La Déesse abrahamique

The Hebrew Goddess prouve que la religion juive, loin d’être purement monothéiste, comprenait dans les premiers temps des éléments polythéistes marqués, dont le principal était le culte de la déesse mère. Dans ce qui nous intéresse, est mise en exergue la centralité de la Déesse dans l’ésotérisme juif (*), la Kabbale, c’est-à-dire dans la partie la plus profonde et fondamentale du judaïsme. Ceci permet de mieux comprendre ce qui se terre dans l’idéologie des abrahamismes et de leurs dérivés modernes que sont entre autres le libéralisme et le communisme.

Au commencement Dieu créa […]
Ce Dieu est la Mère Surnaturelle qui chevauche et s’élève dans un cri triomphant.
Tikouné HaZohar, 47a.

La Matronite – La Déesse de la Kabbale

Tournons notre attention vers la quatrième personne de la tétrade kabbalistique, la Fille, qui, en plus de l’ancien nom talmudique de Shekhina, est désignée par une profusion de noms, d’épithètes et d’appellations dans la littérature mystique juive, mais le plus fréquemment par le nom latin d’emprunt Matronita, c’est-à-dire « Matronite », ou Matrone. Des quatre personnes de la tétrade kabbalistique, c’est elle qui joue le plus grand rôle, figure centrale à la fois dans les relations et les événements divins ainsi que dans les circonstances dont dépendent la destinée humaine et en particulier le destin d’Israël. Elle est le lien central entre le Haut et le Bas. Elle est la personne qui permet à l’homme de saisir le plus aisément le mystère ineffable de la déité et qui s’identifie le plus complètement aux intérêts, aux joies et aux malheurs d’Israël. Elle est incontestablement l’expression la plus poignante et en même temps la plus juive de l’idée de déesse.
Là encore – et c’est un exemple frappant de ce qui est peut-être la facette la plus fascinante de l’histoire des idées religieuses et mythiques, il y a une similarité précise entre l’histoire de la vie, le personnage, les actes et les sentiments attribués par le mysticisme juif à la Matronite et les témoignages des anciennes mythologies proche-orientales sur les déesses de leurs panthéons. Dans les mythes, les épopées, les récits et les représentations visuelles, ces anciennes déesses proche-orientales sont décrites et dépeintes d’une manière claire, réaliste, concrète, tandis que la Kabbale, en raison de son orientation mystique, a tendance à déformer le personnage de la déesse. Cependant, un coup d’œil sur ces déesses nous permettra de comprendre sensiblement mieux et de caractériser la déesse de la Kabbale, la Matronite.

I) La déesse de l’amour et de la guerre

Trois ou quatre exemples suffiront à présenter la déesse qui joua un rôle central dans le rituel religieux aussi bien que dans la conscience populaire de tous les peuples du Proche-Orient de l’Antiquité. Son nom varia d’une culture à l’autre – Inanna à Sumer, Ishtar à Akkad, Anath à Canaan –, mais son caractère resta le même pendant des siècles, voire des millénaires. Les domaines de la vie dans lesquels elle se manifestait principalement étaient l’amour et la guerre et sa personnalité montrait partout les mêmes quatre caractères fondamentaux de chasteté et de promiscuité, de maternité et de cruauté.
La plus ancienne d’entre elles fut Inanna, la grande déesse sumérienne de l’amour et de la guerre, la déité tutélaire d’Uruk (l’Erech biblique), dont la proéminence dans le panthéon sumérien était bien établie au troisième millénaire av. J.-C. Il ressort clairement des deux épithètes qui accompagnent son nom qu’elle était considérée comme une vierge : dans les mythes et dans d’autres textes, elle est le plus souvent appelée « la vierge Inanna » et « la pure Inanna ». Néanmoins, au cours de l’histoire sumérienne, elle fut essentiellement la déesse de l’amour sexuel, de la procréation et de la fertilité, qui se donnait librement à Dumuzi (Tammuz), le premier souverain mythologique de Sumer et elle devint par la suite la femme de tous les rois sumériens. Elle n’était pas non plus insensible aux avances des simples mortels : une ancienne histoire sumérienne raconte qu’un jardinier réussit une nuit à faire l’amour à Inanna en profitant de sont épuisement. A son réveil, le matin, Inanna fut furieuse de l’outrage et la vengeance qu’elle accomplit nous semble avoir été totalement déraisonnable. Mais son comportement était en accord avec son caractère, parce qu’elle était la déesse de la fureur illimitée et de la destruction impitoyable, « la dame des batailles et des conflits », qui avait « une grande fureur dans son cœur courroucé ». Ce fut elle qui équipa le roi Hammurabi (vers 1728-1686 av. J.-C.) de puissantes armes et fut son « gracieux génie protecteur ».  Plus d’un millénaire plus tard, à l’époque de Nabonidus (555-539 av. J.-C.), elle était toujours vénérée à Uruk dans une cella plaquée d’or, conduisant un char auquel étaient harnachés sept lions (1).
L’héritière directe d’Inanna en Mésopotamie était Ishtar, la grande déesse de l’amour et de la guerre du panthéon akkadien. L’identité des deux est attestée par le fait que dans certains textes akkadiens les deux noms sont utilisés de façon interchangeable. Chez l’Ishtar babylonienne, cependant, un certain décalage se produit dans l’équilibre entre le pôle virginal et le pôle impur de sa personnalité : son aspect virginal fut minimisé, tandis que sa promiscuité fut tellement mise en avant qu’elle devint une prostituée divine. Dans de nombreux textes, on qualifie Ishtar de « Vache du Dieu-Lune Sin » et, à ce titre, elle régnait sur les plantes, les arrosait et les faisait pousser. Une incantation à prononcer pendant l’accouchement dit de cette « Vache de Sin » qu’elle fut fécondée par un « jeune taureau agité » et eut de grandes difficultés à porter son enfant, avant de recevoir l’aide de deux génies célestes. Sous sa forme humaine, son amour se transformait facilement en haine : elle aima, avant de les détruire,, une longue série d’amants divins, humains et animaux, dont un lion, un cheval, un oiseau, un jardinier, plusieurs bergers, le héros Gilgamesh, Tammuz, etc. Elle fut également la femme de rois humains, tel que Sargon d’Agade. Son influence s’exerçait sur toute l’humanité et sur tout le règne animal : quand elle pénétrait dans le monde des morts, ni les hommes ni les bêtes ne s’accouplaient ; quand elle en sortait, tous étaient saisis à nouveau par le désir sexuel. Mais elle était aussi la mère du pays (elle dit d’elle-même : « C’est moi-même qui donna naissance à mon peuple ») et la mère de nombreux dieux ; le dieu du Feu était son premier né. Un de ses titres était « la maîtresse des dieux à la voix douce ». Pourtant elle était également « la plus impressionnante des déesses », « Ishtar des champs de bataille », revêtue du feu divin, nimbée du melammu, qui faisait pleuvoir le feu sur les ennemis. C’était elle qui accordait la victoire à ses amants, les rois babyloniens, en leur confiant ses puissantes armées. De tous les arts de la guerre celui qui l’intéressait le plus était le char : au début de sa carrière, elle essaya de se faire aimer de Gilgamesh, en lui promettant « un char de lapis et d’or » et,; plus d’un millénaire après, à l’époque ptolémaïque, elle était toujours connue sous le nom de « maîtresse des chevaux, dame des chars ». Quand elle ne faisait pas l’amour ou la guerre, elle était assise, imposante, sur un trône soutenu par deux lions (2a).
L’Anath cananéenne, dont nous avons découvert les exploits au chapitre II, est tellement proche d’Inanna par sa personnalité et ses attributs qu’elle doit être considérée comme une simple variante occidentale de la grande déesse mésopotamienne.
L’homologue perse de la grande déesse virginale-impudique-maternelle-guerrière était Anahita. Bien que la ressemblance phonémique entre « Anath » et « Anahita » soit une pure coïncidence, la vénération d’Anath peut s’être diffusée dès le premier millénaire av. J.-C. des rives de la Méditerranée aussi loin à l’Est que le cours supérieur de l’Euphrate, comme l’indique le nom d’une commune assyrienne, Anat (aujourd’hui Ana), quelques kilomètres en aval de Doura-Europos. Ce sont les Perses, nous informe Hérodote (dans un passage dans lequel il commet la curieuse erreur d’écrire « Mithra » à la place d’« Anahita »), qui transmirent aux Assyriens a vénération d’Anahita,. D’autres auteurs grecs déclarent que le culte d’Anaitis (c’est ainsi qu’ils appelaient Anahita) correspondait à tous égards au culte babylonien d’Ishtar et que les représentations d’Anaitis étaient calquées sur celles d’Ishtar.
Dans l’Avesta, écrits sacrés que l’ancienne tradition iranienne attribue à Zoroastre (qui vécut probablement au dixième siècle av. J.-C.), mais qui ne prirent leur forme définitive qu’à partir du début de la période sassanide (IIIe-IVe siècles ap. J.-C.), un chapitre entier (Yasht V) lui est dédié. Son nom complet était Ardvi Sura Anahita, ou « La Très-Haute, la Toute-Puissante, l’Immaculée » et elle est décrite comme une « vierge belle, forte, majestueuse, ceinte d’une haute ceinture… ornée d’un manteau du plus séduisant aspect, couverte d’ornements d’or (et portant) un vêtement (de peau) de castor (fait des peaux) de trois cents castors » (2b). Elle est donc indubitablement une déesse vierge, comme ses homologues sumérienne, akkadienne et cananéenne. Pourtant, sa virginité, comme la leur, ne l’empêcha pas d’être également la déesse de la fertilité : elle était la déesse des eaux fertilisantes, d’un printemps surnaturel, situé dans la région des étoiles, d’où s’écoulent toutes les rivières du monde. Elle était celle qui multiplie les troupeaux et les richesses, apporte la fertilité, facilite l’accouchement et l’allaitement et purifie la semence des hommes. Elle était invoquée par les filles nubiles et les parturientes. Elle était aussi dotée de nombreux attributs de la prostituée et, dans son sanctuaire d’Erez dans l’Akilisène, qui abritait sa statue en or, les filles des familles nobles d’Arménie avaient pour habitude de se prostituer à des étrangers avant leur mariage. En Lydie, où elle fut identifiée à Cybèle, la Grande Mère, aussi bien qu’en Arménie et en Cappadoce, elle fut confondue avec Artemis Tauropolos, parce que le taureau lui était sacré. Et finalement, tout comme Inanna, Ishtar et Anath, Anahita était aussi la déesse de la guerre, qui conduisait un char tiré par quatre chevaux blancs, le Vent, la Pluie, les Nuages et la Grêle, accordait la victoire aux combattants et leur donnait des troupes robustes et de braves compagnons. Du fait de son caractère guerrier, elle fut également identifiée par les Grecs à Athéna, tandis qu’en tant que déesse de la fertilité elle leur apparaissait comme identique à Aphrodite. Toutefois, dans le monde hellène, elle était plus couramment appelée la « Diane Perse » ou l’« Artémis Perse ». En astrologie, les Iraniens eux-mêmes la considéraient comme la personnification de la planète Vénus. Son culte, selon Bérose, fut introduit chez les Perses par Artaxerxès II (404-362 av. J.-C.) qui fit édifier des autels et dresser des statues en son honneur à Babylone, Suse, Écbatane, Persépolis, Baktra, Damas (?), et Sardes. Ce fut de ces lieux que l’influence perse porta son culte vers l’ouest dans le monde gréco-romain. A une époque ultérieure, elle fut regardée comme la fille d’Ormuzd et la bienfaitrice de toute l’humanité, mère de toute sagesse et reine (3).

