Les Bijoux de la papauté

Les Joyaux de la papauté est une énième étude des relations entre le « pouvoir temporel » et l’« autorité spirituelle » au « moyen âge ». Elle n’a pour principal but que d’établir explicitement un point fondamental qui, s’il ressort des innombrables analyses précédentes de cette question, n’y est pas nettement et complètement formulé : le fait que les deux pouvoirs, en dépit de leur opposition dans l’ordre temporel, avaient le même point de référence : le dieu judéo-chrétien. Il nous a paru opportun de le contextualiser. Nous nous sommes servi principalement de l’essai historique de T.H. Gill, The Papal Drama (1866) ; si notre choix s’est porté sur cet ouvrage, c’est parce qu’il constitue un juste milieu entre les études détaillées et les abrégés de l’histoire de la papauté et de la vie des papes ; il « s’attarde sur ses personnages les plus frappants et ses passages les plus importants ». C’est donc pour son adéquation à notre propre but et non parce que l’auteur est protestant. Du reste, T.H. Gill est rejoint dans sa critique de la papauté par bon nombre d’écrivains catholiques, tels que J.E.A Gosselin (Pouvoir du pape au moyen âge, 1839) ou Martin McCabe (The Popes and Their Church, 1918 ) – le premier à avoir qualifié la papauté de « pornocratie » n’est autre que le cardinal italien Joseph Cesare Baronio (1538-1607) (in History of the Church through the Ages, p. 86)

Introduction du traducteur

« Comment en sommes-nous arrivés là ? » est l’une des questions que se posent aujourd’hui ceux qui sont encore sains, à l’heure où un travail de destruction initié il y a deux mille ans s’achève.
Une telle question est assurément complexe. Pour y répondre, en plus de rigueur, d’impartialité et d’esprit critique dans l’analyse des évènements historiques, il faut accorder une grande importance au facteur racial qui, en fin de compte, est prédominant: on pense et on agit en fonction de ce que l’on est. Mais, de plus, il faut être capable de voir très loin dans le passé et d’identifier les éléments clés, dont les causes et les conséquences sont souvent cachées, afin de constituer une trame factuelle et logique.
C’est ce que s’efforce de faire cette étude en s’appuyant sur les idées de J. Evola, tout en les critiquant. Elle propose une synthèse clairvoyante de l’histoire, depuis l’empire romain jusqu’à la fin du « moyen-âge », des deux pouvoirs ayant eu le plus d’influence sur les hommes: la religion et la politique. Elle décrypte d’abord le lent effacement de l’empire romain sémitisé au profit du judéo-christianisme subversif ; deuxièmement, est analysée la montée en puissance de la papauté ; troisièmement, est détaillé le conflit entre cette dernière et les empereurs germains et les rois européens ; enfin, sont tirées les conclusions de cette guerre à mort, qui ne fit qu’engendrer confusion et dégénérescence dans les domaines politique, spirituel, culturel et racial.
De manière plus précise, nous pouvons affirmer que la papauté s’acharna à détruire les structures de gouvernement appartenant à la tradition des peuples européens ; dégrada la conception du « divin » telle qu’elle existait dans l’Europe préchrétienne en la remplaçant par des délires judéo-chrétiens résolument inférieurs ; anéantit la plupart des notions « aryennes » présentes parmi les souverains, la noblesse, les peuples et l’ensemble des traditions ; provoqua un métissage d’abord spirituel en imposant partout un christianisme d’origine sémitique ; monta les nations et les peuples européens les uns contre les autres ; fomenta des divisions et des guerres perpétuelles extrêmement néfastes ; et, enfin, donna une impulsion décisive aux processus démocratiques et universalistes.
Ce sont précisément ces conséquences qui ont largement contribué à amener à la situation actuelle. C’est dans cet ensemble d’éléments qu’il faut en chercher les racines les plus profondes. Pouvait-il en être autrement ? L’effet corrosif du christianisme là où il s’implantât est bien connu. Nous n’y reviendrons pas. Un autre aspect peut-être moins envisagé est la qualité du matériel humain qui s’éleva sur le trône de Saint-Pierre. Les papes furent pour la plupart des personnages très inférieurs sur les plans du caractère et de l’esprit, ce qui, souvent, ne signifiait pas qu’ils n’étaient pas malins ou résolus dans leur fanatisme. Ainsi, ils ne pouvaient qu’aller, en fonction de leurs capacités propres, dans la direction tracée par le christianisme.
Enfin, pour conclure, nous pouvons dire que la puissance de la papauté décrut à partir du quatorzième siècle, date à laquelle s’arrête cette étude, mais de manière très lente. En réalité, elle était encore assez forte au dix-septième siècle pour faire et défaire les empereurs et les rois. Au vingt-et-unième siècle, en « Occident », le
christianisme et la papauté, loin d’avoir été rabaissés, comme pourrait le croire l’observateur superficiel, règnent toujours. Ils ont même remporté la victoire, ce qui explique aussi leur retrait progressif depuis deux ou trois siècles, n’ayant plus besoin d’être « actifs ». En effet, les valeurs chrétiennes se sont sécularisées et généralisées au détriment de celles « aryennes », si bien que la plupart des « Européens » sont des prêtres, des chrétiens mentalement, même s’ils professent être des « athées », dupés qu’ils sont par la disparition de la vie quotidienne des éléments folkloriques et mythologiques du christianisme. Les années et les décennies à venir nous diront si cette victoire est définitive.

T.L. 2014

« L’Eglise chrétienne et l’Empire romain sont nés à peu près à la même époque et ont entretenu au long des siècles un rapport singulier, soit d’antagonisme soit d’alliance. Le Fils de Dieu s’incarna afin de réaliser sur terre la volonté de Son Père, au moment où le premier César avait pleinement assis le système de Jules César et rassemblé l’ensemble des nations civilisées sous une seule autorité. Chaque puissance séculaire, toute la force et la splendeur de ce monde – les plaisirs matériels, les ambitions despotiques, les aspirations démocratiques – s’étaient tournées vers l’impérialisme, au moment même où toutes les aspirations élevées et les facultés nobles de l’âme trouvaient dans le Christianisme une propulsion divine ainsi qu’une entière expression et satisfaction. Le royaume qui n’est pas de ce monde fut créé dans le monde alors que le royaume de ce monde avait atteint sa manifestation la plus grande, la plus étendue et la plus éclatante. Ces deux grandes puissances découvrirent et montrèrent rapidement leur antagonisme naturel. L’Empire romain – qui, involontairement, aida et diffusa l’Eglise chrétienne en détruisant Jérusalem et en renversant le gouvernement des Hébreux – reconnut bientôt en elle un adversaire dans cette société encline à renoncer au monde et à s’auto-immoler ; sa destruction fut programmée. Après un combat de trois siècles, le plus fort prévalu: l’Empire tendit la main à l’Eglise et l’impérialisme accepta le Christianisme.
Quant les deux ennemis devinrent amis, ils avaient chacun quelque peu dégénéré. Le royaume de ce monde devenait plus faible tandis que la puissance du royaume qui n’est pas ce monde diminuait. L’Eglise, affaiblie comme ministère divin, devenait de plus en plus une société séculaire ; et des relations amicales avec l’Empire rendaient l’Eglise encore plus impériale. La faiblesse de l’Empire croulant augmentait sa puissance sur la terre.
Trop faible et corrompu pour se maintenir en vie, il avait toutefois la force de transmettre ses spécificités à son noble compagnon intime. L’Empire mourant s’accrocha à l’Eglise et la transforma. La Rome païenne ne périt pas sans donner une teinte idolâtre à celle qui la vainquit. La Rome impériale ne tomba pas sans léguer à son allié son esprit et sa puissance, sa méthode et son organisation ; et ces attributs réapparurent largement et de manière très fidèle dans la Rome papale. La dignité de la cité impériale donna une certaine prééminence au chef de la communauté chrétienne qui était là ; et la chute de l’Empire occidental (476) permit à l’évêque de Rome de devenir le plus grand personnage dans la première ville du monde. Les barbares virent dans l’Eglise quelque peu sécularisée le représentant de la foi que la plupart d’entre eux professaient et le représentant de l’Empire, pour lequel ils conservaient une certaine révérence même s’ils l’avaient conquis. Grâce à sa majesté terrestre et son pouvoir spirituel, elle les impressionna immédiatement. C’est l’évêque de Rome qui récolta les bénéfices de cette double impression. Le premier habitant de la cité des Césars, il devint chaque jour plus puissant, alors que le clergé se transformait en prêtres et les évêques en seigneurs. L’Eglise chrétienne devint un royaume de ce monde, ses doctrines une masse de fables et de demi-vérités, son culte un amas de cérémonies, sa table un autel, son ministère une prêtrise commettant des sacrifices, ses évêques des prélats, et l’évêque de Rome un pontife souverain. » (1)
Trois éléments doivent être qualifiés dans cette description d’ensemble des débuts de la papauté, dont le but est de constituer une introduction à l’examen des idées de J. Evola sur les relations entre l’Empire et l’Eglise, ainsi que sur des sujets connexes pertinents.
Le premier est essentiel pour comprendre réellement ce qui rendit possible la connexion entre l’Empire et l’Eglise durant les premiers siècles de cette ère: la même origine raciale entre les empereurs – qui, à partir de Septime Sévère (193-198), quand ils n’étaient pas issus de souches afro-asiatiques, n’étaient au moins pas de descendance romaine, comme l’étaient, selon Tacite, la plupart des chevaliers et des sénateurs dès le règne de Néron – et la plupart des chefs, des pères de l’Eglise de cette époque. La « teinte idolâtre » que la Rome païenne donna à « celle qui la vainquit » alors qu’elle mourait puisait ses racines dans les religions orientales qui avaient infiltré Rome et qui étaient devenues majoritaires, ce qui causa la complète destruction du mos majorum ; « l’invasion de l’Occident par les cultes à mystères peut difficilement être expliquée par une conversion miraculeuse des Indo-Européens, qui sont par nature impassibles et portés vers le concret, à une chose purement basée sur l’émotion orgiastique, qui est étrangère à leur esprit. Ces religions vinrent avec leurs peuples, et lorsqu’elles gagnèrent de nouveaux convertis, c’étaient en majorité des individus issus de souches orientales qui avaient abandonné temporairement, une fois qu’ils étaient en Occident, leurs idées religieuses propres à leur race. » (2) Deuxièmement, il est inutile de se référer à l’œuvre de Gibbon pour obtenir des preuves montrant que la substance primitive du Christianisme était non- et anti-aryenne et qu’elle ne fut pas étrangère au déclin, à la chute et au caractère caricatural du soi-disant Empire oriental en éliminant les valeurs politiques et spirituelles romaines et en constituant, à partir des sept collines, un aimant attirant des myriades de Sémites. A Byzance, « l’idée chrétienne (dans ces concepts dans lesquels le surnaturel était mis en valeur) semblait avoir été absorbée par l’idée romaine dans des formes qui, encore, élevaient l’idée impériale à de nouveaux sommets, bien que la tradition de cette idée, qui se trouvait dans le centre constitué par la cité ‘éternelle’, était alors dégénérée… L’idée impériale byzantine semblait posséder une part importante d’esprit traditionnel, au moins en théorie… L’empire était une nouvelle fois sacrum et sa pax avait une signification surnaturelle. Et pourtant, encore plus que durant la décadence romaine, tout cela resta un symbole porté par des forces chaotiques et obscures puisque la substance ethnique était caractérisée, encore plus que dans le précédent cycle impérial romain, par le culte de démons, l’anarchie et l’agitation perpétuelle, des éléments typiques du monde orientalo-hellénique décadent et crépusculaire. » (3) L’idée impériale dans sa forme augustéenne originelle ne pouvait en aucune manière être portée fidèlement, et encore moins mise en œuvre, par un clergé composé de représentants qui étaient dans l’ensemble soit métis soit asiatiques, comme Chrysostome, Nectarius, Cyriacus, pour ne nommer que quelques patriarches du sixième siècle.
Le troisième point traite le fait que c’est « avec l’accroissement progressif de la puissance des évêques et une tendance de certains à considérer Rome comme le centre de l’Eglise, ainsi que la capitale de l’empire » qu’ « une affirmation correspondante de la part de l’évêque de Rome qu’il était de son droit de diriger les autres évêques fournirait la substructure, les fondements de l’institution qui serait connue par la suite sous le nom de papauté. » (4) La question de savoir si les mots « Tu es petrus » donnaient oui ou non une supériorité hiérarchique sur les autres apôtres et si une telle supériorité putative était déclarée comme venant des successeurs de Pierre sont des problèmes théologiques qui n’ont aucune pertinence par rapport à ce qui nous occupe. Mais, quoi qu’il en fût, la fonction pétrine devait être organisée et institutionnalisée avant que le Christianisme ne puisse concurrencer l’autorité impériale et la supplanter. L’édit de Milan (313) proclamé par l’empereur Constantin alla plus loin que l’édit de tolérance (311) proclamé par l’empereur illyrien Galerius: il permit le début de cette institutionnalisation. « Sous protection impériale, mais avec des exception notables, l’Eglise catholique grandit rapidement durant la période de l’Empire romain. Cependant, ce fut un acte officiel de Constantin durant ce même siècle qui permit de poser les fondations de l’Eglise Catholique Romaine telle que nous la connaissons, bien qu’elle finit par se séparer de l’Eglise d’Orient, l’Eglise grecque. En détournant l’attention impériale de Rome et en déplaçant la capitale de l’empire de Rome à Byzance (330), Constantin laissa Rome à son évêque.
Au fil des siècles, grâce à une affirmation persistante de son autorité, qui n’était cependant pas incontestée, l’évêque romain acquit le titre de papa ou pape, père des pères, père des évêques ainsi que d’autres titres séculaires et politiques. Le concept traditionnel de la papauté comme autorité hiérarchique suprême de l’Eglise catholique romaine était bien établi durant les débuts du moyen-âge.
