Autour du 20 juillet 1944 (2)

3. Les trois principaux groupes d’opposants à Hitler

Avant de faire la lumière sur ces « contributions », je tiens à dire quelques mots des divers groupes d’opposants à Hitler. J’en distingue trois principaux :

I. Le groupe des opposants naturels, qui s’opposaient à l’idée nationale-socialiste et donc à Hitler pour des raisons idéologiques. Il s’agissait tous de marxistes qui ne pouvaient ni ne voulaient rompre avec le marxisme. Les communistes furent beaucoup plus nombreux à rester eux-mêmes que les sociaux-démocrates, dans les rangs desquels les fonctionnaires déchus formaient le noyau des opposants à Hitler, tandis que la plupart de leurs anciens partisans avaient rejoint Hitler.

Dans les partis du Centre, la plupart des opposants étaient des défenseurs acharnés de la république de Weimar, épaulés par les milieux de toutes les confessions qui se sentaient menacés par le national-socialisme. Une grande partie était recrutée dans les milieux « réactionnaires » de la noblesse, de la grande agriculture et de la grande industrie.

Dans l’ensemble, ce groupe était composé des anciens « dirigeants ». Hitler n’avait apparemment pas très bien lu Machiavel, sinon il aurait dû s’apercevoir avant 1944 qu’aucun dirigeant n’est jamais certain de son pouvoir, tant que ceux qui veulent s’en emparer sont encore vivants. Je ne veux absolument pas dire par là qu’il aurait dû les éliminer – physiquement.

Rien, pas même les grands succès que remportait Hitler, ne pouvait désarmer l’opposition de ce groupe principal. Hitler interférait avec leurs intérêts. Ils voyaient tout à travers leur prisme et la déclaration suivante que fit l’un d’entre eux illustre la manière dont ils jugeaient toutes les mesures : « Les navires du KDF ne sont rien d’autre que des navires de transport de troupes destinés à la conquête du monde libre et le KDF ne les utilisent maintenant pour ses croisières que pour éviter qu’ils ne deviennent des épaves. »

Leur attitude générale envers Hitler était si obstinée que, s’il avait multiplié environ par dix leur revenu – leur pension, qu’ils continuaient pour la plupart à percevoir -, ils auraient considéré profondément insultant qu’il veuille ainsi leur faire compter et dépenser autant d’argent,

II. Le second groupe était formé par des gens qui soit étaient favorables au nouveau système, soit faisaient preuve d’attentisme à son égard et qui, parce que, au cours du temps, ils s’étaient sentis vexés sans raison sérieuse par Hitler lui-même ou un de ses subordonnés, ou avaient estimé ne pas être assez considérés, avaient décidé de rejoindre l’opposition, sans se demander si le camouflet qu’ils avaient essuyé était justifié ou non, dans l’intérêt supérieur de l’État, tant il est vrai que « l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

Si l’on pense à tout ce que la majeure partie du peuple allemand a dû subir de la part de ceux qui ont vaincu l’Allemagne en 1945 et la dirigent depuis, on ne peut qu’être consternés par les broutilles qui poussèrent certaines personnes à se montrer impitoyablement hostiles à un régime soutenu par l’ensemble de la nation, Cette hostilité était généralement due à des blessures d’amour-propre, à des égoïsmes, à de petites vengeances et à des mesquineries malveillantes. Il est intéressant de noter que ces motifs sont un dénominateur commun aux nombreux écrits des principaux ennemis jurés de Hitler.

« Ils mirent leur vengeance au frais », comme le dit très justement quelqu’un qui prétendit avoir été injustement frappé par des membres trop zélés des SA et se laissa ensuite entraîner dans le rôle d’espion principal de l’organisation d’espionnage pro-soviétique « Orchestre Rouge », dans laquelle il fut responsable de la mort de centaines de milliers de soldats allemands. Ou l’on peut se documenter pour savoir comment M. Kempner « devint » procureur en chef du peuple allemand à Nuremberg. Je rends hommage au colonel-général von Fritsch, qui, après avoir subi une injustice, se satisfit, du moins en apparence, des excuses que lui présenta Hitler devant les autres généraux et d’être réhabilité en étant nommé chef de régiment et qui mourut en soldat. Rien ne suggère qu’il ait pris part aux opérations des opposants.