II) La Matronite du point de vue mythico-populaire

Les mêmes quatre caractères de chasteté et de promiscuité, de maternité et de cruauté caractérisent la Matronite, la déesse-fille de la littérature kabbalistique.
Selon la théorie kabbalistique, la Matronite est le moins important des dix Sephiroth, des aspects mystiques, ou émanations de la Divinité, qui, dans une certaine mesure, correspondent aux éons gnostiques. Néanmoins, quels que soient le sens premier et l’origine de la Matronite en tant que concept théosophique, elle devint, dans la littérature kabbalistique et en particulier dans le Zohar – le livre le plus sacré de la Kabbale – à la fin du treizième siècle, un individuum concret dont les actes, les paroles et les sentiments n’ont de sens que si elle est considérée comme une véritable déité mythologique. Quelle qu’ait été l’intention des auteurs des traités kabbalistiques en créant ou en développant le personnage divin féminin de la Matronite, une chose est certaine : il ne peut y avoir eu que très peu de kabbalistes qui, en lisant ou en écoutant ses exploits, décrits sans complexe, furent capables de voir qu’elle n’était rien d’autre qu’un aspect de la nature manifeste de l’unique et seule Déité. Pour la plupart des kabbalistes – et le kabbalisme fut un mouvement religieux de masse parmi les Juifs du XVe au XVIIIe siècle – elle avait indubitablement les caractéristiques d’une divinité distincte ; en d’autres termes, elle était prise pour une déesse, séparée et distincte de la déité masculine, qui était désignée comme son époux, le Roi. La vision mythico-populaire, contrairement à la vision mystico-intellectuele, de la Matronite ressemblait beaucoup à la mariolâtrie populaire des pays latins, où la Vierge n’est pas considérée comme la Juive dans l’utérus de laquelle Dieu choisit de se réincarner sous forme humaine – comme l’affirme la doctrine catholique officielle – mais la Mère de Dieu, elle-même une déesse, qui, au cours des siècles, ne cessa jamais d’accomplir des miracles et à laquelle est due, par conséquent, une adoration directe et personnelle. Ce fut précisément sous ce jour que la Matronite apparaissait aux kabbalistes juifs plus ou moins incultes; contrairement au Roi divin, qui, à la suite de la destruction du Temple de Jérusalem, se retira dans les hauteurs lointaines des cieux et se rendit inaccessible, la Matronite resta sur terre, continua à se sentir directement concernée par le bien-être de son peuple et put être approchée directement, n’importe quand, n’importe où. Elle fournit ainsi la figure divine féminine du judaïsme, si importante psychologiquement dans une religion où, avant l’apparition du kabbalisme, cet élément avait été submergé pendant plusieurs siècles.
La réapparition relativement tardive de la déesse – je dis réapparition parce que, comme nous l’avons vu dans les deux premiers chapitres, les déesses figuraient en bonne place dans la religion populaire hébraïque à l’époque biblique – est en elle-même une résurgence religieuse remarquable. Encore plus remarquable, cependant, est la réapparition dans la figure de la Matronite des quatre caractères fondamentaux de chasteté, de promiscuité, de maternité et de cruauté, qui la placent juste à côté des anciennes grandes déesses de l’amour proche-orientales.