L’évêque de Rome en particulier, en raison du manque évident d’une autorité politique et temporelle forte en Occident, choisit d’occuper ce rôle, ce qui augmenta encore plus le pouvoir du Siège romain. Après la mort de Constantin, la tendance à la centralisation s’amplifia avec l’évêque de Rome prenant un rôle double, non seulement celui de chef ecclésiastique et religieux du peuple mais aussi celui d’autorité séculaire dans les domaines politique et temporel. » (5) « … dès que Constantin, dans le langage de la loi romaine, « Deo jubente« , par l’ordre de Dieu, déplaça le siège du pouvoir à Constantinople, il ne régna plus jamais dans Rome un prince temporal auquel les Évêques de Rome devaient allégeance de manière permanente. » (6)
R. Guénon écrivit que « La distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel est le résultat d’une rupture de l’unité primordiale », « Ce n’est qu’à une époque tardive que cette distinction fut transformée en opposition et rivalité, détruisant l’harmonie originelle et ouvrant la voie au combat entre les deux pouvoirs, alors que les fonctions inférieures revendiquèrent à leur tour la suprématie, ce qui eut comme conséquences la confusion totale, la négation et le renversement de toute hiérarchie » et « suivant leur divergence, le principe royal devait avoir une position de dépendance sur le principe spirituel, qui était supposément le seul héritier et propriétaire de la légitimé spirituelle. » (7) De manière typique, il ne lui vint jamais à l’esprit que l’union du spirituel et du temporel dans la personne du chef politique romain, le pontifex maximus, que l’auteur français osa qualifier d’ « anomalie », allant jusqu’à se demander si la « tradition romaine ne pourrait pas avoir un caractère particulier qui nous permette de considérer cela comme quelque chose d’autre, différent d’une simple usurpation » (8), ne provient pas du début de l’Empire mais des commencements de Rome elle-même. Il ne parvint jamais à entrevoir que ce fut l’instauration légale du Christianisme qui introduisit, confirma et, pour ainsi dire, donna une reconnaissance officielle à la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel à Rome.
L’erreur de R. Guénon est basée sur son ignorance totale de ce que la religion et la politique signifiaient dans la Rome antique et des raisons de leur indivisibilité, depuis l’époque la plus reculée dans la Rome antique comme dans la Germanie antique, où, aussi, « selon la coutume ancienne, le chef d’un foyer était aussi son prêtre, son juge et son dirigeant. » (9)
Pour l’Eglise, il s’agissait de diviser en deux pouvoirs séparés ce qui était auparavant considéré comme deux indivisibles aspects d’un même principe ; ensuite, de les opposer de façon dualiste tout en revendiquant être la seule source et la gardienne du plus élevé ; enfin, de s’efforcer à déposséder de l’autre l’autorité et le porteur légitime des deux, pour finalement revendiquer les deux. L’autolégitimation de cette expropriation surnaturelle, de ce vol immatériel, est basée sur l’Évangile de Mathieu 22:21 et sur l’Epitre aux Romains 13:2. Si la formule « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » caractérise une vue dualiste par laquelle les institutions humaines et l’ordre surnaturel sont considérés comme déconnectés et séparés, « Tout pouvoir vient de Dieu et de ceux qu’il a ordonnés » relie à nouveau les institutions humaines et l’ordre surnaturel par un tour de passe-passe: si César a son pouvoir de Dieu, ce qui est rendu à César est, en fin de compte, rendu à Dieu.
Pour au moins trois raisons, il est important de retracer les épisodes majeurs de l’affrontement entre l’Eglise et l’Empire, l’Eglise l’ayant démarré.
Premièrement, il est important de montrer que ce conflit fut extrêmement préjudiciable à l’Europe car il engendra l’affaiblissement de l’Empire occidental et la formation de l’Etat-Nation ; de plus, il absorba futilement la plus grande partie des efforts des monarques européens.
Deuxièmement, il est aussi important de montrer qu’il y a toujours eu un conflit plus ou moins latent, plus ou moins ouvert, entre, d’un côté, les papes et, de l’autre, les gouvernements politiques contemporains et les figures historiques ; que si l’exhortation « rendre à César » implique qu’il y avait des époques où les papes se sentaient obligés d’obéir à la volonté de l’Etat, l’étude de l’histoire des relations entre l’Eglise et l’Etat démontre que c’était le contraire qui était vrai dans la plupart des cas. La remarque de F. de Coulanges, citée dans une note de Révolte contre le monde moderne, selon laquelle, « bien que Pépin, Charlemagne et Louis le Pieux avaient juré de ‘défendre’ l’Eglise, il ne faudrait pas se tromper quant à la signification de cette expression, car, à cette époque, elle avait un sens autre. Défendre l’Eglise, dans le parler et l’esprit de l’époque, signifiait la protéger et, en même temps, exercer sur elle une autorité. Ce qui était appelé ‘défense’ était vraiment un contrat qui avait pour conséquence l’état de dépendance de l’entité protégée, qui était sujette à toutes les obligations – dont un serment d’allégeance au souverain – que contenait le mot de l’époque fides. » Confrontée à la réalité historique, cette remarque a peu de poids ; car l’Eglise, depuis ses débuts, chercha continuellement à saper l’autorité et à l’exercer, tant sur le plan des principes que dans le domaine politique, se plaçant ainsi au-dessus d’un pouvoir qu’elle désignait comme ‘temporel’ et qui était bien reconnu comme tel en raison de cette appellation limitante et incapacitante.
La métahistoire – comprise non pas dans un sens hégélien, spencérien ou marxiste mais comme une analyse « des forces et des influences décisives, souvent irréductibles au seul élément humain qu’il soit individuel ou collectif », qui ont impacté les évènements, les causes et les chefs du passé – ne peut être que hypothétique si elle ne repose pas sur une connaissance saine de l’histoire. (10) C’est la troisième raison.
On ne perdra pas de vue la pensée politique chrétienne, dont la source est “La Cité de Dieu”, et qui, malgré les nombreux raffinements et ravalements qu’elle a subis au cours des siècles, resta fidèle à la pensée centrale d’Augustin dans ces aspects: « la supériorité intrinsèque ou métaphysique du spirituel sur le temporel ; l’association du pouvoir politique avec le péché et avec tout ce qui est ignoble ou disgracieux dans la vie humaine ; l’idée selon laquelle la grâce divine de l’homme passe par l’Eglise ; et la suggestion que les princes de ce monde devraient se mettre, avec leurs ressources, à la disposition de l’Eglise. » (11)
Le corps de cette étude sera constitué de la substance essentielle des meilleurs écrits sur le sujet, c’est-à-dire des livres dans lesquels les très riches données historiques sont présentées de manière claire, organisée et rigoureuse ; car les évènements principaux qui jalonnèrent le combat entre l’Empire et l’Eglise, à l’exception du couronnement de Charles en 800, font l’objet d’un certain consensus parmi les médiévistes.
Nous procéderons étape par étape.
« Durant les siècles suivant Gélase, le rôle de la papauté dans les affaires temporelles fut profondément modifié en raison de la disparition totale dans l’Occident de l’autorité romaine impériale. L’Angleterre fut conquise par les Angles et les Saxons ; la Gaule par les Francs ; l’Espagne par les Wisigoths. En Italie même il y eut une brève
période où une reconquête impériale s’opéra – dirigée de Constantinople par l’Empereur Justinien (527-565) – mais elle fut interrompue en 568 par l’invasion des Lombards, le dernier des peuples teutoniques à ravager l’Italie. Par la suite, les empereurs byzantins gardèrent le contrôle de l’Italie du Sud, de la Sicile et de quelques bastions sur la côte comme Ravenne. Cette situation produisit deux résultats de la plus grande importance en ce qui concerne les développements ultérieurs des relations entre l’Eglise et l’Etat. Premièrement, les papes apparurent de plus en plus comme les gouverneurs temporels de Rome et de la région alentours. Deuxièmement, ils abandonnèrent leur vieille allégeance envers les empereurs byzantins et formèrent une nouvelle alliance avec les rois francs, ce qui finit par mener à la création d’un nouvel empire occidental sous les auspices des papes. » (12)
Durant l’époque patristique, il coexistait quatre positions différentes quant aux relations entre l’Eglise et l’Etat: le Donatisme s’opposait à l’interférence de l’Etat dans l’Eglise et l’Arianisme subordonnait l’Eglise à l’Etat, la considérant comme le « Fils » et le « Saint-Esprit » de « Dieu le Père ». Gélase, qui semble avoir été de sang africain et qui, comme il l’est rappelé dans Impérialisme païen, soulignait le fait qu’après le Christ aucun homme ne pouvait être roi et prêtre, arguait, si l’on en croit Gratien de Bologne qui le citait 600 après dans ses Decreta, que les deux piliers de la société chrétienne, c’est-à-dire la « sainte autorité des évêques » et le « pouvoir royal », étaient d’origine divine et indépendants, chacun restreint à sa propre sphère, ne tenant pas compte du fait que leurs préoccupations se recoupent ; que la soumission de l’Empereur, désormais un chrétien, à la loi ecclésiastique était prêchée par les adeptes d’Ambroise, dont les origines patriciennes ne permettent en aucun cas de supposer son profil racial. En 390, Ambroise ordonna et obtint que Théodose fasse un repenti personnel pour le massacre – qui constituait en réalité une riposte – qu’il avait ordonné à Thessalonique après que l’un des ses généraux y fut assassiné. Théodose fut le premier souverain temporel en Europe à se laisser humilier publiquement par un représentant de l’Eglise.
A l’époque de Grégoire I (590-604), le pape était de facto le souverain de Rome. « Grégoire ne disait pas être autre chose que ce qu’il n’était, c’est-à-dire le plus grand évêque d’une église dégénérée mais pas encore entièrement corrompue, et le fidèle et obéissant sujet de l’Empire oriental. Sa prompte obéissance au pouvoir civil se manifesta bizarrement lorsqu’il prêta allégeance de manière obséquieuse au centurion Phocas, qui avait assassiné le rigoureux mais droit et magnanime Maurice. Il montra une adulation imméritée lorsqu’il félicita Phocas, cet usurpateur idiot ayant du sang sur les mains, pour son accession au pouvoir, proclamant sa vertu et anticipant son long, heureux et bienveillant règne.
Mais cette flatterie imméritée profita au Siège romain, bien qu’elle ne fût pas en accord avec le noble caractère de Grégoire. Il n’y a guère de scènes dans l’histoire plus douloureuses et pathétiques que celle-ci, des scènes où la cruauté sauvage rencontre une sublime résignation, que le massacre de l’empereur Maurice et de ses cinq fils à Chalcédoine (602), qui fut suivi quelques années de celui de sa veuve Constantine et de ses trois filles au même endroit. Parmi les rois et les empereurs commettant des monstruosités, il n’y en a pas eu de plus horrible et méprisable que leur meurtrier Phocas. Il est le digne successeur de Caligula, Néron et Héliogabale ; mais on ne se souvient de lui pas uniquement en raison de ses forfaits: il fut l’un des bienfaiteurs du Siège romain, tenant l’une des premières places parmi ceux qui favorisèrent et augmentèrent la suprématie des papes. Pour récompenser l’obséquiosité de Grégoire et la dévotion de Boniface III, Phocas donna à celui-ci le titre d’évêque suprême et universel que celui-là avait réclamé ; il déclara formellement que le Siège romain était à la tête de la Chrétienté (606). La récompense d’un tel protecteur a été atténuée et cachée par les auteurs catholiques alors que les auteurs protestants l’ont magnifiée et appréciée. Cependant, un historien impartial doit immédiatement prendre en compte cette concession de Phocas comme la reconnaissance d’une prééminence, l’attribut d’une dignité ainsi que
la gratification d’une ambition, qui n’a fait que redoubler par la suite. C’est la première étape distincte et formelle dans la transformation de l’évêché de Rome en une monarchie papale. La donation de Constantin est beaucoup plus respectable que la concession de Phocas, mais beaucoup moins authentique. Dans ce centurion infâme, la papauté trouve certainement un ami et l’Eglise romaine doit reconnaître à sa juste valeur ce premier serviteur impérial.
Les évêques romains du septième siècle étaient personnellement insignifiants et ont laissé peu de traces. Pas un pontife n’occupe la mémoire des hommes, alors qu’Omar et Ali, Khaled et Amrou occupent notre imagination ; alors que Columban, Aidan, Colman et le saint et vaillant roi Oswald du Northumberland, ami d’Aidan, occupent nos pensées et réjouissent nos âmes. Le pape Honorius (626-638), malgré qu’il fut jugé hérétique par le sixième concile général de l’Eglise, n’a pas été considéré comme intéressant par la postérité ; ni les souffrances de Martin (649-655), cruellement torturé par l’Empereur grec Constans, qui l’envoya grossir les rangs de l’armée des martyrs. Mais ni la théologie douteuse d’Honorius ni le traitement ignoble que subit Martin n’arrêtèrent la lente, mais sûre, transformation du Siège romain en monarchie papale. Le profond obscurantisme intellectuel de l’époque ainsi que l’absence de références chez les peuples chrétiens autorisèrent l’élévation des évêques romains en dictateurs ecclésiastiques. Bien que loin de reconnaître leur infaillibilité, les conciles et les églises les consultaient et se conformaient à leurs opinions plus fréquemment. Les disputes théologiques étaient de plus en plus arbitrées et tranchées par leur autorité et de façon à les avantager. » (13)
La première phase de l’iconoclasme (726-787), conjointement à la menace lombarde renouvelée, donna à la papauté l’opportunité tant espérée de casser l’alliance avec Byzance et de s’allier avec le royaume franc. Bien qu’il reconnaissait l’alliance avec l’Empereur Léon III le Syrien, l’iconoclaste, le pape Grégoire I s’opposa à sa volonté lorsqu’il exigea qu’il arrête d’interférer dans les domaines réservés à l’Eglise ; « … en Italie, la dévotion pour les images était toujours très fort alors que l’autorité impériale était bien plus faible. Un homme très dynamique et compétent occupait la chaire romaine. En Grégoire II, la passion populaire trouva un redoutable adversaire, et l’iconoclaste impérial rencontra un formidable champion de l’idolâtrie. Grégoire commença à s’opposer à Léon, lui résista et, enfin, défia et ne reconnut plus sa souveraineté toute-puissante ; puis, il retint son tribut et, en 728, retira l’allégeance de l’Italie.
