé de suivre l’« enseignement racial » de la Bible, « un livre dur, conscient et fier d’être raciste, qui proclame la mort et la destruction et l’extermination aux inférieurs et la domination mondiale aux supérieurs », en conséquence de quoi il recommande que les Aryens se l’approprient.
(92) Voir Jessica L. Harland-Jacobs, Builders of Empire: Freemasons and British Imperialism, 1717-1927, North Carolina, The University of North Carolina Press, 2013.
(93) J. Evola ne voit dans le « racisme d’Etat allemand » qu’« mélange d’une variante de l’idéologie d’inspiration pangermaniste et des idées du scientisme biologique », fondé sur des « prémisses totalement matérialistes » (Le Chemin du Cinabre, Archè – Arktos, 1993, p. 146) ; et tous les exégètes de l’auteur italien l’approuvent sans discussion.
Disons-le tout de suite : ce jugement est erroné.
D’abord, la notion même de « racisme d’Etat allemand » est discutable. Dans le domaine du racisme, aucun doctrinaire ne fut jamais reconnu et présenté comme l’idéologue officiel du Troisième Reich, pas même A. Rosenberg. Divers scientifiques, divers spécialistes des races, contribuèrent à l’élaboration des principes de la politique raciale du Troisième Reich, des eugénistes tels que Fritz Lenz (1887 – 1976), Ernst Rüdin (1874 – 1952) et le darwinien Alfred Ploetz (1860 – 1940) à l’anthropologue et raciologue H. F. K. Günther (1891 – 1968), dont J. Evola lui-même reconnaît la dimension spirituelle et éthique des études racistes et dont il utilise la classification des races européennes dans leurs caractéristiques à la fois physiques et psychiques dans « Le Mythe du sang ». Ils firent partie du groupe consultatif d’experts que le ministre de l’Intérieur Wilhelm Fritsch établit en 1933 dans le but de créer les lois raciales de Nuremberg. L’eugéniste mène des recherches biologiques, génétiques qui ont pour but de déterminer les conditions les plus favorables à la procréation de sujets sains, alors que le raciologue se dédie à l’étude des types humains comme porteurs de caractères héréditaires différents, qu’ils soient physiques, psychiques et spirituels. Les travaux des eugénistes et ceux des raciologues sont complémentaires.
Ensuite, le Troisième Reich ne manqua ni d’éugénistes ni de raciologues conscients de l’existence d’une race de l’âme et aussi d’une race de l’esprit. Outre Günther, on peut citer Rosenberg qui, influencé par le concept de Rassenseele de Chamberlain, définit l’âme comme « la race vue de dedans » et « inversement la race » comme l’aspect extérieur d’une âme » ; Egon Eickstedt (1892 – 1965), professeur et directeur de l’Institut d’anthropologie et d’’ethnologie de l’Université de Breslau de 1931 à 1945, pour qui « la forme raciale physique a son équivalent dans une forme raciale mentale » (in Marius Turda et Paul Weindlin, Blood and Homeland, p. 26) ; Rudolph Hippius (1906 – 1945), dont les recherches sur le profil psychologique de la population allemande de Poznan furent financées par la SS à partir de 1942, alors qu’il était professeur de psychologie sociale et nationale à l’Université allemande Prague et directeur adjoint de la Fondation Reinhard Heydrich ; Erwin Baur (1875 – 1933), co-auteur d’un manuel scolaire de biologie (Lebenskunde für die Abschlußklassen der höheren Lehranstalten, 1937, p. 144) dans lequel on peut lire que « les races humaines sont non seulement différentes les unes des autres physiquement, mais aussi mentalement. Si les différences raciales n’étaient que physiques, la question de la race n’aurait pas de sens » ; Fritz Lenz lui-même, pour qui certains caractères physiques allaient de pair avec certains caractères mentaux et, en général, « les principes de la « psychologie raciale » étaient au centre des études raciales » (Marius Turdaet et Paul Weindlin, op. cit. p. 23) ; Ludwig Ferdinand Clauss (1892 – 1974), dont la psychanthropie, en dépit du fait qu’elle lui valut d’être exclu du NSDAP parce que son fondement intuitif avait été jugé incompatible avec la théorie raciale officielle, ou en tout cas « non scientifique », avait cependant au moins un point en commun avec celle-ci: l’affirmation typiquement aryenne de l’unité du corps et de l’esprit. Le médecin, généticien et anthropologue Eugen Fischer (1874 – 1967) qui fit l’éloge de H.F.K Günther pour sa capacité à allier la science à la poésie (voir Christopher Hutton, Race and the Third Reich, chap. 10) ; etc. En fait, lorsqu’Hitler accèda au pouvoir en 1933, cela faisait bien longtemps que les recherches raciales ne reposaient plus sur l’anthropométrie.
De toute façon, La SS d’Heinrich Himmler eut le dernier mot, lorsque, après la fermeture du Rassenpolitischen Amt der NSDAP en 1942, il prit en charge la politique ethnique et raciale. Or, les publications du SS-Hauptamt (Sevice central de la SS) et du Rasse- und Siedlungshauptamt (Bureau pour la race et le peuplement) témoignent toutes d’une conscience précise de la dimension spirituelle de la race (voir Edwige Thibaut, L’Ordre SS : éthique et idéologie, Paris, Avalon, 1991).
(94) Ernst Jünger, Le Travailleur, Paris, Christian Bourgeois Editeur, coll. Chois/essais, p. 166.

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