III) La Matronite virginale

Il n’y a pas grand-chose à dire de la première de ces fonctions fondamentales dans le portrait de la Matronite divine. La virginité, après tout, est un état commun à toutes les femmes et les déesses au début de leur vie. Elle ne devient remarquable que si, après avoir atteint l’âge nubile, une femme préfère rester vierge et reste effectivement vierge dans un environnement, terrestre ou olympien où règne une atmosphère d’intense activité sexuelle, voire de promiscuité.  Elle devient encore plus remarquable, si la figure féminine en question s’adonne elle-même sans retenue aux plaisirs de la chair, tout en conservant sa virginité. Néanmoins, c’est précisément cette chasteté paradoxale qui caractérise plusieurs anciennes déesses proche-orientales et que celles-ci partagent avec la Matronite (3). L’épithète « nu-nig » « qui qualifie également Inanna, Aruru/Ninmaḥ, Nanaya and Nininsina) veut dire « l’immaculée ». Une autre objection est que « vierge », dans ce contexte, doit être entendu, non pas au sens physique, mais au sens spirituel. Elle se heurte au fait que les jeunes vierges consacrées à Ishtar perdaient leur virginité dans les temples de façon peu métaphorique)
La Vierge Marie, à laquelle nous avons déjà fait référence, appartient aussi à cette catégorie de divinités féminines et sa vénération peut être citée comme un exemple supplémentaire qui nous permettra de comprendre encore mieux la virginité paradoxale de la Matronite. Marie porta Jésus pour Dieu et plusieurs autres fils et filles pour son époux terrestre Joseph, mais néanmoins elle resta « La Vierge » et a été adorée comme telle jusqu’à ce jour. Il en est de même pour la Matronite, qui conserva paradoxalement sa virginité, tout en étant l’amante de dieux et d’hommes. Le Zohar évoque sa virginité à la fois par des expressions figurées et par des affirmations explicites. On applique à la Matronite le verset biblique sur la « vache rousse, sans tache, sans défaut corporel, et qui n'(a) point porté le joug » (4), pour expliquer que les forces du Mal (« ni Satan, ni le Destructeur, ni l’Ange de la Mort », qui représentent tous les forces de l’Enfer) ne pourront jamais la vaincre (5). Contrairement aux déesses païennes que l’on dit avoir toutes succombé à Satan, elle, la Shekhina, est une coupe remplie de bénédictions, à laquelle personne n’a encore goûtée, intacte, c’est-à-dire virginale (6). Il n’est permis à aucun étranger de s’approcher d’elle, celui qui s’y essaie est condamné à la peine de mort (7). Sous un aspect, la Shekhina est identique à la Terre Sainte et, à ce titre, elle ne fut jamais souillée ou connue par un étranger (8).

