Les méfaits de l’instruction publique (V)

Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales. C’est dès nos premières années qu’une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d’autres qui ne sont en usage nulle part ; ils sauront composer des vers qu’à peine ils pourront comprendre ; sans savoir démêler l’erreur de la vérité, ils posséderont l’art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux ; mais ces mots de magnanimité, de tempérance, d’humanité, de courage, ils ne sauront ce que c’est ; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille… J’aimerais autant, disait un sage, que mon écolier eût passé le temps dans un jeu de paume, au moins le corps en serait plus dispos. Je sais qu’il faut occuper les enfants, et que l’oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu’ils apprennent? Voilà certes une belle question! Qu’ils apprennent ce qu’ils doivent faire étant hommes ; et non ce qu’ils doivent oublier.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts. Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, vol. 1, Desrez, p. 473.

Il est vrai que Confucius a dit qu’il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. (*) Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple ; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de Molina, de Zuingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais de bon bourgeois infatué de ces disputes! Nous n’aurions jamais eu de guerres de religion ; nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy. Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs qui étaient à leur aise ; quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. (**)
Je suis de l’avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants trouvés, au lieu d’en faire des théologiens. »

Voltaire, A M. Damilaville, 1er avril 1766. Œuvres complètes de Voltaire, vol. 31, Ch. Lahure et Cie, 1862, p. 169-70.

(*) Le processus d’affadissement qu’avait déjà subi le mot de « vertu » chez les philosophes de l’antiquité arrive presque à son terme sous la plume de Voltaire qui la définit ainsi : « Bienfaisance envers le prochain » (La Raison, Londres, 1776, p. 357). La virtus, pour le Romain, c’étaient les qualités viriles (J.B.).
(**) Notons que, dans ce passage tout au moins, Voltaire assimile purement et simplement le « bon bourgeois » à la « populace ». Le « bon bourgeois », plus exactement, ce serait la « populace parvenue », tout adorateur du sacrosaint diplôme (B..K).

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