Les Romains conservèrent leur évêque et leurs idoles ; Rome devint quasiment indépendante, avec son évêque comme chef, peut-être pas reconnu comme tel mais qui l’était dans la pratique… » (14). Grégoire III – le fils d’un Syrien –, qui interdit aux Germains chrétiens de manger de la chair de cheval, continua de manière agressive la politique qu’avait eue son prédécesseur avec l’Empire oriental. A partir de cette époque, la papauté devint experte dans l’art de jouer ses ennemis les uns contre les autres. « Pendant presque deux cent ans, elle arriva à jouer les Lombards contre les représentants de l’Empereur grec. Mais, un jour, les Lombards furent trop puissants dans le nord du pays et il fut fait appel aux rois francs pour les réduire. Cette manœuvre aurait pu affaiblir la papauté en permettant à un empereur franc de contrôler tout le nord de l’Italie, mais il y eut des divisions parmi les Francs.
Durant l’onzième siècle, les Normands capturèrent la majeure partie de l’Italie du Sud et de la Sicile ; ici encore, le pape Nicolas II reconnut qu’il serait sage de s’allier avec eux, et ses successeurs jetèrent leurs nouveaux alliés contre les villes grecques du sud et le nouvel empire occidental dont le centre était en Germanie. » (15) Deux autres facteurs importants augmentèrent le prestige et la puissance des papes dès l’époque de Grégoire I: le fait que l’Eglise était le plus grand propriétaire terrien d’Italie et le travail missionnaire des papes.
« Comme les évêques romains n’avaient pas subi de pertes causées par la progression des Arabes dans les terres chrétiennes à l’est et au sud, ils retirèrent de grands bénéfices à la propagation du christianisme vers le nord. La conversion des territoires au christianisme leur était de plus en plus profitable. Lorsqu’il tenta de convertir l’Angleterre, Grégoire le Grand cherchait avant tout à mener une conquête spirituelle. Mais, pour ce qui concerne la conversion de la Germanie, plus d’un siècle après, Grégoire II et Grégoire III la considérèrent comme une acquisition. Les Italiens Augustin et ses compagnons, qui débarquèrent dans le Kent en 596, étaient des missionnaires de Rome. Les Anglais Winifred ou Boniface et ses compatriotes, qui commencèrent à prêcher en Germanie vers 720 doivent être considérés, malgré leurs nombreux dons et leur grande ferveur spirituelle, comme des émissaires de Rome. C’est à Rome que Boniface prit ses ordres ; c’est à Rome qu’il jura être le sujet du pape Grégoire et de ses successeurs ; il renouvela plus d’une fois son serment, pour lui mais aussi pour d’autres. Il prit le style d’un légat du Siège romain, eut la vie d’un missionnaire, la mort d’un martyr et une part de champion romain. Les conquêtes des Francs en Germanie lui permirent d’accentuer fortement son œuvre. Il suivit les pas de Charles Martel, Carloman et Pépin en réduisant définitivement les régions qu’ils avaient entamées. Rome devint plus puissante grâce aux conquérants francs et aux missionnaires anglais. Boniface occupe une place des plus infâmes dans l’histoire ecclésiastique ; l’apôtre de la Germanie apparaît comme un grand et pernicieux innovateur dans le monde chrétien. Pour la première fois dans l’histoire, c’est lui qui prêcha l’obéissance à l’évêque romain comme un devoir solennel et une doctrine aussi vitale que l’obéissance au Christ. Le premier il porta l’Évangile avec la nouveauté de la suprématie papale – une innovation qui n’était en aucun cas admise en théorie ou établie dans la pratique, mais qui prit peu à peu une dimension plus importante jusqu’à devenir la monarchie papale.
« Avec la victoire politique sur les césars byzantins et le triomphe spirituel remporté en Germanie par Boniface, la première phase du drame papal se termine. Agrandi par la chute de l’Empire occidentale et l’invasion des Teutons, l’évêché de Rome prit un caractère distinct à partir du début du septième siècle à la mort de Grégoire le Grand, qui fut le dernier grand pasteur romain. La donation de Phocas, sans qu’il soit besoin de l’exagérer, peut être considérée comme marquant le début de l’histoire de la papauté »
Toute la période allant du sixième siècle jusqu’au milieu du huitième, depuis la destruction de l’Empire occidental jusqu’à la rupture avec l’Empire oriental, se résuma à la montée en puissance du Siège romain et de rien d’autre, si l’on excepte l’islam. » (16) Aux ambitions séculaires de la papauté se joignaient, une nouvelle fois, la revendication de l’autorité spirituelle. Grégoire I, « aussi longtemps qu’il le put, … s’efforça d’établir le fondement de la doctrine des deux pouvoirs, en mettant au-dessus jusqu’à sa mort le pouvoir spirituel. Il laissa de nombreux écrits contenant des instructions et des exemples, à l’intention de ses successeurs. Dans ses « Dictatus Papae« , un document qui servira à ceux qui mettront en place la réforme hildebrantine, il affirme audacieusement que l’Eglise romaine fut créée par Dieu seul ; que seul le pontife romain peut être appelé universel ; que lui seul peut porter les emblèmes impériaux ; et qu’il peut démettre les empereurs. » (17)
Par la suite, commença un rapprochement entre les Francs et la papauté, pour le bénéfice temporel et matériel des deux partis. « Contrairement aux apparences, l’expansion de Charles Martel et celle de l’Eglise étaient en réalité les deux facettes d’une même médaille. Se servir de l’Eglise pour atteindre des buts politiques devint une pratique courante. Étendre l’influence de l’Eglise signifiait mieux contrôler les territoires du royaume nouvellement conquises. » (18) La coordination des menées missionnaires avec l’expansion politique et militaire à l’est faisait déjà partie de la politique mérovingienne sous Dagobert. La communauté des intérêts temporels et temporaires entre les deux pouvoirs, illustrée par le fait que les monastères royaux tels que Fulda et Lorsch devinrent des « piliers de la puissance économique et socio-politique ayant des réseaux très développés… » (19) culmina dans les préparatifs visant à démettre Childéric III. Pépin, le vrai possesseur du trône franc Childéric III ne régnant que de manière nominative, consulta le pape en 749 pour savoir quoi en faire. Deux ans après, le pape Zacharie autorisa le transfert du trône et, en 751 (752, selon d’autres sources – NDT), le pape Boniface traversa les Alpes pour couronner et oindre le nouveau monarque, qui fut à nouveau couronné et oint deux ans plus tard par Zacharie. « Presqu’immédiatement la papauté eut l’occasion d’appeler à l’aide son nouvel allié, car en 753 (754, selon d’autres source – NDT), les Lombards fixèrent à nouveau leur ambition sur la conquête de Rome. Le pape Stéphane appela Pépin ; le roi accepta d’envahir l’Italie et, le plus important de tout, promit de « rendre » au Siège romain les territoires pris sur les Lombards. Cette promesse fut tenue en 756 (755, selon d’autres sources – NDT) et, à partir de cette date, nous traçons une revendication formelle de la papauté sur le gouvernement de l’Italie du centre. » (20) « Ainsi, la deuxième dynastie française fut couronnée au double avantage des évêques romains, qui obtinrent autant en donnant qu’en recevant: ils reçurent une principauté et ils donnèrent une couronne ; ils devinrent immédiatement des rois et des faiseurs de rois. » (21) « Cependant, les papes devaient savoir que leur titre n’était pas garanti tant qu’il n’était pas reconnu par les autorités impériales de Constantinople et que, cela, les empereurs byzantins ne le feraient jamais de gré. Le seul vrai espoir d’établir une légitimité infaillible de la revendication papale consistait à instituer en Occident un nouvel empereur romain sur lequel les papes pouvaient compter comme ami et protecteur. » (22) D’une même manière, la dynastie et la monarchie carolingiennes gagnèrent de la légitimité et du pouvoir en portant une christianisation tournée vers Rome… Avec le soutien de la papauté, le royaume franc chrétien des Carolingiens pouvait commencer à s’éloigner du monde chrétien grec de Constantinople afin de fonder son propre Imperium Christianum. » (23) Dans cette course effrénée pour le pouvoir, la papauté ne pouvait être que le grand gagnant.
Il nous faut dire un mot sur les conséquences immenses qu’eut le couronnement de Pépin et sur les implications également immenses liées à l’intervention du pape dans la succession du trône franc. Le rituel de l’onction, qu’il fut introduit par le maire du palais ou par le pape, « représentait une innovation idéologique extraordinaire puisque jusqu’à cette époque les rois francs avaient accédé au trône par acclamation et, si le consensus était aussi accompagné d’un charisme mystique, c’était généralement lié au sang royal qui coulait dans leurs veines. En décidant de se faire oindre avec de l’huile sainte, Pépin mit en usage le rituel décrit dans l’Ancien Testament ; dans ce récit, Saul prend possession du royaume après avoir été oint par le prophète Samuel. Après lui, David et Salomon prirent le trône après avoir été oint. Dans le monde chrétien, un rituel de ce genre avait déjà été introduit par les rois wisigoths du royaume d’Espagne mais, à cette époque, leur royaume était tombé entre les mains des Arabes. Pépin ne fut pas seulement le premier roi franc à introduire ce symbolisme sacré dans son couronnement: il fut le seul roi chrétien de son époque à le faire, bien que les rois d’Angleterre l’imitèrent rapidement. L’onction ne consistait pas seulement à conférer au roi un air de sainteté ; il lui conférait quasiment une qualité de prêtre, comme avec les rois d’Israël. Ainsi, Pépin pouvait dire qu’il avait été « oint par le Seigneur » et affirmer sa propre autorité sur l’Eglise et son royaume, de telle façon qu’il n’aurait pas pu le faire s’il n’avait été que couronné. De son côté, le pape Paul I n’hésita pas à le qualifier un nouveau David choisi par Dieu pour protéger le peuple chrétien ; et il lui appliqua les mots du psalmiste : « J’ai trouvé David, mon serviteur ; et avec mon huile sainte, je l’ai oint ». Ainsi, les Francs étaient à nouveau dirigés par un prêtre-roi, comme à l’époque des reges crinti, des rois chevelus, mais, cette fois-ci, le charisme était entièrement chrétien et pas païen comme cela l’était avec les Mérovingiens.
Cela n’empêcha pas l’utilisation de l’épée que le roi brandissait, guidé par la volonté divine, afin de défendre la foi. Charlemagne allait rapidement rendre visible l’immense avantage dont pouvaient jouir les Francs devenus légitimes selon la religion. » (24)
La décision de Zacharie n’était évidemment pas un acte de juridiction dans les affaires temporelles. « … Cette consultation créa un précédent des plus dangereux pour le pouvoir royal. Le chef de la chrétienté ne faisait que conseiller mais, pour les fidèles, il parlait au nom de Dieu ; de là à disposer de la couronne selon sa volonté, il n’y avait qu’un pas. Cela était d’autant plus vrai que, comme Samuel parmi les Hébreux, il donnait la sainte onction au roi, le faisait un personnage sacré et le marquait avec le signe de la croix, ce qui impliquait que la monarchie avait un caractère sacerdotal. Ainsi, l’Eglise ne put que constater qu’elle avait créé au profit des Carolingiens une contrefaçon du royaume juif, ce qui aurait été impossible à faire avec les Mérovingiens en raison de leur origine chrétienne. » (25)
« Un autre pontife romain se brouilla avec un autre roi lombard ; les Francs, une nouvelle fois, dévalèrent des Alpes à son secours ; le royaume des Lombards tomba sous les assauts du puissant fils de Pépin, et Charlemagne et Adrien I firent ensemble leur entrée triomphante dans Rome en 774. Vingt-six ans après, le conquérant de tant de nations, le seigneur de l’Occident, descendit encore en Italie, et marcha sur Rome pour venger et remettre sur le trône un autre pontife, Léon III, qui avait été accusé de crimes titanesques par ses ennemis personnels, destitué par un rival et blessé au cours du tumulte d’une sédition. Les Romains s’inclinèrent devant la volonté du puissant conquérant ; le pape, blessé et calomnié, jura devant son illustre protecteur qu’il était innocent ; et le jour de Noël de l’année 800, Léon III posa la couronne impériale sur la tête de Charlemagne et le proclama empereur des Romains. L’Empire occidental fut ressuscité. » (26) Le pontife et l’empereur étaient côte à côte, liés de la manière la plus étrange et la plus confuse, chacun dépendant de l’autre, chacun le maître et le serviteur de l’autre, le pape un sujet de l’empereur qu’il avait fait, l’empereur le souverain de son propre créateur. L’évêque romain se rebella contre son maître byzantin et se donna un maître teutonique ; il transféra tous les droits, les pouvoirs et les dignités de l’empereur des Romains, dont la souveraineté sur lui-même, les prenant au successeur direct de Jules César qui résidait à Constantinople pour les donner à un roi germain ; de la haute et puissante place à laquelle il s’était hissé, il se chargea de liquider cet Empire romain qui avait vu le jour à la même époque que l’Eglise chrétienne, et prétendit consacrer la dignité qu’il avait transférée… Il était convenable et juste » (27) pour l’évêque de Rome « de devenir celui qui donne et reprend les trônes de ce monde, celui qui convoite et attribue les royaumes terrestres, avec toute la puissance et la gloire qui leur sont attachées, de céder aux atouts de ce trait de caractère que le roi des cieux, tenté par le serpent, avait vaincu dans le désert… Il était nécessaire d’agrandir et d’améliorer la matérialité de ce royaume qui disait ne pas être ce monde, il était nécessaire de lui conférer le pouvoir d’attribuer la couronne impériale et de lui attribuer une principauté italienne. Une brebis du troupeau du Christ prétendit représenter le Christ et revendiqua qu’il devait pouvoir faire les césars ; il prétendit être un grand prince spirituel et un petit prince terrestre, un roi et un faiseur de rois. ‘Le royaume de notre Dieu et de son Christ est devenu un royaume de ce monde, et il le restera pour l’éternité. » (28)
Le couronnement de Charlemagne (29) fut un événement décisif qu’un très faible nombre de sources mentionna ; il marqua un tournant dans les tensions de plus en plus fortes entre l’Eglise et l’Etat.