IV) L’amante des hommes et des dieux

A cette image de la Shekhina vierge s’oppose logiquement, si l’on peut dire, celle d’une déesse qui a été connue, non seulement par le Roi divin avec qui elle était légalement mariée, mais également par Satan, d’autres dieux, des héros de l’histoire biblique et beaucoup d’autres hommes. Cependant, une autre spécificité qu’elle a en commun avec les déesses de l’amour du Proche-Orient antique est qu’aucune de ces diverses unions ne lui est reprochée. Une déesse se comporte en accord avec sa nature divine et les lois humaines de la moralité sexuelle ne s’appliquent tout simplement pas à elle – c’est une attitude courante dans le Proche-Orient antique aussi bien que dans les mythes kabbalistiques. Comme le dit le dieu-père El dans un poème mythique ougarite : « […] les déesses ne connaissent pas la retenue. » (9)
Le Zohar nous apprend que, aux époques mythiques, Jacob devint le premier époux de la Matronite. Cependant, tant que Jacob fut en vie, l’union ne fut pas consommée, car, polygame invétéré, il continua à avoir des relations avec ses deux épouses et ses deux concubines, même après que la déesse se fut attachée à lui. Par conséquent, ce n’est qu’après sa mort, quand son esprit entra dans l’au-delà, que Jacob s’accoupla avec la Matronite (10).
Avec son deuxième époux, les choses furent différentes. Celui-ci ne fut nul autre que Moïse qui, une fois qu’elle devint sa femme, se sépara de son épouse terrestre, Zipporah, après quoi il fut autorisé à accomplir ce que Jacob n’avait jamais fait : s’accoupler avec la Matronite sous sa forme charnelle (11).
Nous n’entendons plus parler de la Matronite de la mort de Moïse – qu’elle emporta sur ses ailes du Mont Nébo, pour l’enterrer dans un lieu inconnu à 6,5 kilomètres de là (12) – jusqu’à l’époque de l’édification du Temple à Jérusalem. Pendant que Salomon était occupé à la construction du Sanctuaire, la Matronite vaquait aux préparatifs de son union avec son époux divin, le Roi : elle préparait la maison où il pourrait prendre résidence avec elle et qui, d’une façon mystique, était identique au Temple de Jérusalem. Le grand jour arrivé, son père et sa mère la parèrent de façon à ce que son futur jeune époux la désire (13).
Le Roi et la Matronite n’étaient pas seulement frère et sœur, ils étaient jumeaux ; en fait, ils étaient siamois ; ils étaient sortis de l’utérus de la Mère Surnaturelle sous la forme androgyne d’un corps mâle et femelle attachés dos à dos. Bientôt, toutefois, le Roi enleva sa sœur de son dos et celle-ci, après avoir vainement essayé de s’attacher de nouveau à son dos, se résigna à se séparer de lui et à se tenir à une certaine distance en face de lui (14).
Selon les critères humains, un mariage entre un frère et une sœur aurait été incestueux ; ce n’était pas le cas dans le royaume des cieux : là-bas, nous informe un texte du Zohar, l’inceste n’est pas interdit et il était ainsi parfaitement acceptable et légitime que le Roi et la Matronite se marient (15).
Le mariage, véritable hieros gamos, fut célébré en grande pompe. La Matronite, entourée de ses vierges, se rendit au le Temple, où, dans le lit qui y avait été installé, elle attendit la venue de son jeune époux. Les rideaux étaient ornés d’une myriade de pierres précieuses et de perles. A minuit, le tintement des cloches qu’il portait autour de ses chevilles annonça l’arrivée du Roi. Il était accompagné par un groupe de sublimes adolescents et les vierges de la Matronite les accueillirent en battant des ailes avec joie. Après avoir chanté une prière au Roi, les vierges de la Matronite se retirèrent et les jeunes qui accompagnaient le Roi firent de même. Seuls, le Roi et la Matronite s’enlacèrent et s’embrassèrent, puis il la conduisit à son lit. Il plaça son bras gauche sous sa tête, son bras droit l’étreignit et il lui fit profiter de sa force. Le plaisir que leur union procura au Roi et à la Matronite fut indescriptible. Allongés, Ils se serrèrent si étroitement l’un l’autre qu’elle grava son image dans son corps comme un sceau fait apparaître sa marque sur la page sur laquelle on l’applique, tandis que ses doigts folâtraient entre ses seins et que, follement amoureux, il jurait qu’il ne l’abandonnerait jamais (16).
Certains disent qu’aussi longtemps que le Temple resta debout, le Roi, tous les soirs à minuit, descendait de sa demeure céleste, pour venir retrouver la Matronite et lui faire l’amour dans la chambre à coucher du Temple. Le Mariage Sacré se reproduisait ainsi chaque jour, ou plutôt chaque minuit, selon un rituel qui était accompli, non par les représentants humains du dieu ou de la déesse qui prenaient habituellement part aux rituels du Nouvel An du Proche-Orient antique, mais par les deux déités elles-mêmes. Cette union divine avait une signification cosmique incomparable : le bien-être du monde entier en dépendait (17).
D’autres disent que le Roi et la Matronite s’accouplaient seulement une fois par semaine, dans la nuit du vendredi au samedi. Cette union divine hebdomadaire servit de prototype, en d’autres termes de confirmation mythique, à l’union hebdomadaire traditionnelle des épouses et des époux pieux (18). Lorsque les cabbalistes, qui connaissaient bien les mystères des cieux, s’accouplaient avec leurs femmes dans la nuit du vendredi, ils étaient pleinement conscients d’accomplir l’acte très important qui consistait à imiter directement l’union simultanée du Couple Surnaturel. Si la femme tombait enceinte à minuit, le père et la mère terrestres de l’enfant pouvaient être sûrs qu’il recevrait une âme d’En-Haut, une de ces âmes pures qui sont procréées lors de l’accouplement divin du Roi et de la Matronite (19).
Ce n’est pas tout. Quand un couple terrestre pieux accomplit l’acte, il met par là même en mouvement toutes les forces génératrices de l’univers mythico-mystique. L’acte sexuel humain amène le Roi à émettre le fluide par ses parties génitales masculines divines et fertilise la Matronite, qui donne ainsi naissance à des âmes humaines et à des anges (20). Le passage du Zohar où se trouve cette pensée particulière (ou mythologème) est tellement rempli d’expressions symboliques faites pour obscurcir sa véritable signification qu’on a l’impression qu’elles ont été formulées ambigument à dessein, afin de ne pas heurter les sensibilités. Le fluide séminal du Roi est considéré comme une « rivière » ; la Shekhina ou Matronite comme « La Mer » ou « La Créature Vivante » ; les parties génitales du Roi sont appelées « le signe de l’alliance » et ainsi de suite. La signification du passage complet n’en est pas moins claire : il porte sur l’union sexuelle entre le Roi et la Matronite et la procréation qui en résulte d’âmes et d’anges..
Cependant, une autre version, qui se préoccupe elle aussi des moments où s’accouple le couple divin, parle non pas d’un cycle hebdomadaire, mais annuel. Chaque année, nous dit-on, le peuple d’Israël pèche avec une inévitabilité tragique qui permet à Samaël, le Satan (ou Azazel), d’imposer sa volonté à la Matronite. Samaël, sous la forme d’un serpent, ou chevauchant un serpent, rôde constamment près des parties intimes de la Matronite, dans l’espoir de pouvoir la pénétrer. Qu’il réussisse ou non à assouvir ses désirs dépend de la conduite d’Israël. Tant qu’Israël reste vertueux, les desseins lubriques de Samaël sont contrecarrés. Mais, dès qu’Israël pèche, comme, hélas, il ne peut pas s’empêcher de le faire tous les ans, ses péchés augmentent la force de Samaël, il se colle au corps de la Matronite « avec la force adhésive de la résine » et la souille (21).
Une fois qu’il l’a souillée, l’époux de la Matronite, le Roi, la quitte et se retire dans la solitude de sa demeure céleste. Cette situation malheureuse se prolonge jusqu’au Jour de l’Expiation, où le bouc émissaire, qui est destiné à Azazel (22), est précipité du haut d’une falaise dans le désert de Judée. Samël, attiré par l’animal qui lui est sacrifié, lâche la Matronite, qui peut alors s’élever vers les cieux et retrouver son époux, le Roi (23).
L’union entre la Matronite et le roi est décrite de façon plus imagée dans un manuscrit intitulé Sefer Tashaq, rédigé au début du XIVe siècle par un kabbaliste espagnol du nom de R. Josef.  La partie centrale de ce livre est une interprétation mystique de la signification des lettres de l’alphabet hébreu ( y compris le Tétragramme) et une description abstruse du corps de la Matronite. Les brefs extraits suivants sont tirés de l’étude de la signification mystique des lettres zayin (ז) et het (ח).
« Après la réalisation du corps sacré du Saint, béni soit-il celui qui est l’Alliance (24) du Saint, béni soit-il, il répand la bonne huile (25) sur la Matronite […] La lettre het est ouverte pour recevoir le mâle, c’est-à-dire la lettre zayin, que l’on appelle l’Alliance […] La lettre het fait allusion à la Matronite :  tout comme la femme est fermée de trois côtés, seul le quatrième étant ouvert pour recevoir son époux, ainsi la lettre het, qui est la Matronite, est ouverte pour recevoir le vav, le Roi, l’Éternel des armées. Les branches du het sont les jambes de la Matronite, qui sont ouvertes et la barre supérieure est le corps de la matronite. Et zayin est l’Alliance en relation avec het et il est parfait ; et la lettre het ressemble aux deux jambes écartées du corps humain et le corps qui est au dessus est la barre et ceci est son image image
De plus, la femme est également comme la lettre he (ה), mais, dans la lettre he, le fils n’est pas attaché elle (26), alors que dans le het il est attaché à elle et la tète. Pareillement, quand le Métatron, le grand et précieux prince, ne tète pas la Matronite, il est appelé he – il y a un espace entre les jambes, car il n’est pas attaché à la Matronite. Mais, quand il tète la Matronite et est attaché étroitement à elle, il est appelé  het et Métatron (27). Ainsi en est-il jusqu’à présent du mystère du het. Et chaque lettre a de nombreux chars sacrése, car chaque lettre est à l’image du Saint, béni soit-il. » (28)
Un nouveau chapitre s’ouvrit dans la vie de la Matronite, quand sa chambre à coucher, le Temple de Jérusalem, fut détruite. Puisque son époux, le Roi, avait l’habitude de ne s’accoupler avec elle que dans le Temple, sa destruction signifia l’interruption soudaine de la relation amoureuse intense qui avait été la leur jusqu’alors (29). Cet événement fut une tragédie absolue pour les amants divins. La Matronite fut bannie de sa demeure sacrée et de la Terre d’Israël, le Roi poussa une lamentation amère sur sa grande perte et le Soleil et la Lune ainsi que tout ce qui est En-Haut et En-Bas se lamentèrent et pleurèrent avec lui (30). La séparation du Roi et de la Matronite les dénuda réciproquement et tous deux restèrent dans un état de « nudité honteuse » (31). De surcroît, comme un principe fondamental de l’univers physique aussi bien que de l’univers métaphysique est que « les bénédictions ne sont possibles que là où le masculin et la féminin sont réunis », le Roi, après qu’il eut été ainsi privé de sa Matronite, perdit son prestige et le pouvoir, ne fut plus Roi, ne fut plus ni grand, ni puissant (32).
Bientôt, cependant, le roi, qui n’était pas homme pour rien, ne fut plus capable d’endurer le supplice de la solitude et laissa une déesse esclave prendre la place de sa véritable reine. Il s’agissait d’une des servantes de la Matronite, qui « était autrefois assise derrière le moulin à main ». Cette esclave-concubine, qui n’était nulle autre que Lilith, exerça maintenant le pouvoir sur la Terre Sainte sur laquelle avait régné autrefois la Matronite. Cet acte, plus que tout autre, fit perdre son honneur au Roi (33).
En ce qui concerne la Matronite, non seulement elle souffrit d’avoir perdu son époux et d’avoir été bannie de son palais et de sa terre, mais, en exil, elle dut se résigner à se laisser violée par des dieux. Et même si elle n’avait pas consenti à ces unions, une fois que les autres dieux se furent accoupler à elle, elle leur fut liée et les enfants de ces autres dieux, les gentils, purent la téter tout comme les enfants d’Israël l’avaient fait à l’époque où le Temple était encore debout (34).
Pourtant, chez elle comme en exil, la Matronite est attirée irrésistiblement par les hommes pieux d’Israël, particulièrement quand ils se livrent à l’une ou l’autre des deux activités les plus méritoires qui soient : l’étude de la Loi et l’accomplissement de bonnes actions. Des hommes de cette trempe ont pour règle de ne coucher avec leur femme que la nuit du vendredi : les six jours de la semaine, ils vivent comme s’ils avaient été castrés et se consacrent à leurs œuvres saintes. Mais, ce faisant, ne courent-ils pas le risque de faire preuve d’impiété, puisque « les bénédictions ne sont possibles que là où le masculin et la féminin sont réunis » ? Non, car, chaque fois que ces hommes sont loin de leur femme, la Shekhina s’accouple avec eux. Pareillement, quand ces sages se tiennent à l’écart de leurs femmes en raison de l’impureté menstruelle, ou quand ils sont en voyage, la Shekhina les accompagne ; ils ne sont jamais privés de l’état béni d’union du mâle et de la femelle (35).
Ci-dessus (p. 128), nous avons vu que, du point de vue kabbalistique, Rachel, la femme bien aimée de Jacob, fut identifiée à la Shekhina. Puisque Rachel est la mère souffrante d’Israël et que la Shekhina (ou Matronite) est la personnification de la communauté d’Israël (voir ci-dessous, section 5), l’identification de Rachel avec la Shekhina touchait à la sensibilité profonde. Isaac Luria (1534-1572), grand kabbaliste de la ville de Safed, recommanda la pratique d’un certain kavvana mystique, c’est-à-dire une forme de concentration intense, comme moyen de réunir la Rachel-Matronite en exil à son époux, Dieu le Roi. Ce Kavvana lurianique est décrit par Jacob ben Hayyim Tzemah (mort après 1665), kabbaliste et médecin, dans son anthologie des pratiques de Luria :
« Il devra se concentrer totalement sur deux choses, en conséquence de quoi il sera chéri En Haut et très aimé En Bas et un fil de charme sera placé autour de lui ce jour là et il sera accepté dans la salle de la Matronite. Il devra d’abord se concentrer sur ceci : au début de la nuit, au moment d’aller se coucher, il devra penser à se concentrer pour élever son âme jusqu’au mystère de la Matronite et jusqu’au mystère des Eaux Féminines, afin que Leah s’accouple avec Jacob. Et, à minuit, il n’aura plus besoin de faire monter’les Eaux Féminines et par conséquent il devra alors se concentrer une deuxième fois, cette fois pour prendre part à l’angoisse de Rachel, car c’est à ce moment-là qu’elle descend ici-bas, dans [le monde de] la création [physique]. Par conséquent, à ce moment-là, il devra pleurer pendant une demi-heure ou davantage, en pensant à l’angoisse de Rachel, à son bannissement et à son exil ainsi qu’à la destruction [du Temple]. Et il convient particulièrement de se concentrer sur ceci : puisque nous avons péché, nous avons jeté les âmes dans les cosses [c’est-à-dire dans le monde physique impur] et forcé Rachel, la Shekhina, à s’exiler ici-bas pour recueillir ces âmes. […] Du fait de nos nombreux péchés elle a été forcée de s’exiler ici-bas et c’est donc nous qui en sommes responsables. Et c’est surtout celui qui descend de Caïn, en qui se concentre une grande partie de la saleté du serpent [voir ci-dessous, p. 242], dans laquelle sont enfoncées les âmes, qui fait bien de pleurer et de tant se lamenter, car il a une part plus importante dans cet acte perfide [qui a provoqué l’exil de la Matronite] que les autres souches. […] Et, ensuite, à partir de minuit, laissez-le s’absorber dans la Torah jusqu’à l’aube. Et vous devrez vous concentrer pour satisfaire et élever la Shekhina, Rachel – qui demeure à l’écart. Et vous devrez procéder à sa restauration grâce à la Torah, dans laquelle vous serez absorbé  à ce moment-là, pour qu’elle soit restaurée avant l’aube, [et soyez capable de et prêt à] vous élever alors que s’élève la prière du matin, pour vous accoupler avec son époux [Dieu] grâce à la puissance que vous lui avez apportée pendant la nuit. Et ensuite vous serez appelé garçon d’honneur de la Matronite, si vous vous concentrez sur ceci infatigablement, afin de prendre par à son angoisse et de la restaurer (36).