III. Le troisième groupe comprend tous ceux qui étaient plutôt favorablement disposés à l’égard du nouveau système, mais qui finirent par trouver à redire à des mesures dont, par manque de réalisme, ils ne pouvaient pas évaluer correctement la signification réelle par rapport aux événements mondiaux et par être effrayés, pour des raisons humanitaires, par des actes qui soit étaient effectivement condamnables, soit ne pouvaient être compris que dans une perspective révolutionnaire. Il s’agit notamment de l’opération du 30 juin 1934, du traitement des Juifs ou des pasteurs qui se mêlaient de politique, des camps de concentration, de la lutte contre les combattants de la résistance et les partisans au cours de la guerre, etc. La plupart des membres de ce groupe se laissèrent entraîner dans l’opposition par la propagande de l’ennemi ou l’agit-prop des deux premiers groupes.

Il est tragique que l’auteur principal de l’attentat du 20 juillet, le colonel Graf von Stauffenberg – l’un des rares qui fut prêt, si nécessaire, à risquer concrètement sa vie et donc mérite un certain respect – fût un de ces officiers qui avaient été réprimandés par leurs supérieurs parce que, par enthousiasme, ils avaient pris part à la procession aux flambeaux du 30 janvier 1933. Le cas de l’ami de Stauffenberg, Klausing, est emblématique de cette tragédie. A son procès devant le tribunal populaire il déclara courageusement : « C’est conscient de ma responsabilité que j’ai participé à la tentative d’élimination de Hitler. Cependant, maintenant que je sais qui étaient les cerveaux de ce putsch et qui en aurait probablement profité, je suis parfaitement conscient qu’il aurait mal fini et que j’ai servi le mauvais camp (1). »

A cet égard, je pense qu’il convient de reproduire deux jugements sommaires d’opposants à Hitler qui comptaient parmi les plus importants sympathisants du mouvement de résistance.

H.B. Gisevius, dans Bis zum bitteren Ende, écrit : « Les communistes, les sociaux-démocrates, les libéraux, les conservateurs et les chrétiens tirèrent tous leurs propres conclusions du passé et du présent. Ils s’accordèrent surtout sur le négatif, le nazisme devait disparaître… En ce qui concerne les objectifs positifs, les avis étaient diamétralement opposés. Les uns voulaient le socialisme, les autres y voyaient la source de tous les maux. Les uns étaient partisans du collectivisme, les autres pensaient qu’il fallait tout faire pour au moins l’atténuer, puisqu’on y était englué. Les uns souhaitaient une Allemagne centralisée, les autres un gouvernement fédéral. Tous travaillaient à l’éducation de la jeunesse, mais les avis divergeaient sur la question du christianisme et de l’école… Ils n’étaient unis que par leur haine de Hitler (2) ! »

Dans sa contribution susmentionnée à la littérature sur le 20 juillet, Emil Henk déclara plus laconiquement : « Dans l’ensemble, le cercle de Goerdeler était un rassemblement disparate de gens peu estimables, sans programme commun et sans idées politiques solides. En fait, il s’agissait d’hommes politiques solitaires qui n’étaient pas réellement soutenus par les masses. Leur seul point commun était leur opposition à Hitler! »

Je voudrais compléter ces deux « autoportraits » par le jugement vraiment typique qu’Hans Richard Sprenger porta sur les adversaires d’Hitler dans le numéro 9 / II de Nation Europa :