Il est vrai que « Charlemagne n’était en aucun cas dépendant de la papauté. La principauté qu’il redonna était le don d’un souverain à son sujet ; il dirigeait Rome et était le véritable maître du prêtre qui l’avait couronné de la couronne des Césars. Il ne tolérait pas qu’il y eut de puissances indépendantes au sein des vastes territoires que son génie et sa valeur avaient assemblés ; dans le domaine spirituel, il n’obéissait même pas de manière absolue au pontife » (30) ; il est aussi vrai que « Cependant, Charles, bien dévotement attaché à l’Eglise et au pape, était un monarque trop absolu pour reconnaître une souveraineté qui aurait empiété sur la sienne. » (31) Cependant, l’acte même qui l’avait rendu le chef politique suprême et incontesté de ce qui était l’Europe occidentale permit au pape de rétablir son ascendant sur le pouvoir temporel: « Par un geste intelligent, le pape Léon établit le précédent, respecté pendant l’intégralité du Moyen-Âge, que le couronnement papal était obligatoire pour faire un empereur ; ainsi allait naître l’idée selon laquelle l’empire lui-même était un présent attribué par la papauté. »
(32) Comme le dit P. Schaff, « Le pape, parce qu’il posa librement la couronne impériale sur la tête de Charles, pouvait prétendre que l’empire était son présent, et que, s’il pouvait donner la couronne, il pouvait aussi la reprendre. Et, peu après, ce droit fut utilisé par les papes, qui brandissaient tant l’épée séculaire que l’épée spirituelle et qui absolvaient les nations de leur serment d’allégeance. Une mosaïque dans le triclinium de Léon III au Latran (du neuvième siècle) représente Saint Pierre en gloire, donnant l’étole du prêtre à Léon qui s’agenouille à sa main droite, et la bannière de Rome à Charles qui s’agenouille à sa main gauche. Telle est la hiérarchie médiévale ; tout le pouvoir vient de Dieu par l’intermédiaire de Pierre qui est le chef de l’Eglise. Grégoire VII compara l’Eglise au soleil et l’Etat à la lune dont la lumière est transmise par le soleil. Les papes maintiendront toujours le principe de l’absolue suprématie de l’Eglise sur l’Etat et soutiendront ou s’opposeront à toute entité – que ce soit un empire, un royaume ou une république – en fonction de sa subordination à cette hiérarchie. » (33)
« Charlemagne n’était pas le moins du monde convaincu qu’il tenait l’Empire du pape qui l’avait couronné et il transmit lui-même la couronne à son fils sans en référer au Saint Siège. Le peuple romain l’avait acclamé mais il ne considérait pas que cela constituait une élection ; le couronnement, pour lui, n’était que la consécration de sa possession de l’Etat. Il est vrai cependant que l’initiative avait l’apparence d’avoir été mise en œuvre par le pape, même si ce dernier ne faisait qu’imiter le patriarche de Constantinople, peut-être par ordre ; mais cet acte fit passer le pape aux yeux de la chrétienté comme celui qui donne la couronne. Quoi qu’il en soit, au milieu du neuvième siècle, il était admis que la dignité impériale procédait de la consécration et du couronnement par le pape ; ce dernier ne se sentit même pas obligé de sélectionner des empereurs issus de la lignée carolingienne. » (34)
La première phase de l’affrontement entre l’Empire et l’Eglise fut justement résumée par J. Evola ainsi : « Pendant les premiers siècles de l’empire christianisé et la période byzantine, l’Eglise apparaissait comme subordonnée à l’autorité impériale ; dans les conciles de l’Eglise, les évêques laissaient le dernier mot au souverain non seulement dans les sujets liés à la discipline mais aussi dans ceux doctrinaux. Il s’opéra petit à petit un basculement vers la croyance entre l’égalité des deux pouvoirs, de l’Eglise et de l’Empire ; les deux institutions vinrent à être considérées comme ayant une autorité surnaturelle et procédant d’une origine divine. Plus le temps passa et plus se trouva dans l’idéal carolingien le principe selon lequel le roi était censé régner sur le clergé et le peuple ; mais aussi l’idée selon laquelle la fonction royale était comparable au corps et la fonction sacerdotale à celle de l’âme. Ainsi, l’idée selon laquelle il y avait une égalité entre les deux pouvoirs fut implicitement abandonnée, ce qui ouvrit la voie à la vraie inversion des relations. » (35)
Le « pouvoir spirituel » et l’ « autorité temporelle » des papes devinrent plus importants, notamment grâce à un ensemble de fraudes et de falsifications pieuses comme la donation de Constantin, la donation de Charlemagne, les pseudo-décrétales d’Isidore, etc. Ces dernières « furent mises en circulation vers le début du neuvième siècle. Cet ensemble, faussement attribué au célèbre évêque de Séville, était composé de décrets prétendument écrits par les premiers évêques de Rome ; il proclamait la supériorité des prêtres et revendiquait de manière ingénieuse la monarchie des papes. Des paroles revendicatives furent mises dans la bouche de vénérables saints ; de manière similaire, de simples pasteurs se mirent à discuter de l’omnipotence pontificale et le compagnon de Saint Paul parla comme celui qui avait couronné Charlemagne. La falsification était autant maladroite et stupide qu’elle allait contre l’histoire, tellement que c’était amusant ; elle ne tenait aucun compte de la chronologie, mélangeait tout et citait mal les Écritures ; mais elle vit le jour à une époque qui la jugea agréable. Bien qu’elle ne resta pas entièrement incontestée, elle prévalut grâce à l’obscurantisme et la grossièreté propres à l’époque, et permit à la papauté de devenir plus puissante. Cette création, en admirable harmonie avec la supériorité de Pierre et la donation de Constantin, augmenta le mur de mensonges et de falsifications derrière lequel la papauté s’était abritée, puisant son pouvoir temporel d’une donation qui n’avait jamais été faite, enracinant son pouvoir spirituel dans une supériorité qui ne fut jamais réelle. » (36) Quant à la donation fantôme de Pépin, par laquelle le roi franc aurait donné au pape des droits sur les territoires conquis par les Lombards dans le centre de l’Italie, donnant ainsi une base légale au pouvoir temporel du pape, « il est vrai, selon la Church Catholic Encyclopedia, que la version authentique n’a pas été préservée ; mais de nombreuses citations, prélevées sur le texte original dans les quelques décennies après sa rédaction, permettent de préciser son contenu » ; Voltaire, qui est moins timide dans ses propos, dit, à l’article « Donations » du Dictionnaire Philosophique, qu’ « on ne vit jamais l’acte de cette donation, et, ce qui est plus fort, on n’osa pas même en fabriquer un faux. » (37)
En effet, les pseudo-décrétales d’Isidore, la supériorité de Pierre et la donation de Constantin sont les trois pièces d’un même puzzle: « Quand l’Eglise, sous le règne de Constantin, définissait son organisation sur le modèle de l’Etat qui la protégeait, l’évêque de Rome comprit l’analogie qu’il y avait entre lui et le chef du gouvernement de la cité. La conviction selon laquelle la chaire de Pierre signifiait le trône impérial était apparue très tôt chez les papes, et elle se renforça chaque siècle en raison de causes déjà évoquées. Même avant la chute de l’Empire occidental, Saint Léon le Grand pouvait se vanter que Rome – exaltée par le prêche du chef des apôtres à être une nation sainte, un peuple élu ainsi qu’une cité sacerdotale et royale – avait reçue une domination spirituelle plus étendue que celle terrestre. En 476, Roma cessa d’être la capitale politique des pays occidentaux et la papauté, héritant d’une partie importante du pouvoir de l’Empereur, récupéra le renom que portait toujours le nom de la cité, jusqu’à ce que vers le milieu de huitième siècle ou, au plus tard, au neuvième siècle, elle mit au point un système qui était semblable au défunt despotisme, qui la positionnait au centre de la hiérarchie comme le maître absolu du monde chrétien. Le caractère de ce système est bien illustré dans ce singulier document, la plus extraordinaire falsification médiévale, qui, sous le nom de donation de Constantin, dirigea pendant sept siècles la croyance inconditionnelle de l’humanité. Cette terrible falsification est la preuve la plus probante de la pensée et des croyances de la caste sacerdotale qui la conçut, quelque part entre le milieu du huitième siècle et le milieu du dixième siècle. Elle explique que Constantin le Grand, soigné de sa lèpre par Sylvestre, décida, le quatrième jour de son baptême, d’abandonner la vieille capitale pour un nouveau siège sur le Bosphore, de peur que le gouvernement séculaire ne freine la liberté du gouvernement spirituel ; que Constantin donna au pape et à ses successeurs la souveraineté sur l’Italie et les pays occidentaux. Mais ce n’est pas tout, bien que c’est sur quoi les historiens se sont le plus attardés, en admiration de cette splendide audace. L’édit continue et donne au pontife romain et à son clergé un ensemble de dignités et de privilèges, qui étaient toutes réservées à l’Empereur et à son sénat, montrant ainsi la volonté de calquer l’office pontifical sur celui impérial. Le pape hérite du palais du Latran, d’un corps de chambellans et peut porter le diadème, le collier, la robe pourpre ainsi que le sceptre. De même son clergé qui peut monter des chevaux blancs et avoir les honneurs et les immunités du sénat et des patriciens. » (38)
Tout cela démontre une nouvelle fois que l’Imperium Christianum, bien qu’étant jusque dans une certaine mesure la continuation du bas-Empire romain sémitique et cosmopolite, n’était qu’une parodie de l’authentique Empire romain.
Pendant l’intégralité du demi-siècle (768-814) durant lequel Charlemagne était l’homme le plus puissant du monde, les papes, ainsi que les autres personnages les plus en avant, doivent être considérés comme ses dépendants. A la mort du puissant monarque en 814, la domination de l’Occident fut transmise au faible et imparfait entendement de son fils Louis, rapidement surnommé Louis le Débonnaire et Louis le Pieux, dont la gentillesse dégénéra en une débile nonchalance et la piété en une grande superstition. Soumis à sa femme, devenu la victime de sa femme, de ses enfants et de ses prêtres, il fut libéré de leur joug et remis sur le trône plus d’une fois par son peuple, qui gardait en haute estime la mémoire de son père et qui avait pitié de son aimable et dévote impuissance. Sous un tel souverain, les pontifes pratiquèrent l’ingérence à un degré inouï, tantôt isolant le père des fils tantôt montant les enfants contre le père, contribuant ainsi beaucoup à créer le désordre au sein de l’empire qu’ils devaient élever spirituellement. Le gouvernement de l’Occident, créé et si fermement tenu par son père, mais si faiblement et approximativement par lui, se décomposa sous l’action de ses fils ; Louis devint le roi de la Germanie ; Charles le Chauve le roi de la France ; Lothaire, l’aîné, conserva l’Italie ainsi que le titre d’empereur romain (ce titre passa par la suite à son fils Louis II et à d’autres membres de la race de Charlemagne).
Les relations de la papauté avec l’empire furent toujours entachés de ce singulier mélange de sujétion et de suprématie, avec une prédominance de la sujétion, même sous ces descendants dégénérés de Charlemagne. Comme aucun n’était reconnu comme un empereur valable et parfait s’il n’avait pas été couronné par le pape, de même aucun n’était reconnu comme un pape valable et parfait s’il n’avait pas été institué par l’empereur. Un empereur énergique imposait la suprématie impériale tandis qu’un pape énergique imposait la suprématie papale… Louis II, le petit-petit-fils de Charlemagne, mena une activité vigoureuse pour étendre son autorité sur la cité romaine et l’évêque romain ; le pape Nicolas I (858-867) fut souverain sur l’Etat et maintint le pouvoir absolu de la papauté sur l’Eglise. Il se servit grandement des fausses Décrétales pour accélérer la transformation de la monarchie papale. Il vainquit les monarques et les prélats récalcitrants, obligea Lothaire, le roi de Lorraine et le frère de Louis II, à reprendre la femme qu’il avait éloignée et à répudier la maîtresse qu’il avait épousée ; il obtint d’Hinkmar, l’archevêque de Reims qui fut aussi le premier auteur, le plus puissant prélat et l’esprit le plus brillant de l’époque, à remettre dans ses fonctions un évêque qu’il avait destitué.