V) La Matronite maternelle

Le troisième caractère de la déesse de l’amour virginale et impudique des anciennes religions proche-orientales, rappelons-le, est leur maternité. Par une combinaison de traits apparemment paradoxale, la même déesse, qui reste éternellement vierge et a un appétit sexuel insatiable, est aussi l’image de la mère, de la femme qui porte, allaite, élève et protège à la fois les dieux et les hommes.
Dans la mythologie kabbalistique, la maternité était un caractère qui appartenait originellement au second personnage de la tétrade, la déesse-mère, l’aïeule à la fois du Fils-Roi et de la Fille-Shekhina (37), mais il fut transféré à la Fille, comme le montreront quelques références. La Shekhina-Matronite, lisons nous dans le Zohar, est la mère (spirituelle) d’Israël et,en tant que telle, elle est l’incarnation de la « communauté d’Israël » (le terme hébreu, Knesseth Yisrael, est féminin). Elle allaite avec amour tous les enfants d’Israël, leur procurant ainsi non seulement la nourriture, mais également un bien-être total. En fait, elle est appelée la « Mère Inférieure » par rapport à son peuple et par opposition à sa propre mère, qui est la « Mère Surnaturelle » ou « Supérieure ». La fibre maternelle de la Matronite est si forte qu’elle est incapable de se détourner des enfants gentils qui lui sont imposés : à la suite de son exil de Jérusalem, quand les « autres dieux », c’est-à-dire les déités des « païens », lui dictèrent leur volonté, elle allaita les « païens » tout comme elle avait allaité Israël (38).