« Depuis le début de la guerre, le général d’état-major Beck, incontestablement très qualifié dans ce domaine, était assis devant ses cartes d’opérations et attendait dans une haine froide que ses qualités de stratège lui donnent raison contre l’outsider Hitler – oubliant complètement à cet égard qu’il y avait eu autrefois un outsider du nom de Cromwell. Le théologien Bonhoeffer passa la guerre à prier son Dieu visiblement dogmatique pour la défaite de son peuple – qui n’aurait pu résulter que de l’impiété la plus grossière. Stauffenberg passa à l’acte – sans la moindre idée de ce qui serait effectivement advenu de l’Allemagne, s’il avait réussi. L’officier pieux et avocat von Schlabrendorff imagina un État de non droit justifiant le terrorisme – il ne se sent pas obligé de lutter aujourd’hui contre les injustices des vainqueurs. Se joignirent à eux tous les catholiques purs et durs, les protestants purs et durs, les syndicalistes purs et durs, les scientifiques purs et durs, qui, s’ils étaient médiocres, n’en représentaient pas moins des sources d’influence intellectuelles et qui, voyant leur suffisance tranquille menacée, crurent vraiment être capables de « tout » sauver en contribuant à tout détruire.

En 1924, ces avortons de l’ancienne classe dirigeante tournaient en dérision ce ridicule chef de groupuscule qu’était alors Hitler, mais, en 1930, ils le fêtaient comme un « tambour » », sur le dos duquel ils espéraient ramper jusqu’au pouvoir ; en 1933, ou ils se faisaient tout petits, ou ils faisaient pression sur lui pour qu’il démissionne humblement et qu’il leur cède la place, à eux qui étaient véritablement éduqués ; ils se consolèrent alors par la perspective certaine, logiquement incontestable, de sa chute imminente ; en 1934, ils le félicitèrent à contrecœur d’avoir créé la Wehrmacht à partir de rien et de l’avoir mise sur un piédestal, tout en le maudissant parce qu’il ne renonçait pas à la direction politique pour laquelle il s’était battu. Cet intellectualisme « vit tout venir » : le rapide échec de Hitler, la rapide disparition de l’« idée farfelue » de supprimer les injustices de Versailles, la faillite assurée – ce que, bizarrement, ils ne prévirent pas, c’est ce qui devait venir ensuite. Ils n’eurent aucune part dans l’élimination du chômage, dans l’intégration du travailleur dans la nation, dans le sauvetage de la paysannerie, dans l’assainissement de la vie culturelle, dans la réaffirmation de l’ensemble des valeurs allemandes – ils restèrent toujours à l’écart, toujours dans l’opposition, espérant chaque jour l’effondrement de l’édifice, même s’il laissait le champ libre à la classe dirigeante. Ils ne virent pas que la masse faisait battre le cœur de la nation, que des millions de personnes, de moroses et désemparées qu’elles avaient été, retrouvaient la joie de vivre et le sens moral, ils ne sentirent pas que des sources asséchées recommençaient à jaillir et ne voulurent pas reconnaître qu’une véritable croyance s’était emparée du peuple allemand. Rien de ce qui arriva ensuite ne cadra avec les formules et les théorèmes dont se nourrissait cet intellectualisme ; dans ses jeux d’esprit ingénieux la nouveauté n’avait aucune place – elle ne pouvait être que l’œuvre de Satan. C’est ainsi que les porteurs de cette variété d’intellectualité se coalisèrent dans une opposition bornée, une haine impuissante, formèrent leurs cercles, fuirent le monde actif qui prenait forme et cherchèrent une consolation dans l’espoir du retour des temps anciens, en priant Dieu pour qu’il accorde la victoire au dollar et à la révolution mondiale marxiste, à Morgenthau et à Staline et en envoyant des émissaires courtiser les ennemis mortels de leur peuple. »

Friedrich Lenz, Der ekle Wurm der deutschen Zwietracht : Politische Probleme rund um den 20. Juli 1944, Selbstverlag, 1952, traduit de l’allemand par B. K.

(1) Wilfred von Oven, Finale furioso, Grabert, 1974, p. 456. (N.d.E.)
(2) in Gertrud Illing, Der 20. Juli 1944, 1959, p. 20, consultable à http://library.kas.de/GetObject.ashx?GUID=f435eca8-87cb-e311-b697-005056b96343, consulté le 17 octobre 2015. (N.d.E.)

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