Mais Nicolas ne fut pas ambitieux et envahissant qu’avec l’Occident ; il le fut aussi avec les Césars byzantins et chercha à imposer sa suprématie sur l’Eglise grecque. » (39)
« En raison de cette étrange et mystérieuse sympathie de destin entre la papauté et l’empire qui se manifesta durant l’intégralité du moyen-âge, la chute de l’empire carolingien en Italie, vers 888, affaiblit la papauté et la laissa à la merci des petits princes qui émergeaient partout… » (40)
« Le Saint Empire Roman était devenu très faible sous les descendants de Charlemagne ; il devint à nouveau une puissance respectée sous ses grands chefs saxons et, singulièrement, entreprit de réformer la papauté qui l’avait sanctifié. » (41)
Les six premières décennies du dixième siècle, auquel furent par la suite rattachés les qualificatifs de « saeculum obscurum » ou de « Römisches Hurenregiment« , ne furent pas une période où la papauté rayonna. Elle était entre les mains de l’aristocratie romaine, ou plutôt de la pornocratie ; car elle l’était entre les mains expertes d’une des familles Theophylactes, dont le trio Théodora la Vieille et ses deux filles Théodora et Marozia faisait et défaisait les papes, parmi d’autres choses. Othon quitta le nord de la Germanie où il s’occupait parmi d’autres choses à détruire les temples païens et à abattre les chênes sacrés afin de venir au secours de Jean XII qui, importuné par des voisins hostiles, avait demandé son aide. « En 962, Othon traversa les Alpes, réduisit les petits tyrans italiens, reçut du pape la couronne impériale et fit prêter serment au clergé et au peuple de ne pas élire un évêque sans l’accord de l’empereur. » (42) « On pourrait croire qu’Othon était dans une situation bien plus sûre et confortable qu’aucun de ses prédécesseurs ne l’avait été. En un peu plus d’une année après son arrivée à Rome, il avait eu des pouvoirs plus formidables que ceux de Charlemagne lui-même: il ordonna la destitution d’un pontife pour en élire un autre et asservit le peuple à sa volonté. La soumission que comportait son serment, selon laquelle il devait protéger le Saint Siège, était plus que contrebalancée par le serment d’allégeance que le pape et le peuple lui avaient prêté, et par leur engagement solennel de ne pas, dans le future, élire ou ordonner aucun pontife sans le consentement de l’Empereur. Mais il ne savait pas encore ce que valaient réellement l’obéissance qu’il demandait, ainsi que ces serments… Othon ne considérait le pontife que comme le premier de se sujets, sa créature obéissant à sa volonté, le dépositaire d’une autorité devant être utilisée uniquement par et pour son souverain. » (43)
« Cet Empire restauré, bien qu’il professait être une continuation de l’Empire carolingien, était différent dans de nombreux aspects. Il était moins étendu, n’incluant que la Germanie et les deux tiers de l’Italie ; il y avait d’autres royaumes sujets mais qui étaient davantage indépendants: la Bourgogne, la Bohème, la Moravie, la Pologne, le Danemark et peut-être la Hongrie. Son caractère était moins ecclésiastique. Othon exaltait les potentats spirituels de son royaume et il était le premier à diffuser le christianisme parmi les païens ; il était le maître du pape et le défenseur de la sainte Eglise romaine. Mais la religion tenait une place moins grande dans son esprit et dans son administration ; il faisait moins de guerres dans son intérêt, n’organisait aucun concile et ne critiquait pas les positions des évêques, contrairement à son prédécesseur. » Cela ne l’empêcha pas, quelques jours après son couronnement et son onction, de confirmer formellement la légitimité des Etats de la papauté et, plus encore, d’en étendre les frontières. Dans son propre royaume, alors que son père Henri I avait cherché à tenir l’Eglise à une distance respectable, Othon fit tout pour « reprendre le contrôle de ses domaines royaux dans le duché ; briser le contrôle qu’avait le duc sur les églises dans ses territoires ; réaffirmer la connexion directe entre la couronne et l’Eglise, rendant ainsi l’Eglise le pilier et le soutien de la monarchie comme cela l’avait été à l’époque carolingienne. » (44) « Mais le résultat de la dépendance royale sur l’Eglise fut que l’aristocratie laïque fut très peu admise dans les rouages du gouvernement et que, en conséquence, elle s’isola de plus en plus et concentra ses efforts à développer ses propres domaines terriens. Et s’il est vrai qu’aucun roi dans le dixième siècle n’aurait pu imaginer que l’Eglise exigerait plus tard à être libérée du contrôle royale, il reste qu’une entière dépendance sur l’Eglise était une chose dangereuse, en particulier parce que le haut clergé était encore composé de membres issus majoritairement de l’aristocratie. Les évêques et les abbés étaient fréquemment choisis parmi les familles de la haute noblesse et il n’y avait aucune certitude quant à leur loyauté à la cause monarchique qui œuvrait contre l’aristocratie. De plus, la victoire du roi sur les féodaux généra de nouveaux problèmes car, dans un territoire de la taille de la Germanie, une autorité intermédiaire était nécessaire, pour aider la couronne à gouverner ; et c’était cette autorité intermédiaire qu’Othon I avait fragilisée » (45), selon le modèle carolingien. « Au onzième siècle, une bonne moitié du pays, de sa richesse et de ses armées, était entre les mains de prélats ; leur influence dans la Diète était la plus importante ; l’arch-chancelariat de l’Empire, le poste le plus élevé, était tenu par l’archevêque de Mayence, dont le titre était ‘primat de la Germanie’ ; plus tard, ce poste appartiendra de droit aux archevêques de Mayence. C’est grâce à Othon, qui reprit la politique de Charlemagne, que le clergé grandit en puissance. Il est reconnu qu’il souhaitait affaiblir les membres de l’aristocratie en leur créant des rivaux. Ce fut peut-être ainsi ; et cette politique fut désastreuse car le clergé ne se révéla pas moins rebelle que ceux dont ils devaient barrer la route. » (46)
Ce qui fut appelé par la suite l’alliance du trône et de l’autel, la marque de fabrique de l’époque dans le domaine politique, initia la désintégration du monde germanique traditionnel et, en particulier, de la Saxe. Dans la Saxe ancienne, les membres de la seconde caste (frilingi) et ceux de la troisième caste (lazzi) participaient à la vie politique avec les edhilingui, les représentants de la noblesse. Selon les rares sources parvenues jusqu’à nous, il y avait une certaine tension sociale entre eux, qui ne fut qu’exacerbée par la christianisation, puisque les frilingi et les lazzi semblent avoir perçu les missionnaires chrétiens comme un danger non seulement pour leur religion ancestrale mais aussi pour leur pouvoir politique. En effet, après le massacre de Verden (47), Charles « abolit la vieille gouvernance saxonne qui s’appuyait principalement sur les chefs de clan et, à la place, créa le Grafschaftverfassung (le système des comtés) qui était utilisé dans les autres royaumes francs. Cette nouvelle forme de gouvernance mit les Saxons sous l’autorité de comites choisis dans les nobilissimi saxons. » (48) « Les edhilingui acceptèrent le baptême, et Charlemagne, en échange, leur accorda ce qui leur avait manqué: une souveraineté absolue sur les frilingi et les lazzi. » (49) De plus, il « transféra des territoires saxons qu’il avait confisqués à la couronne, à ses fidèles évêques, abbés, comtes et autres potentats » (50), précipitant ainsi « des changements importants dans les territoires saxons à cause de l’utilisation de pratiques étrangères, ce qui probablement dégrada encore plus les conditions économiques et matérielles des deux autres castes » (51), alors qu’en même temps de plus en plus de ressources étaient détournées au profit de la royauté et des ecclésiastiques.
Il y a encore des choses plus graves: la Saxe, la Frise ainsi que d’autres territoires de la Germanie tombèrent sous le joug du judéo-christianisme avec la promulgation en 782 du capitulaire saxon, « un plan global et impitoyable pour la christianisation d’une société conquise. Il n’y avait pas que les sanctions qui étaient d’une extrême rigueur.
Il y avait aussi le triste résultat que les mesures adoptées pour la christianisation déstabiliseraient et disloqueraient complètement la texture de la société saxonne, même aux niveaux les plus intimes de la famille ; d’autres domaines furent affectés comme la naissance, le mariage et la mort. Puisqu’une telle tactique n’avait auparavant jamais été utilisée par des missionnaires, il est raisonnable de penser que ce dépeçage méthodique de la société saxonne fut réfléchi ; et qu’elle fut conçue par des personnes qui savaient comment causer le plus de dégâts possible. » (52)
Par une réaction en chaîne, l’alliance entre le trône et l’autel eut deux autres conséquences qui, d’un point de vue réellement européen et impérial, furent autant désastreuses pour ce qui restait de l’esprit, de l’âme et du corps de l’empire romain au dixième siècle qu’elles sont considérées comme positives par l’auteur des lignes suivantes qui, croyant aux sirènes marxistes de la théorie de la lutte des classes et à l’exaltation populiste du peuple conçu comme « demos« , ne comprend pas que l’oppression objective qu’il décrit, dans la Saxe d’Otton, entre d’un côté la noblesse riche et tyrannique et de l’autre le peuple opprimé et appauvri, était dans une large mesure la conséquence des bouleversements sociaux, politiques et spirituels causés par la politique des Carolingiens et de la papauté, grâce à laquelle beaucoup s’élevèrent du ruisseau de la société jusqu’aux plus hautes positions, tandis que beaucoup d’autres furent réduits en servitude: « Il n’y avait aucune vie urbaine, jusqu’au moment où Henri l’Oiseleur obligea son peuple qui adorait les forêts à habiter des forteresses dont le rôle était de repousser les envahisseurs hongrois ; ainsi, la classe bourgeoise commença à prendre forme mais elle était trop insignifiante pour avoir de l’influence dans l’état. Mais, comme la liberté du peuple disparaissait, le monarque hérita de droits qu’il voulut ne pas laisser aux nobles ; et la couronne devint ainsi ce qu’elle a toujours été lorsque l’aristocratie cherche à empiéter sur les droits du peuple et sur ceux du roi: un allié du peuple, tacite à cette époque cependant.
Le nom impérial fut bien mieux perçu par le peuple que celui royal. Car, bien que méconnaissant sa propre histoire, le peuple conservait le sentiment qu’il était consacré par des voies mystérieuses à la fraternité chrétienne, à l’égalité, à la paix et à la loi, à la contrainte s’exerçant sur le fort et à la défense du petit. » (53) La première de ces conséquences désastreuses fut que le monarque abandonna la « vieille noblesse » dès que son alliance avec la papauté fut solidement établie. La deuxième, qui est soulignée partiellement par l’auteur, est que quelque fut la sympathie qu’évoquait par procuration le nom impérial, le peuple fut toujours plus influencé et instrumentalisé par la papauté que par les empereurs ou les rois.
En plus d’être passés maîtres dans l’art de monter leurs ennemis les uns contre les autres, les papes l’étaient aussi dans l’art d’utiliser le pouvoir de leurs ennemis pour les défaire, tout en se renforçant. Le timing et les circonstances du couronnement de l’empereur y fut pour beaucoup: « Ce que la chrétienté vit était que Charles avait été couronné par le fait du pape et qu’il prit comme devoir premier la protection et le développement de la Sainte Eglise Romaine. Les circonstances qui entourèrent le couronnement d’Othon le Grand ouvrèrent la voie à de nouvelles revendications de la part des papes, car c’est un pape qui le convoqua à Rome et qui reçut de lui un serment de fidélité et d’assistance. Dans ce conflit entre trois pouvoirs – l’Empereur, le pontife et le peuple représenté par leur sénat et leurs ou par le démagogue du moment –, c’était le plus ferme, le plus prudent et le plus prévoyant qui était assuré de l’emporter. La papauté n’avait pas à faire à des petits groupes rebelles, à des querelles de succession et à des révoltes au sein de sa propre armée, qui était la multitude des ecclésiastiques en Europe. La conversion de la Germanie par Boniface, qui était sous ses ordres directs, lui donna une emprise sur la caste dirigeante naissante du plus grand territoire d’Europe ; la propagation de la règle de Charles et d’Othon participa à l’essaimage de ses émissaires et de ses prétentions. Les premières querelles portèrent sur le droit du prince à confirmer le pontife élu, qui aurait été par la suite accordé par Adrien I à Charles, dans le décret appelé Hadrianus Papa« . Ce « ius eligendi et ordinandi summum pontificem« , que Louis I semble avoir abandonné dans le document « Ego Ludovicus« , fut revendiqué par les Carolingiens dès qu’ils se sentirent assez puissants et, après être tombé en désuétude durant l’époque troublée des empereurs italiens, il fut formellement rendu à Othon le Grand par celui qu’il avait soutenu, Léon VIII. Il a été utilisé sans esprit de manœuvre par Othon lui-même, par son petit-fils et, enfin, de manière très despotique, par Henri III. Tout au long de cette période, il se développa une audacieuse contre-thèse selon laquelle la chaire papale était elle-même la source de la dignité impériale. En se soumettant à un nouveau couronnement, Louis le Pieux reconnut l’invalidité de son couronnement précédent qu’il avait réalisé lui-même ; Charles le Chauve ne trouva rien à répondre à la déclaration arrogante de Jean VIII selon laquelle l’Empereur était redevable de sa couronne à lui seul ; et le concile de Pavie, quand il l’élut roi d’Italie, renouvela cette assertion. Les papes suivants furent assez malins pour ne pas utiliser avec les chefs saxons et franconiens le langage chevaleresque que le faible Neustrien n’avait répudié ; mais le précédent existait et cette arme qu’il constituait resta dissimulée sous la robe pontificale pour être rapidement sortie lorsque le moment le nécessiterait. Il y avait aussi deux autres grandes voies dans lesquelles le pouvoir papal s’était engagé. Avec l’invention et l’adoption des fausses Décrétales, il s’était doté d’un système législatif pouvant être utilisé dans n’importe quel cas et qui lui donnait dans le monde chrétien une autorité illimitée dans les causes spirituelles et sur les personnes ecclésiastiques. L’ingéniosité théologique arriva, d’une façon ou d’une autre, à y inclure toutes les causes et toutes les personnes… En se basant sur le présent de Pépin et de Charles, renouvelé et confirmé par Louis I, Charles II, Othon I et Othon III, e pouvoir papal put revendiquer la souveraineté sur Rome, la Toscane et tout ce qui avait appartenu à l’exarchat. Les actes de ces dons portaient des termes vagues et les donateurs n’eurent jamais l’intention de signifier que la papauté jouirait d’une pleine et entière souveraineté sur ces territoires ; comme dans les autres Etats de l’Eglise, c’était une sorte d’usufruit perpétuel qui était signifié et rien d’autre. Il ne s’agissait que de simples dotations. En réalité, ces territoires n’avaient jamais été des possessions ; le pape jusqu’à cette époque avait été le vassal, et non pas le seigneur, des barons des alentours. Cependant, la papauté ne s’opposa pas à ces barons car ils pouvaient constituer une puissante force d’attaque: les appelant à le soutenir, le pape pouvait insulter ses opposants d’injustes et d’impies, et convoquer les nobles et les villes à le défendre puisqu’il était leur seigneur, comme il le fit avec les envahisseurs normands de Naples et de la Sicile. »
(54) A la mort d’Henri II (1024) – pour qui l’humilité était la base de la vertu, qui consolida l’Eglise germanique et qui, dès qu’il fut couronné et oint empereur, confirma et renouvela les donations que ses prédécesseurs avaient fait au Saint Siège –, l’empire passa à Conrad II de Franconie, un prince énergique et brillant. « Le clergé n’avait pas participé à l’élection du roi Othon I ; désormais, il était le principal décideur. La faveur des rois saxons les avaient rendus plus puissants. Les membres du clergé n’étaient pas seulement devenus des princes disposant d’un pouvoir temporel ; ils avaient bien plus d’influence les ducs temporels. » (55) « … Othon le Grand et ses successeurs remplirent les évêchés, certains domaines collégiaux et d’importants monastères impériaux avec les personnes qu’ils choisissaient eux-mêmes ; lors de leur investiture, ils leur donnaient personnellement les symboles de la charge – la crosse pour l’évêque et le bâton pour l’abbé – et leur accordaient, en plus de l’immunité légale et économique, d’avantageux droits sur les forêts, les péages, les marchés et la frappe de monnaie. En contrepartie, en plus de l’obligation de prier pour le bien-être du royaume et le salut du roi, ces hommes devaient au roi le servitium Regis, c’est-à-dire un éventail de services dans les domaines de l’administration, de la guerre et de l’économie. Pour un roi qui était, malgré le caractère sacré entourant sa charge, l’incarnation de l’autorité séculaire, investir un haut clerc de sa charge violait la loi canonique, mais les normes légales et la pratique légale étaient deux choses très différentes… Tant que le peuple se résolut ou s’accommoda des contradictions inhérentes du « système », tout fonctionna. Au début du dixième siècle, il y eut même un pape qui exprima son soutien à cet arrangement. » (56) Plus tard, le système fut appelé par les historiens le « système de l’Eglise impériale ». Conrad II s’en empara, commanda le clergé d’une main de fer et se servit de l’Eglise pour fortifier son pouvoir royal. Il n’y avait aucun roi au cours du onzième siècle qui aurait pu prévoir les futures exigences ecclésiastiques d’indépendance du contrôle royal, ni les futures revendications du ‘peuple’ – ou plutôt qui se firent en son nom –, qui furent la conséquence de son émancipation. Si Conrad II considéra justement qu’ « … une politique se reposant uniquement sur l’aristocratie et négligeant ou abandonnant le peuple était néfaste pour la couronne ainsi que pour la nation » (57), il commit l’erreur opposée de penser que « le chef de l’empire ne pouvait conserver sa couronne en ne se reposant que sur les classes les plus basses, sur le peuple, et en non seulement protégeant mais aussi augmentant les droits de la petite noblesse et du peuple. » (58) Il n’est donc pas surprenant qu’en 1036 les chefs d’un mouvement démocratique qui venait d’apparaître en Italie implorèrent l’empereur allemand pour les défendre des méthodes arbitraires d’un membre de la haute noblesse, qui était son alliée.