VI) La Matronite guerrière

Le quatrième caractère des anciennes déesses proche-orientales vierges-impudiques-maternelles est leur soif de sang. Dans les anciens textes mythologiques, la déesse vierge de l’amour sexuel est souvent décrite comme possédant la cruauté la plus effroyable. Les trois millénaires qui se sont écoulés entre ces mythes et l’époque à laquelle la Matronite de la Kabbale s’est développée ont évidemment laissé leur empreinte. Dans les sources médiévales, les traits guerriers de la Matronite sont tracés avec plus de retenue.  Néanmoins, le caractère archaïque de son aspect sanguinaire est clairement reconnaissable dans les références kabbalistiques à la Matronite en tant que chef des armées divines et maîtresse des forces surnaturelles opposées aux puissances du mal humaines et infernales antagonistes.
Il serait pour le moment futile de rechercher des filiations entre les déesses sanguinaires des IIIe et IIe millénaires av. J.-C. et la Matronite guerrière du XIIIe siècle ap. J.-C. Il n’y avait évidemment rien d’étrange à ce que la foi biblique hébraïque accouche de l’idée d’une déité guerrière, mais, en harmonie avec le monothéisme que les hébreux avaient officiellement adopté, toute agressivité surnaturelle était attribuée à Yahvé, ce qui explique qu’il soit qualifié d’« homme de guerre », de tueur de dragons et de vainqueur des ennemis humains dont le sang colore ses vêtements (39). A l’époque talmudique (Ier-Ve siècles ap. J.-C.), bien que, stigmatisé et opprimé, le judaïsme des époques romaine et byzantine ait depuis longtemps cessé de considérer Dieu comme un guerrier, un des traits attribués à la Shekhina, la Présence personnifiée de Dieu, imaginée comme une entité féminine, constitue sans doute un lointain écho des anciennes déesses païennes de la destruction. En effet, on racontait qu’elle prenait les âmes des individus exceptionnellement méritants, à qui était ainsi épargnée l’amertume d’être fauchés par l’Ange de la Mort (40). Ce qui est remarquable dans cette idée, ce n’est pas l’association de la compassion et de l’extinction de la vie humaine, c’est l’attribution de cette fonction, c’est-à-dire le meurtre par compassion, à la Shekhina, le principe féminin. Il n’est cependant que dans la Kabbale que la Shekhina, conçue à cette époque comme une déité féminine véritablement mythique, revêtit un caractère rappelant les anciennes déesses sanguinaires proche-orientales.
Dans le Zohar, c’est à la Shekhina-Matronite que le Roi confie toutes ses activités guerrières : quand il veut se venger des nations idolâtres, les forces du Mal s’éveillent et la Shekhina se gorge de sang et inflige un sanglant châtiment aux pécheurs (41). Dans ses guerres contre les païens, la Matronite commande des myriades de soldats surnaturels de plusieurs genres, comme, par exemple, les « seigneurs des visages surnaturels », les « seigneurs des yeux », les « seigneurs des armes », les « seigneurs des lamentations », les « seigneurs des tremblements » et d’autres guerriers armés pourvus de six visages et de six ailes, tous ceints d’épées effrayantes,,tous vêtus de feu ardent et dont les sabres flamboyants volent d’un bout à l’autre du monde. Ce fut là l’armée que la Matronite mena contre les Égyptiens à l’époque de l’Exode (42).
En fait, le Roi renonça complètement à commander lui-même ses forces et les plaça sous le commandement de la Matronite. Il lui confia toutes ses armes, ses lances, ses cimeterres, ses arcs, ses flèches, ses épées, ses catapultes ainsi que toutes ses fortifications, son bois, ses pierres, plaça tous ses chefs militaires sous ses ordres et lui dit : « A partir de maintenant, tu seras chargée de mener toutes mes guerres. » Conformément à ce mandat, quand le Grand Suzerain des Égyptiens, qui n’était nul autre que Samaël, à la tête de ses six cents chars montés par des guerriers en colère (ou des « accusateurs », parce que cette bataille fut évidemment une bataille spirituelle plutôt qu’un combat physique), chargèrent les Israélites en fuite, ce fut la Matronite qui s’occupa de la défense et précipita les assaillants dans la mer. Quelques générations plus tard, quand Sisera attaqua les enfants d’Israël, ce fut encore à la Matronite que furent livrés les chars des ennemis, qu’elle anéantit (43).
Dans un Midrash qui constitue une version hébraïque postérieure du Livre apocryphe d’Hénoch (rédigé vraisemblablement en 150 av. J.-C.), un passage traite du thème de la Matronite guerrière. Le livre hébraïque en question s’appelle Sefer Hekhalot (« Livre des Salles Célestes ») ainsi que Sefer Hanokh (« Livre d’Hénoch ») ; il appartient à l’abondante littérature Hekhalot, qui se développa au début de l’époque talmudique ; il était connu de l’auteur du Zohar et d’autres kabbalistes. Son cadre est la visite que le rabbin Yishma’el rendit aux salles célestes, où il fut accueilli, puis guidé, par celui qui, après avoir été enlevé au ciel, avait été nommé l’« ange du Visage », le Métatron,,qui n’est nul autre qu’Hénoch. Voici le passage :
« Rabbi Ismaël dit : L’ange Métatron, le Prince de la Face, me dit : Dans les sept palais, quatre chars de la Chekhina se dressent, devant chacun d’eux se tiennent les quatre camps de la Chekhina. Entre un camp et l’autre coule et passe un fleuve de feu. Entre un fleuve de feu et l’autre est un cercle de nuées lumineuses. Entre chacun d’eux se dressent, fixement, des colonnes de soufre. Entre chaque colonne se dresse un cercle de roues enflammées. Entre chaque roue des étincelles flamboyantes forment cercle […] » (44)
Même si l’auteur, comme la plupart de ceux des Hekhalot, se concentre sur la description des merveilles qui peuvent être vues dans les salles célestes, ce passage confirme clairement le caractère prézoharique de l’idée que la Shekhina-Matronite est responsable des chars célestes et des camps.
Dans le présent mystique du long exil, le misérable Galuth, comme aux temps glorieux, la Shekhina-Matronite est la défenderesse belliqueuse et la libératrice d’Israël. Mais sa capacité à vaincre les ennemis d’Israël dépend en définitive d’Israël lui-même. La Shekhina-Matronite est toujours au milieu d’Israël, prête à le protéger de tous les côtés et contre toutes les nations. Mais quand Israël pèche, les mains de la Shekhina n’ont plus autant d’énergie, elle manque de force et les grands chefs des autres nations, c’est-à-dire leurs gardiens célestes, prennent le dessus. Mais aussitôt qu’Israël se repent, la Shekhina se remplit de force ; elle neutralise tous ces grands chefs, détruit les armées des ennemis d’Israël et se venge d’eux (45).
Étroitement lié à l’aspect guerrier de la Shekhina-Matronite zoharique est son aspect immense et monstrueux, qui est décrit par l’auteur du Zohar en des termes empruntés à l’image midrashique de la Behemoth. Le Midrash dit de cet animal cosmique mythique qu’il mange chaque jour l’herbe des Mille Montagnes et dévore les nombreuses bêtes qui paissent sur leurs flancs, qu’il boit les eaux du Jourdain en une seule gorgée et étanche sa soif en buvant l’immense rivière Jubal, dont la source est située au Paradis (46). Ce mythologème est élaboré dans deux passages zohariques qui décrivent la Shekhina-Matronite comme une monstrueuse femme cosmique qui engloutit les Mille Montagnes en une seule bouchée, qui avale en une seule gorgée les eaux de mille rivières, dont les bras terrifiants s’allongent dans 24000 (ou 25000) directions et dont les griffes sont toujours prêtes à déchirer ou tuer. Des milliers de boucliers sont pris dans ses cheveux, tandis que ses cheveux eux-mêmes traînent sur le sol , ce qui lui valut les épithètes de « Lune aux cheveux » et de « Queue de comète». De ces longs cheveux semblables à ceux de Lilith sortent des hordes de seigneurs de guerre effrayants et menaçants qui portent chacune des noms singuliers tels que « seigneurs des poids », « seigneurs de la sévérité », « seigneurs de l’insolence » et « seigneurs des seigneurs », et qui, prises dans leur ensemble, portent celui de « seigneurs de la pourpre ». Personne ne peut échapper aux châtiments cruels infligés par ces seigneurs de guerre ou par la Shekhina elle-même.
D’entre les jambes de la terrifiante femme-monstre sortent un fils tout aussi terrifiant, le premier ange Métatron, qui s’étend d’un bout à l’autre du monde, ainsi que deux filles qui ne sont nulles autres que les deux infâmes reines des démones, Lilith et Naamah.
L’ aspect terrible de la Shekhina-Matronite fait qu’l est logique que les rédacteurs du Zohar se soient souvenus du rôle de porteuse de mort qu’elle avait dans le Talmud ; le Zohar, affirme à plusieurs reprises que les mots du Livre des Proverbes (5:5) « Ses pieds descendent vers la mort » se réfèrent à la Shekhina, représentée symboliquement par l’arbre interdit qui, pour Adam, fut un « arbre de mort » (47).
L’aspect guerrier, monstrueux et sanguinaire de la Matronite nous ramène, pour un moment au moins, à la question du lien entre la Kabbale et l’hindouisme (cf. ci-dessus, pp. 132-33). La probabilité d’un lien entre les deux et particulièrement entre la Kabbale et les enseignements tantriques et shivaïques de l’Inde a été développée davantage dans mon livre The Jewish Mind (1977), dans lequel, parmi bien d’autres sujets, j’examine Kali, la belle, mais, en même temps, monstrueuse déesse hindoue, qui est une des nombreuses manifestations de Shakti et qui n’a été mentionnée qu’en passant ici (p. 121). Tout comme Kali est correctement décrite comme noire, pour souligner son caractère effrayant, ainsi la Shekhina, dit le Zohar, « goûte par moments à l’autre aspect, la cruauté et son visage devient noir » (48) Marvin H. Pope, dans le commentaire monumental qu’il vient de publier du Cantique des Cantiques (dans lequel il dédie d’ailleurs 26 pages [p. 153-79] à un résumé de l’argumentation présentée dans la première édition du présent ouvrage), va même plus loin, en attirant l’attention sur les similarités entre les hymnes tantriques à la belle déesse noire Kali et certains passages du Cantique des Cantiques (particulièrement 1:5) (49). Après une étude approfondie et intéressante du « noire et belle », Pope donne une vue d’ensemble des étonnamment nombreuses déesses noires et s’étend sur la « plus célèbre d’entre elles », l’indienne Kali qui est « belle, toujours jeune et vierge, et en même temps affreuse, violente, destructrice et insatiable dans sa soif de sang et de chaire, de vin de et de relations sexuelles. » Incontestablement, le verset « Je suis noire et belle, Ô filles de Jérusalem » (Cantique 1:5) rappelle fortement certains hymnes hindous dédiés à la beauté noire de Kali et en particulier les lignes « Tu es sombre comme le nuage bleu-noir dont la face est belle comme celle de Samkarshana [Shiva] » (50). Ces comparaisons ajoutent une nouvelle dimension, une profondeur historique insoupçonnée, à la relation entre le kabbalisme et l’hindouisme.
Un autre aspect de cette relation est que, en dépit de la distance géographique qui séparait les Juifs espagnols de l’Inde, des auteurs juifs intrépides comme le voyageur kabbaliste Abraham Abulafia (voir p. 132), son contemporain le traducteur et auteur kabbaliste Isaac Albalag, et d’autres, familiarisèrent dans une certaine mesure les kabbalistes espagnols avec la pensée et les doctrines hindous (51).