« En Lombardie plus qu’en toute autre région d’Italie, la petite noblesse était tyrannisée par la haute aristocratie, à la tête de laquelle était Heribert ou Aribert, l’archevêque de Milan. C’était la conséquence de la situation dans laquelle l’empereur Conrad II s’était trouvé lorsqu’il avait mené sa première expédition en Italie et aussi de la politique qui avait été dictée à cause de cette situation pleine de danger.
L’archevêque Aribert, qui avait présenté à l’empereur l’hommage de l’Italie et qui était le chef du parti germain dans l’Italie du nord, avait reçu de grandes richesses en échange des services qu’il avait rendus à Conrad. La soumission qu’il montrait envers le chef de l’empire et le zèle avec lequel il le soutenait dans ses batailles avaient trompé Conrad. L’empereur pensait avoir trouvé en lui l’allié dévoué à sa personne et à l’empire et lui avait accordé des pouvoirs très inhabituels, sur les évêques et les citoyens ; il ne l’avait pas seulement investi des prérogatives qu’avait le chancelier de l’Italie ; il lui avait conféré une sorte de gouvernement sur la Lombardie. Non seulement tout ce qui était référé à l’empereur germain passait entre ses mains ; mais il avait aussi une voix prépondérante dans la plupart des causes ecclésiastiques et temporelles en Lombardie.
Mais Aribert était aussi ambitieux qu’il était malin, aussi tyrannique dans son cercle de pouvoir qu’hypocrite et soumis avec l’empereur ; il n’avait en aucun cas des dispositions favorables pour les choses germaniques ; il aimait les Germains aussi peu que n’importe quel Italien du parti national. Il souhaitait uniquement se servir des Germains comme outil pour amener sous son contrôle l’ensemble de la Lombardie. Il avait à Milan, la capitale de son archidiocèse, une cour princière sur le modèle de la cour papale à Rome. A cette époque, il était courant, dans quasiment l’ensemble de l’Europe, qu’un prince ecclésiastique poursuive l’idée de fonder une principauté ecclésiastique indépendante de Rome, afin d’être le pape de ses propres territoires. Aribert souhait réaliser cela en Italie du Nord ; une papauté lombarde, comme le ferait une génération plus tard l’archevêque Adalbert de Brême dans le nord de la Germanie, en créant une Eglise germanique indépendante de Rome. Aribert qualifiait de cardinaux les membres de son chapitre. Ce collège de cardinaux devait être le berceau des évêques de sa grande principauté ecclésiastique. Sa cour exhibait la splendeur et le luxe de la royauté, ce qui permit à Aribert de gagner le cœur des Milanais qui devinrent plus riches en raison des dépenses faites ; d’autres citoyens furent gagnés à sa cause car il favorisa le commerce et l’industrie, agrandit, embellit et fortifia la ville de telle manière qu’elle fut désormais capable de résister à un assaut extérieur. » (58) « Pendant des décennies, il utilisa tous les moyens disponibles et tout son pouvoir pour réduire en servitude la petite noblesse ainsi que les propriétaires libres, afin de leur enlever les droits qu’ils tenaient de la législation impériale. Les vavassors, c’est-à-dire les petits vassaux de Lombardie, créèrent une ligue solennelle où ils s’unirent pour protéger leurs anciens droits et libertés. » (59)
Conrad vint à Milan pour s’enquérir de la situation et fit arrêter et emprisonner Aribert.
« Mais le clergé milanais agita et souleva la population milanaise contre cet emprisonnement. Les grands et les petits, les femmes et les enfants dans leurs habits de pénitent prirent les rues et, dirigés par le clergé, organisèrent de vastes processions et supplièrent avec des lamentations et des prières que leur seigneur spirituel soit libéré… Le clergé savait se servir de l’omniprésent sentiment national qu’avaient les Italiens contre les Germains ; il ne considérait pas qu’Aribert avait été emprisonné pour avoir été rebelle, pour avoir insulté la majesté de l’empereur, mais qu’il était la victime sacrificielle de la brutalité germanique, un martyr pour la cause italienne dans son combat contre une tyrannie étrangère, un homme dans lequel la nation italienne se trouvait outragée et blessée. » (60) Le clergé savait seulement utiliser le « peuple » dans son intérêt. De plus, ses membres étaient liés d’une solidarité indéfectible: « Renforcé par l’appui de la petite noblesse qu’il avait gagnée à sa cause grâce aux mesures prises, l’empereur destitua formellement Aribert de son archevêché et accorda le siège à son chapelain Ambrosius. Mais la constitution féodale et la destitution d’Aribert sonnèrent tellement le haut clergé italien qu’il s’unit à Aribert ; même l’évêque de Crémone, qui jusque là avait été son accusateur, ainsi que d’autres prélats qui jusque là avaient été fidèles à l’empereur. » (61) « Ce prince de l’Eglise, l’archevêque Aribert, apprit à la cour de Rome quelque chose d’important: qu’afin de s’opposer au pouvoir germanique en Italie et d’agrandir la puissance du clergé, il fallait s’allier aux citoyens armés des villes. » (62) Au même moment, l’ordonnance impériale promut par Conrad II, qui visait à contrôler le pouvoir arbitraire des grands, « érigea une barrière entre, d’un côté, les propriétaires libres et les petits feudataires et, de l’autre, les grands personnages des pouvoirs temporel et spirituel » (63), ce qui sépara pour toujours les intérêts en Italie de la petite noblesse et de la haute aristocratie.
Agnès donna à Henri III deux fils, Henri et Conrad. Elle le poussa à s’emparer de la couronne impériale romaine. Le roi Henri III, bien qu’il était déjà le roi des Germains, le roi de Bourgogne et le roi de la Lombardie, était persuadé qu’il paraîtrait plus important aux peuples des côtés des Alpes s’il avait la couronne impériale de Rome, ainsi que l’auréole de sainteté provenant de sa consécration, par la main du chef de l’Eglise romain catholique, comme Empereur et Patron de la chrétienté.
On ne peut pas dire que pour la majorité des hommes de cette époque, et de toutes les époques, qui croient plus qu’ils ne pensent, la splendeur d’une telle consécration n’était pas imposante. Mais elle ne l’était que jusqu’à un certain point. Henri, comme ses prédécesseurs, devait se rendre compte qu’il aurait dû rester roi des Germains et établir son trône sur des bases solides à l’intérieur du royaume germanique ; il aurait été préférable de favoriser les intérêts de l’empire et de la maison royale plutôt que de rechercher la splendeur et l’apparat ; il lui aurait mieux profité, pour lui, sa maison et la nation germanique, de n’être que le roi de Germanie comme l’avaient été Henri I et Conrad I.
En plus de son goût pour être roi de Rome, il y avait une deuxième raison qui l’attirait vers l’Italie: le sentiment religieux. Sa piété se mélangeait à un ascétisme très vif. Il offrait son dos au fouet de son confesseur, jusqu’à ce que le sang coule ; il ne posait jamais la couronne sur sa tête sauf quand une cérémonie publique l’obligeait, et uniquement après s’être confessé et avoir fait acte de pénitence.
A cette époque, Rome était le scandale de la chrétienté. Il n’y avait pas moins de trois papes à Rome, chacun s’appelant pape, chacun appelant son siège le Saint Siège. L’un des trois avait vendu le Saint Siège au second pour quelques pièces ; mais il continua à jouer au pape et conserva le titre ainsi que les bénéfices numéraires. La plus grande dignité spirituelle de la chrétienté était devenue une chose bonne à marchander, achetée par l’un et vendue par l’autre, comme toutes les autres dignités spirituelles. Comme il y avait autant de puissance temporelle et de richesses attachées aux charges spirituelles, il y eut une ruée pour acquérir celle d’évêque ; car les évêques étaient désormais des seigneurs temporels, des princes plus magnifiques que les princes laïcs. L’évêque jouissait d’une vie libre sans aucune contrainte extérieure, comme les seigneurs temporels, mais il avait ce qui manquait au seigneur temporel: une source inépuisable d’argent provenant du trésor et des bénéfices de l’Eglise.
Il n’était fait aucun cas des aptitudes de cœur ou d’esprit ; les évêchés n’étaient que des enjeux de spéculation ; on ne considérait que l’argent, parfois les enjeux politiques. Les évêques vendaient toute charge spirituelle qui valait quelque chose, même la plus insignifiante ; dans beaucoup d’endroits, chaque charge avait un prix fixe, qui
fluctuait comme le prix des biens dans les marchés, suivant la conjoncture bonne ou mauvais du moment. Les rois et les princes, puisque c’était eux qui choisissaient ceux qui occupaient les charges spirituelles, étaient les plus à blâmer pour ce cancer de l’Eglise qu’était la simonie. C’était eux qui commettaient les plus grands crimes simoniaques ; les autres se contentaient de faire du commerce avec les charges qu’ils leur avaient achetées. Même des rois tels que Henri I, Othon I et Conrad II n’avaient jamais eu la moindre hésitation à faire le commerce des charges ecclésiastiques ; car ils se rendaient bien compte que, dans les Etats de l’Eglise, les papes eux-mêmes vendaient les évêchés, les abbayes et l’intégralité des charges ecclésiastiques ; ils ne firent que les imiter. » (64)
En 1046, Henri III « traversa les Alpes, destitua les trois pontifes rivaux, fit prêter serment au clergé romain et au peuple de ne pas choisir un pape sans l’aval de l’empereur, mit sur le trône papal en succession trois ou quatre ecclésiastiques destinés à ne régner que peu de temps et, enfin, se positionna comme le maître et celui qui peut purifier le Siège romain. Manœuvré par Henri III, le Saint Empire Romain exhiba sa plus grande puissance, sa plus grande majesté, que Dante aurait trouvé très convenables et réjouissantes. La papauté purifiée était devenue l’humble serviteur de l’empire.
Mais la situation dans laquelle se retrouvait la papauté ne plaisait pas du tout à ceux qui la soutenaient. Il y avait deux partis dans l’Eglise qui étaient opposés à Henri III. Le parti réformiste n’était pas aimé parmi le clergé indolent et hédoniste qui s’était tant développé sous les nombreux pontifes immoraux dirigeant la papauté depuis des siècles. Le parti majoritaire était également méprisé par les ecclésiastiques plus stricts qui étaient dans l’Eglise par vocation. Ces derniers abhorraient les scandales de l’époque, la simonie rampante au sein de l’Eglise et l’hédonisme qui corrompait le trône papal ; ils abhorraient toutes ces choses parce qu’elles étaient des abominations spirituelles en plus de constituer des freins aux bénéfices ecclésiastiques ; parce qu’elles étaient un péché contre Dieu en plus de constituer des entraves à la grandeur de l’Eglise et à l’instauration de la monarchie papale. Ils pensaient que l’octroi d’une charge ecclésiastique à un laïc était une transgression impardonnable et que, pour un prêtre, l’achat ou même l’acception d’une telle charge constituait un péché mortel. Cependant, un prêtre marié n’était pas moins abominable qu’un prêtre simoniaque ; et ils considéraient le mariage des ecclésiastiques n’était pas moins horrible que l’odieux laisser-aller sentimental qui caractérisait le vicaire du Christ. Ils firent bon accueil à l’empereur-purificateur mais rejetèrent l’empereur-suzerain. Ils se servirent de l’empire pour purifier la papauté et, une fois la papauté purifiée, ils la lancèrent contre l’empire, dans l’intention de le subjuguer. Ils se rapprochèrent des papes rigides et non-souillés qu’Henri avait nommés et les
transformèrent en souverains œuvrant pour l’Eglise, ambitieux et entreprenants. Ils se mirent à transformer ceux qui avaient été nommés par l’empire en monarques de la papauté. » (65)
Il faut maintenant examiner les objectifs cachés de cette congrégation: « Cette société fut créée à l’abbaye bénédictine de Cluny, dans le département français de Saône-et-Loire. Partout où cette réforme arrivait à un couvent, une transformation débutait. Cette congrégation de Cluny avait une idéologie et un objet des plus secrets, des fins politiques et hiérarchiques: la suprématie du Siège romain, au-dessus des empereurs, des rois et des peuples de la chrétienté ; le renversement et l’inversion du rapport hiérarchique existant entre l’Eglise et l’Etat, dans lequel l’empereur était au-dessus du pape.
Ces ancêtres des Jésuites travaillaient bien mieux qu’eux et constituaient un grave danger pour la nation germanique. Agnès, la femme d’Henri III, l’avertit de leur existence, car c’était son ancêtre le duc Guillaume I d’Aquitaine qui avait fondé l’abbaye de Cluny.
Henri III avait de tels sentiments religieux qu’il ne pouvait pas avoir de soupçons ou découvrir le pot aux roses, surtout parce que les membres de cet ordre menaient leur vie saintement ; il ne pouvait pas comprendre les principes politiques et hiérarchiques qui étaient secrets et seulement sus des chefs de cette congrégation qui avait déjà envahi la France, l’Espagne et l’Italie. Le roi Henri ne fut en contact qu’avec les chefs, des hommes sages et prudents. La puissance spirituelle de la congrégation, son intelligence et sa richesse financière peuvent être estimées à partir du fait que, seulement un siècle après sa création, elle était rattachée à la papauté et avait deux milles couvents sous les ordres de l’abbé de Cluny ; on pouvait d’ores et déjà deviner en elle le caractère nuisible et mortel qui allait s’abattre sur le royaume germanique. La majorité de ces deux mille monastères était en France et en Germanie ; les autres étaient en Espagne, en Italie et en Pologne. Les successeurs d’Henri III, qu’ils soient des Saliens ou des Hohenstaufen, furent confrontés à cette grande et puissante société qui servait de garde papale toujours prêtre à guerroyer contre eux. Et le roi Henri, sans avoir aucun pressentiment sur le mal qu’il fit, participa à relever la papauté romaine et à lui fournir des armes temporelles, c’est-à-dire ces précurseurs des Jésuites. Les rusés seigneurs de Cluny enserrèrent dans leurs filets le cœur religieux d’Henri, grâce à l’influence de sa femme qui était une dévote, bien que de nature joyeuse. Parce qu’il était roi d’Italie et patron du Saint Siège, ils le convainquirent qu’il était de son devoir de mettre un terme aux scandales causés par la présence de trois papes, par le trafic des charges ecclésiastiques et par la corruption régnant au sein de l’Eglise ; et puisque son couronnement comme empereur et le règlement de ces problèmes pouvaient être accomplis en même temps, le roi Henri entreprit de nettoyer Rome, le centre de la chrétienté et le monde chrétien qui en dépendait. Il entreprit cela d’autant plus volontairement que ses sentiments religieux se révulsaient lorsqu’il constatait l’état de la chrétienté partout dans le monde. » (66)
Henri III traversa les Alpes en septembre 1046 « avec une telle armée qu’aucun roi germain n’avait mené en Italie depuis longtemps. Il a été écrit encore et encore qu’Henri III entreprit cette expédition suivant sa propre volonté, avec comme objectif ferme de faire de la papauté un organe de pouvoir royal et impérial ; les évêques en Germanie n’étant que des instruments au service du roi, il voulait être le maître du plus grand évêque, le pape. Cependant, il est permis de douter qu’il avait une telle idée ; il est établi qu’en sauvant une papauté en ruine après avoir suivi les recommandations de la congrégation de Cluny, il obtint le résultat inverses des objectifs qui lui sont attribués ci-dessus.
Il releva la papauté et entreprit d’enrayer définitivement la décadence ; mais ce fut la couronne des empereurs qui fut contaminée par la décadence. Cette décadence impériale allait se poursuivre pendant plusieurs siècles, entraînant des conflits durables entre l’empire et la papauté, ainsi qu’un malheur infini pour les nations
européennes.
Mais, si le roi germain sauva la papauté, c’est parce qu’il suivait sa volonté propre ; Henri était un dévot, ce qui ne pouvait que l’amener à purifier l’Eglise. » (67)
« Depuis le règne d’Othon I, par le droit et la coutume, aucun pape ne pouvait être élu sans la connaissance et l’assentiment du roi de Germanie. Henri II n’avait pas conservé ce droit ; il y avait plutôt renoncé. Ainsi, pendant quarante années à Rome, les différents clans avaient mis sur le siège papal qui ils voulaient ; cette forme d’anarchie constituait une grave attaque contre le système de l’empire germanique. L’assemblée prêta le serment exigé et, pendant que les litanies retentissaient encore au sein de l’Eglise, Henri prit l’évêque germain Suidger de Bamberg, un Saxon noble, et le plaça sur le trône papal. On ne peut pas savoir si le roi, en présentant le Suidger à l’assemblée, voulait seulement mettre en avant l’homme qui pourrait sanctifier à nouveau Rome ou bien nommer un pape par sa propre autorité. Les dignitaires ecclésiastiques qui avaient accompagné le roi saluèrent Suidger lorsqu’il fut intronisé comme pape. Les Romains, bien qu’étonnés, exprimèrent aussi leur assentiment. Ils trouvèrent un sujet de consolation dans le fait qu’aucun d’entre eux n’aurait pu devenir pape puisque, selon les exigences du roi, un Romain ne pouvait pas devenir pape s’il était marié ou s’il avait acheté ou vendu des charges spirituelles. Cependant, cela ne les empêchèrent pas de mettre en avant qu’il fallait être un clerc appartenant à une église romaine pour être ‘correctement’ élu pape.
Ainsi, dans la surprise, Suidger fut élu pape par acclamation. Le roi Henri n’avait pas dirigé l’élection d’un pape et ne l’avait pas non plus confirmée ; à la place, il avait choisi et nommé un pape. Ce pape ainsi nommé se donna comme nom Clément II. Cela se passa le 24 décembre 1046 et, le jour de Noël, le nouveau pape apposa la couronne impériale sur la tête d’Henri et d’Agnès.
La population romaine et des environs était très satisfaite de la venue du roi germain. Sa vieille haine des Germains se dissipa momentanément et laissa place à son amour de l’argent. Les violents affrontements des partis romains, la débauche honteuse des papes qui gaspillaient les offrandes des fidèles étrangers, les vols et les
meurtres dans les églises, les bagarres sanglantes près des tombeaux des apôtres: tout cela avait depuis longtemps contribué à l’arrêt presque total des pèlerinages dans la capitale, devenue impie, de la chrétienté. Il n’y avait plus de présents donnés aux églises romaines et les pèlerinages ne rapportaient plus rien ; la population romaine s’en plaignait et, avec le retour de l’ordre, les pèlerinages et l’argent revinrent.
Le nouveau pape (Clément II) et l’empereur travaillèrent ensemble à la purification de l’Eglise et à la réforme de la chrétienté » (68) alors qu’au même moment, Hildebrand, tapi dans l’ombre, attendait patiemment son heure. Hildebrand commença son œuvre ; « … obsédé par la question de la liberté et de la suprématie de l’Eglise, par sa haine toute démocratique de l’absolutisme temporel et de l’aristocratie ; il pensait qu’il ne fallait guère porter attention aux moyens permettant d’atteindre un grand objectif, qui était d’éloigner de la péninsule l’empereur, qui était bien trop despotique pour qu’un coup puisse être tenté en Italie » (69): « En 1059, il obtint de Stéphane II une déclaration solennelle selon laquelle la prêtrise ne pouvait pas se marier ; plus tard, il s’arrangea pour que l’élection papale se déroule au désavantage de l’empire ; enfin, en 1061, il fit élire pape Alexandre II sans aucune intervention de l’empereur. » (70) « Sous Henri III, les papes étaient les créatures et les outils de la volonté royale ; sous son fils, c’est le pape qui dominait tout, tel un juge » (71), comme le démontra le conflit bien-connu de 1069 entre Hildebrand et Henri IV. Ce dernier reconnut Hildebrand comme pape légitime en 1073, quelques années après que ce dernier se fut opposé à sa montée sur le trône impérial.
Afin de prendre conscience de la grande position de force dans laquelle Hildebrand se trouvait lorsqu’il s’empara de la chaire papale sous le nom de Grégoire VII, il faut se rappeler que les territoires européens sur lesquels il souhaitait imposer sa suprématie renfermaient un fort élément ecclésiastique: « Les Germains convertissaient les populations dont ils conquéraient le pays ; leur poussée se faisait en même temps que celle de l’Eglise, que ce fut dans la région de l’Elbe, de l’Oder ou du Danube. Les moines et les prêtres étaient les premiers à diffuser l’influence germanique en Bohème et en Hongrie. C’était donc tout naturellement que le pouvoir spirituel se renforçait à chaque nouvelle conquête. En Germanie, les évêques et les abbés de l’empire étaient des comtes et, parfois, même des ducs, non seulement dans leurs propres domaines mais aussi au-delà ; et les Etats ecclésiastiques n’étaient plus décrits comme étant situés dans telle ou telle province ; c’étaient les provinces qui étaient dites appartenir à tel ou tel évêché. Dans le nord de l’Italie, presque toutes les villes furent inféodées au vicomté de leur évêque. Il serait toutefois faux d’en déduire que les puissances spirituelles avaient déjà obtenu une indépendance spéciale. Comme c’étaient les rois qui avaient le pouvoir de pourvoir les charges ecclésiastiques (les chapitres renvoyaient à la cour l’anneau et la crosse de leur supérieur à sa mort), les princes préféraient nommer des gens dont le dévouement leur était assuré. Afin de s’opposer à la partie de la noblesse la plus rebelle, Henri III nomma un plébéien, l’une de ses créatures, à la chaire de Saint-Ambroise à Milan: c’est grâce à cela qu’il se fit obéir dans le nord de l’Italie. Qu’Henri II se révéla être l’un des empereurs les plus généreux pour l’Eglise et qu’il fut l’un des plus revendicatifs quant à son droit de nommer les évêques, cela s’explique d’une manière très logique. Il faisait également attention à ce que tout cela ne porte préjudice à l’Etat. La propriété de l’Eglise n’était pas exemptée des charges civiles et obligations liées au service féodal: on trouve souvent des évêques partant à la guerre, à la tête de leurs vassaux. Mais, avant tout, le droit de nommer les évêques représentait pour l’empereur un grand atout ; ainsi, l’archevêque de Brême exercice une autorité spirituelle sans limite sur les territoires scandinaves et wendes.
En conséquence, si l’élément ecclésiastique possédait une importance si grande dans les institutions de l’empire, il est évident que cette importance était démultipliée lorsque l’empereur était le chef suprême de l’ensemble du clergé et du pape à Rome. La papauté était attachée aux empereurs germaniques par des liens très forts, comme cela l’avait été avec les empereurs romains et les successeurs de Charlemagne. Il est bien sûr véridique que les papes, lorsque les empereurs étaient faibles, avaient parfois exercé une autorité souveraine au-dessus du sceptre impérial avant que ce dernier ne passe aux Germains. Mais quand les vigoureux princes de la Germanie eurent conquis cette dignité, ils devinrent au moins de facto ce que la race carolingienne avait été, c’est-à-dire les seigneurs de la papauté.
Othon le Grand protégeait énergiquement le pape qu’il avait mis sur la chaire pontificale et ses fils suivirent son exemple. Le fait que les factions romaines, une fois de plus, devinrent prépondérantes et s’emparèrent à leur gré, selon leurs intérêts de famille, du titre papal afin de le revendre démontre qu’une intervention supérieure était devenue une nécessité. Henri III intervint vigoureusement. Son synode à Sutri destitua les imposteurs qui s’étaient rendus maîtres de la papauté. Dès qu’il eut passé à son doigt l’anneau patricien et reçu la couronne impériale, il déclara qu’il était de son bon plaisir de nommer ceux qui monteront sur la chaire papale. Durant son règne, il nomma quatre papes germains. Au moment même où une charge ecclésiastique importante devenait vacante, des délégués venant de Rome se présentaient à la cour impériale afin de prendre connaissance du nouveau titulaire de la charge ; les évêchés procédaient d’une manière identique.
Puisque les choses se passaient de telle manière, il était capital que, dans l’intérêt personnel de l’empereur, la papauté apparaisse au monde entier comme puissante. Henri III soutint cette réforme qui fut entreprise par les papes qu’il avait lui-même nommés ; l’agrandissement de leur puissance ne le rendit nullement jaloux. Léon IX tint un synode à Reims contre la volonté du roi de France, intronisa et destitua des évêques francs ; il reçut la confirmation solennelle que le pape était le seul primat de l’Eglise universelle: tout cela pouvait parfaitement convenir à l’empereur, tant qu’il contrôlait la papauté. Tout cela participait à soutenir et à confirmer la majesté qu’il revendiquait sur l’Europe entière. Ce que l’archevêque de Brême obtenait pour lui dans le nord, le pape l’obtenait pour lui parmi les autres territoires de la chrétienté.
Mais cette situation pouvait potentiellement devenir très dangereuse.