VII) Marie et la Matronite

Un parallèle intéressant à l’aspect guerrier de la Matronite est constitué par l’évolution de la Vierge Marie, non seulement en une souveraine du monde, mais aussi en une patronne, ou déesse, de la puissance armée chrétienne. A l’ouverture du concile d’Éphèse en 431 ap. J.-C., Cyrille d’Alexandrie fit un sermon dans lequel il décrivit Marie comme la mère et la vierge « par (laquelle) la Trinité est sanctifiée {…] la Croix est précieuse, célébrée et adorée dans tout le globe des terres. Par toi le ciel tressaille, les anges et les archanges se réjouissent, les démons sont mis en déroute, le tentateur est vaincu et l’homme est rappelé au ciel. » (52)
Au cas où l’on penserait que le triomphe des cieux et l’expulsion des démons attribués à Marie étaient considérés comme ayant eu lieu sur le seul un plan spirituel, reportons-nous à Narsès (vers. 478- vers. 573), général et officier byzantin de l’empereur Justinien, qui, sur les champs de bataille, attendait de Marie qu’elle le guide, qu’’elle lui révèle le moment et l’heure de l’attaque (53), ; référons-nous aussi à l’empereur Héraclite (ca. 575-641) qui portait son image sur sa bannière (54). Dès 438, un portrait de la Vierge, attribué à Saint Luc, fut envoyé de Jérusalem à Pulchérie, et ce portrait en vint par la suite à être considéré comme une sorte de palladium et accompagna les empereurs byzantins au combat, jusqu’à la capture de Constantinople par les Turcs en 1453 (55). En Occident, les chevaliers teutoniques (Deutscher Ritterorden) choisirent la Vierge comme patronne (56).
Pope, dans son commentaire du Cantique des Cantiques, a signalé que le rôle de déesse de la guerre de la Vierge Marie et l’utilisation de son image comme palladium et étendard militaire « résultèrent dès le début de l’identification avec la déesse Athéna-Victoria. L’empereur Constantin vénérait Athéna et Apollon, qui lui apparurent à Autun avant la bataille du pont Milvius. Le labarum de Constantin, sous le signe duquel le christianisme devint une religion de conquête, était terminé, dans sa partie inférieure, par un sautoir, ou ceinture pectorale, qui était également porté par les guerriers et par la déesse de la guerre. Celle-ci continue à ce jour à être le symbole de la Reine des batailles sur les drapeaux et les uniformes militaires. » (57)
On considérait que Marie, comme la Matronite, avait remplacé Dieu dans la fonction régalienne de gouvernement et de contrôle, à tel point que sa souveraineté éclipsa en fait celle de Dieu. Elle fut perçue comme l’impératrice de l’univers, la souveraine du monde, la maîtresse qui commande et la reine des cieux et de la terre (58). Jean de Damas (vers. 750) l’appela la dame souveraine, à laquelle l’entière création avait été assujettie par son fils, pour qu’elle puisse la préserver (59). Saint Pierre Damien (1007-72), cardinal Italien et docteur de l’Eglise, l’appelle deificata, « celle qui a été déifiée », et, deux siècles plus tard, la mystique allemande Mathilde de Magdebourg (vers. 1210- vers. 1258) va jusqu’à l’appeler « déesse » (60).
Le parallèle entre Marie et la Matronite s’étend aussi à d’autres aspects. Comme la Matronite, Marie était aussi considérée comme l’épouse de Dieu ; comme elle, elle en vint à être vue comme la mère des hommes dans un sens général, mystique ; et comme elle, elle joua le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, elle fut regardée, sinon comme le seul moyen, du moins comme le meilleur et le plus facile, de parvenir à Dieu.. L’ancienne déesse païenne à laquelle les Israélites sacrifiaient des gâteaux (61) réapparut parmi les chrétiens sous la forme de Marie, que les Collyridiens, secte de femmes zélées du Ve siècle, vénéraient, en lui offrant certains jours des gâteaux (62)  et, chez les Juifs, sous celle de la Shekhina-Matronite, dont la similitude avec Asherah fut reconnue par Moses Cordovero au XVIe siècle à Safed. (63)