L’ordre ecclésiastique était devenu, dans l’empire germanique et germanisé, une institution entièrement différente de ce qu’il avait été au cours de la période romaine. Il détenait désormais une influence politique importante et son pouvoir ressemblait à celui d’un prince… il était toujours sous la dépendance de l’empereur, la plus haute autorité séculaire. Mais qu’allait-il se passer si cette autorité redevenait faible et si, en même temps, le chef suprême de l’Eglise – puissant par sa qualité qui était universellement vénérée, par l’obéissance de ses subordonnés et par l’influence qu’il avait sur les autres Etats – se saisissait de cette opportunité et s’opposait frontalement à l’autorité impériale ? » (72)
Grégoire VII, qui s’était toujours posé les bonnes questions, mit en branle son plan d’indépendance de l’Eglise au travers de deux régulations ecclésiastiques. « Au cours d’un synode en 1074 à Rome, il remit au goût du jour les lois obligeant l’ensemble du clergé, le supérieur comme l’inférieur, à pratiquer le célibat. Par ce moyen, le clergé quittait la dépendance qu’il avait sur les chefs temporels car ces derniers, en s’occupant des familles, tenaient pour obligés les chefs de famille ; ainsi, le clergé fut lié de manière plus ferme au chef de l’Eglise de Rome. » (73) « Au cours d’un second synode en 1075 à Rome, Grégoire prit la deuxième mesure qui devait préparer l’indépendance de l’Eglise. La résolution du synode fut que la sanction d’excommunication devait être appliquée à tout membre du clergé coupable d’avoir acheté une charge à un prince temporel ou d’avoir reçu une investiture de toute puissance temporelle, c’est-à-dire l’inféodation comme évêque ou abbé avec des pouvoirs spirituels et temporels. » (74) Comme il l’a été écrit plus haut, « Jusqu’à ce moment, les propriétés de l’Eglise avaient fait partie du système féodal, et les seigneurs temporels avaient remis à leurs inféodés – les archevêques, les évêques et les abbés – un bâton et un anneau comme emblèmes de l’autorité temporelle qu’ils avaient sur eux. Jusqu’à ce moment aussi, les seigneurs temporels avaient nommé les prêtres et les dignitaires de l’Eglise ; ce sont eux qui nommaient les évêques et les abbés. » (75)
« L’autorité que détenait un comte était liée aux évêchés et aux abbayes. Ces droits, ainsi que la plupart des grands domaines terriens appartenant à des prélats, avaient été accordés par les rois et les empereurs comme fiefs de la couronne et non pas comme une propriété privée. Tout nouvel évêque ou abbé devait demander au roi qu’il lui
accorde l’investiture dans ces droits, et il devait également prêter le serment féodal le liant au chef de l’Etat, comme n’importe quel feudataire de la couronne ; en conséquence, il avait pour obligation de lui obéir. A chaque nouvelle nomination d’un évêque ou d’un abbé, le roi pouvait accorder ou refuser, comme bon lui semblait, l’investiture dans ces droits temporels et dans cette juridiction. Sans cette investiture, un évêque ou un abbé ne
pouvait pas jouir de ses domaines ou de sa juridiction. C’était un droit ancien du roi, qui constituait un élément important de ses prérogatives. Maintenant qu’il était interdit aux princes spirituels d’accepter l’investiture du roi, les grandes possessions temporelles, les grands domaines et les comtés des princes spirituels n’étaient plus, si l’interdiction devait s’appliquer, les fiefs de la couronne et devenaient, à la place, la propriété de l’Eglise ; le roi perdrait ainsi la moitié de sa puissance féodale puisque les princes spirituels possédaient beaucoup ; et, inversement, l’Eglise en gagnerait beaucoup. C’était de cette manière que Grégoire espérait libérer l’Eglise de toute dépendance temporelle: libre dans ses élections et ses possessions, dans ses membres et ses Etats. Le pape serait alors hissé au-dessus du roi et de l’empereur, l’Eglise au-dessus de l’Etat ; le pape, qui était le vicaire du Christ sur terre, dominerait le monde entier. » (76)
« Afin de pouvoir démarrer l’exécution de ce projet, la libération de l’Eglise de tout pouvoir temporel, le pape désirait envoyer loin en Orient les rois de Germanie, de France et d’Angleterre ; car il redoutait leur probable opposition à ses plans. Il voulait qu’ait lieu une croisade pour la libération des chrétiens orientaux subissant le joug des Turcs qui, en 1073, avaient conquis la Syrie et la terre sainte. Même si le pape avait déclaré qu’il participerait lui-même à la croisade, il n’aurait en réalité jamais pu le faire. » (77) Mille ans plus tard, de manière similaire, ceux qui sont derrière les politiciens-imposteurs en poste dans l’Europe occupée envoient dès qu’ils le peuvent des « armées » européennes et occidentales en Orient, pour des raisons qui ne peuvent pas être toutes réduites à des considérations idéologiques, géopolitiques, économiques et tangibles. Les croisades modernes s’inscrivent dans une stratégie machiavélique par laquelle on fait croire aux Européens de souche que l’ennemi est à l’extérieur, alors que l’ennemi intérieur n’arrête pas d’importer dans les pays européens occupés des quantités toujours plus élevées d’extra-Européens. Ce plan est d’autant plus facile à accomplir que les tendances escapistes des Européens de souche contemporains sont exacerbées par les médias. Chaque fois que l’ennemi envoie des troupes en Orient, un troupeau d’Européens de souche hypnotisés les suivent en pensée là-bas, et restent là-bas, alors que de plus en plus d’immigrés pénètrent physiquement dans leur pays, sous l’œil complice de l’ennemi de l’intérieur. Si un tel escapisme est normal chez des peuples déracinés, endoctrinés par les idées démocratiques depuis des décennies, il est remarquable que cette attitude centrifuge soit adoptée et mise en avant par ceux – nous ne faisons même pas référence ici à la profusion de penseurs marxistes ou libéraux qui sont décrits comme « fascistes » par les médias de masse – qui prétendent parler pour le « peuple » et lui dessiller les yeux, qu’ils le fassent d’un point de vue patriotique, nationalise, national-socialiste, fasciste ou simplement anti-internationaliste.
En 1074, les rois de Germanie, de France et d’Angleterre ne répondirent pas favorablement à l’appel de Grégoire VII pour une croisade « parce que chacun d’entre eux comprit que Grégoire voulait les éloigner afin d’accroître le pouvoir de l’Eglise pendant leur absence. » (78)
J. Evola indique que « le caractère hétéroclite du catholicisme ne doit pas être oublié… partout où ce caractère se manifesta comme une force soutenant l’ordre et la hiérarchie, consolidant ainsi la société européenne, ce fut en majeure partie à cause de l’influence du monde germano-romain. A l’inverse, partout où triompha l’élément spécifiquement chrétien, le catholicisme agit en Occident comme une force anti-traditionnelle, et non pas traditionnelle. » (79) Le caractère hétéroclite apparut dans sa pleine lumière pendant le « moyen-âge » à chaque fois que la papauté fut en position de force. Il brilla de la lumière de la pleine lune dans la nuit profonde que fut le règne de Grégoire VII pour le peu de ce qui restait de l’Europe traditionnelle. « Sous le patronage de la papauté, des formes républicaines et la liberté de pensée républicaine virent le jour dans l’Italie septentrionale, même si l’on admet que la papauté ne fut intéressée que par ses propres bénéfices et par l’affaiblissement du pouvoir du roi, et que la liberté de pensée qui se développa dans les républiques allait à l’encontre de la volonté de la papauté.
Le jour était né où chaque classe, chaque ville et chaque corporation luttait pour obtenir la liberté. Est-ce que Grégoire VII ne fit que se servir de ces batailles pour favoriser la prédominance de l’Eglise, comme le firent ses successeurs ? Ou bien, voulut-il, au moins au début de son règne, habituer le peuple à la liberté politique ?
Personne ne peut apporter des preuves définitives indiquant l’une ou l’autre hypothèse. Mais, de ce grand homme d’Etat dans la chaire papale, il y a des lettres confidentielles et des écrits publics qui sont parvenus jusqu’à nous ; dans ces documents resplendissent une haine profonde pour le despotisme et un esprit démocratique. » (80) « Il tenta de conquérir la chrétienté et de faire des monarques européens les vassaux de Rome. Envers Philippe 1er de France, il ne pratiquait que la menace et la réprimande. A Alphonse VI de Castille, un soldat et un homme d’Etat, il imposa la liturgie romaine, qui lui était étrangère, ainsi qu’une femme pour laquelle il n’avait aucun intérêt. Pour soumettre la Bohême, il lui infligea un tribut et, malgré ses supplications, lui retira de droit de dira la messe dans la langue bohémienne. Devant les plus grands chefs et héros de l’époque, il prenait des airs de souverain… » (81)
« Hildebrand mérite entièrement sa réputation de héros de la papauté d’architecte de la puissance papale. A son début de règne, il trouva la papauté faible et méprisable ; lorsqu’il la quitta, elle était forte et monstrueuse. Il trouva la papauté créature de l’empire ; il la laissa sur la voie de la domination, de la supériorité non seulement sur l’empire mais aussi sur toute la chrétienté. Il développa ses tendances les plus profondes et fixa son caractère final. Il développa le royaume qui disait lui-même ne pas être de ce monde dans toute sa grandeur, dans toutes ses prétentions, aspirations et buts ; il s’arrogea la suzeraineté séculaire sur les princes grâce à la suzeraineté spirituelle sur leur âme qu’il s’était arrogée. Il fit tout pour rendre la papauté absolue au sein de l’Eglise et de rendre l’Eglise absolue face à l’Etat ; il chercha à mettre la vie entière – sociale, politique et spirituelle – sous l’autorité de l’Eglise… » (82) « Des successeurs aptes continuèrent l’œuvre de Grégoire et poursuivirent farouchement la guerre contre l’empire. » (83)
Comme dans le cas de nombreux esprits révolutionnaires dans l’histoire mondiale, la carrière de Grégoire VII connut une fin abrupte puisqu’il mourut en exil en 1085, quelques mois après avoir été déclaré destitué par le même roi qu’il avait par décret destitué et excommunié, alors que ce dernier fut fait empereur par l’antipape qu’il avait fraîchement nommé ; même sa victoire à Canossa n’avait été que superficielle, comme devait l’être plus tard celle d’Henri à Rome. L’esprit qui possédait Grégoire « prit possession de l’opinion publique. Sous l’empereur, cette opinion devint plus catholique, plus papale, et beaucoup l’adoptèrent; ainsi, non seulement les princes et le peuple s’armèrent contre l’empire mais aussi la propre famille de l’empereur, les fils de son corps, sa deuxième femme ; sous leur influence, il finit par capituler. » (84) Ce que l’épisode de Canossa montra à l’opinion publique, au-delà de l’humiliation pénitentielle sans-précédent que subit Henri, était que le pape avait le droit de destituer le roi et l’héritier de l’empire, et de délivrer ses sujets de leur serment d’allégeance. Et que le chef de l’Etat reconnaissait la suprématie temporelle de l’Eglise.
L’empereur et le pape « furent les deux figures centrales du moyen-âge les plus visibles. Pendant deux ou trois siècles, le Saint Empire Romain et la Sainte Eglise Romaine étaient les principales puissances dans le monde. L’Eglise chrétienne pleinement sécularisée et l’Empire romain consacré seulement en théorie formèrent un duo bizarre ; ces deux ensembles, qui furent rapprochés malgré l’antagonisme de leur naissance et de leur nature
originelle, furent côte à côte à la tête de la chrétienté.
La société de l’époque reconnut le lien qui les liait ainsi que leur suprématie partagée ; elle assigna à l’empire la première place dans le domaine temporel et à la papauté la première place dans le domaine spirituel. Un tel partage pouvait paraître simple et symétrique mais il fut perverti par la double nature de l’Eglise romaine. Les deux pouvoirs, bien que chacun reconnaissait la légitimité de l’autre, ne pouvaient s’accorder et régner ensemble ; chacun voulait empiéter sur la sphère de l’autre ; ou, plutôt, l’empire défendait la théorie de la souveraineté partagée tandis que la papauté, comme elle devint le royaume de ce monde qui disait être un royaume pas de ce monde, poursuivit la théorie de sa seule et unique souveraineté. » (86) Les empereurs « concédaient la suprématie spirituelle et doctrinale des pontifes et étaient d’accord pour laisser à leur contrôle les âmes et les consciences de ceux qui étaient sous leur autorité ; mais ils exigeaient leur obéissance dans tout ce qui concernait les affaires temporelles… » (87), demandant « qu’ils soient leurs sujets dans les affaires de ce monde tout en les reconnaissant comme maîtres dans les affaires de la foi. » (88)
« Mais cette supériorité spirituelle n’était pas du tout jugée satisfaisante par les pontifes. Parce qu’ils régnaient suprêmement sur les âmes, ils voulaient régnaient suprêmement sur les Etats. Après avoir reconnu l’empire comme la première puissance temporelle, la papauté prétendit être au-dessus de lui dans le domaine des affaires de ce monde. Si l’Eglise primitive avait parfaitement obéi à l’empire romain dans le domaine des affaires séculaires, la papauté avait cédé l’empire aux Germains, l’avait sanctifié et, tel un maître avec sa créature, avait tous les droits sur lui. La théorie papale était tout à fait incompatible avec la théorie impériale. » (89) L’empereur « demandait à son sujet papal l’obéissance dans les affaires temporelles ; le pontife exigeait de la part de sa créature impériale la soumission dans toutes choses. Les deux grands pouvoirs du moyen-âge, les deux chefs de la chrétienté, si liés l’un à l’autre, si curieusement dépendants l’un de l’autre, tombèrent en désaccord et se combattirent pour déterminer lequel était véritablement, en pratique, le maître de l’autre.
Ce conflit entre l’empire et la papauté était inévitable. Il survint car il y eut conflit à propos de qui devait nommer les évêques ; il survint comme conséquence du caractère double – un royaume spirituel et de ce monde – que l’Eglise portait. Les évêques étaient dès le début des pasteurs et des barons, des piliers de l’Eglise et des piliers de l’Etat ; obtenir un évêché signifiait obtenir une baronnie. L’empereur prétendait attribuer des charges à la majorité de ses sujets ; de même pour le pape. Le peuple chrétien avait perdu depuis longtemps le droit qu’autrefois il avait de choisir ses pasteurs. Il suffisait qu’un homme ait été investi avec l’anneau et le bâton pour être reconnu évêque ; le césar et le pontife se disputèrent pour déterminer lequel devait conférer cette investiture.
Mais la querelle ne s’arrêta pas là ; elle s’amplifia jusqu’à devenir une inimitié mortelle et omniprésente. La question de savoir si l’investiture des évêques était une fonction papale ou impériale dégénéra et devint la question de savoir si c’était la puissance civile ou bien la puissance ecclésiastique qui devait tout régir. ; la lutte entre le pape et l’empereur pour la suprématie dans l’Eglise sécularisée s’aggrava et devint la guerre pour la suprématie sur le monde, pour l’hégémonie universelle. » (90)

(La suite du texte peut être lue à http://calameo.com/read/00490103022c12781ec41)

B.K., The Jewels of the Papacy, publié à https://groups.yahoo.com/neo/groups/evola_as_he_is/info, 2012, traduit de l’anglais par T.L.

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