VIII) La signification de la Matronite

Nous avons examiné quelques-uns des caractères des quatre aspects de la Matronite – sa chasteté, sa promiscuité, sa maternité et sa bellicosité (ou cruauté) – qui sont les composantes les plus importantes de sa personnalité. Le fait que ce sont précisément les quatre mêmes aspects qui caractérisent également les anciennes déesses de l’amour proche-orientales et que l’on peut trouver un écho de celles-ci dans la Vierge Marie fait réfléchir. D’où vient, nous sentons-nous obligé de nous demander, la persistance de cette figure paradoxale de la déesse dans des religions officiellement et ouvertement monothéistes ? Pour essayer de répondre à cette question, deux alternatives s’offrent immédiatement.  Ou il y a eu diffusion, ou il y a eu invention indépendante. La possibilité d’une diffusion existe évidemment : le prototype fut l’Inanna sumérienne, dont les caractères peuvent être clairement reconnus dans l’Ishtar babylonienne, l’Anath cananéenne et l’Anahita perse. Il se peut que le monothéisme hébreu ait été incapable d’exorciser la déesse tenace et il n’est pas du tout impossible que, même si elle sommeilla pendant plusieurs siècles, elle se soit réveillée et ait réclamé certains de ses anciens droits dans la figure de la Marie du christianisme et dans celle de la Shekhina-Matronite du judaïsme talmudique et kabbalistique. En effet, pas du tout impossible. Mais comment peut-on le prouver, sans mener des recherches extrêmement poussées ? Et si un lien était avéré, serions-nous plus avancés ? Il resterait encore à savoir exactement pourquoi, de toutes les déesses des riches panthéons du Proche-Orient antique, c’est celle-là qui trouva un second souffle aussi formidable .(64) Pour répondre à cette question,, nous devons passer du domaine de la mythologie comparée à celui de la psychologie, où la question ne se pose plus de savoir si cette figure a été diffusée ou inventée indépendamment. Que la Matronite (et Marie) trouve ou non son origine dans Inanna, son avènement dans des environnement religieux nouveaux et radicalement différents de ce qu’ils avaient été montre qu’elle répondit à un besoin psychologique de la juiverie ashkénaze ou séfarade médiévale, comme elle l’avait fait à Sumer au IIIe millénaire av. J.-C. Comment ce besoin psychologique peut-il se manifester ?
Pour essayer de répondre à cette question, nous devons, nécessairement, nous concentrer sur, la figure de la déesse kabbalistique médiévale dont traite ce chapitre, la Matronite-Shekhina. Si nous voulons nous rendre compte de ce que la Matronite-Shekhina signifiait  psychologiquement, nous devons envisager dans leur ensemble les quatre caractères principaux que nous avons examinés de ce personnage mythique. Ils montrent que la Matronite-Shekhina est la projection mythologiquement objectivée de la femme absolue, la femme qui prend toutes les formes, tous les aspects et toutes les apparences de la femme dont a besoin l’homme, non seulement pour sa survie biologique, mais également pour son existence  psychologique. Le caractère de son besoin, qui l’accompagne de la naissance à la mort, du berceau à la tombe, change au cours des années qui lui sont données de vivre. A peine est-il né d’elle, qu’il veut qu’elle le serre contre son opulente poitrine maternelle et qu’elle l’allaite. En grandissant, il a besoin de sa protection et de ses conseils. Dès qu’il prend conscience que la femme est un sexe opposé, elle doit lui apparaître affectivement comme une vierge pure. Quand il doit lutter contre des ennemis ou qu’il est éprouvé par l’adversité, il compte, concrètement ou imaginairement, sur elle pour combattre les forces du mal qui s’opposent à lui. Quand il est accablé par la frustration ou découragé par l’échec, il se la représente comme une femme furieuse capable de faire pour lui ce dont lui-même est incapable, se jetant sans peur dans la mêlée et menant ses batailles. Dans la routine de la sexualité maritale réglementée, elle donne une signification métaphysique, même cosmique, à l’acte. Quand la vie à la maison devient monotone et triviale, elle est là, avec les mille visages peints de son charme et la promesse continuelle de sa présence. Et quand la vie finit par le quitter, c’est l’espoir de son dernier baiser qui lui fait oublier l’amertume de la mort et voir au contraire la mort comme le début d’une vie nouvelle dans un Au-delà bienheureux.
La Matronite est ainsi la projection de tout ce qu’une femme peut être en tant que protectrice pour l’homme. Elle symbolise dans ses multiples aspects la grande affirmation de la vie, les satisfactions élémentaires que l’on tire de l’existence, le réconfort que l’on trouve dans la mère, la nourrice, l’amante, la fiancée, la femme, la séductrice impudique, la protectrice guerrière et celle qui ouvre des portes de l’Au-delà.
Le fait que l’image ne manque pas de contradictions trahit plus ou moins l’ambivalence de la relation de l’homme aux femmes (65). La Matronite, à l’instar de l’ancienne grande déesse de l’amour, est à la fois virginale et impudique. Virginale, parce que l’homme doit idéaliser la femme : il veut que sa femme soit vierge, qu’elle l’ait attendu pendant d’innombrables éons et qu’elle reste vierge et chaste alors même qu’elle cède à son étreinte et à la sienne seule. Impudique, parce qu’il imagine en même temps la femme, dont le corps constitue pour lui une promesse de volupté, comme l’incarnation de la désirabilité, comme celle qui, aimée des hommes et des dieux, ne fait pas que lui céder, mais l’excite, l’entraîne dans les mystères labyrinthiques de l’amour. Et, paradoxalement, mais, en raison de sa nature profonde, d’une manière inévitable, il imagine sa fiancée vierge et son épouse impudique comme une seule et même personne et projette les deux personnages contradictoires en une seule et même déesse. Le troisième caractère idéalisant de la déesse est celui de mère. Il exprime, sinon nécessairement des inclinaisons œdipiennes, au moins le désir de retrouver dans l’étreinte de la bien-aimée un peu de la sécurité heureuse de l’enfant cajolé dans les bras de sa mère.
Et comme si cela ne suffisait pas, l’amalgame mère-impudique-vierge apparaît lui-même comme n’étant qu’un des deux aspects généraux qui sont unis dans la déesse : l’aspect aimant, opposé à un autre aspect, cruel et effrayant, celui de la déesse guerrière sans pitié qui verse le sang, détruit la vie et aime le faire comme elle fait l’amour. Et ce qui est également paradoxal est que l’homme se sent attiré par la figure courroucée de cette déesse de la bataille et du sang autant que par la vierge-impudique qui lui fait signe d’approcher d’un sourire chaste et averti, ou que par la mère qui lui présente sa poitrine opulente et nourricière.
La déesse tient donc quatre discours à l’homme : tiens toi à l’écart car je suis une Vierge ; aime-moi parce que je suis à la disposition de tous ; viens te blottir contre mon sein maternel ; et meurs en moi parce que j’ai soif de ton sang. Quel que soit celui de ces aspects qui a momentanément le dessus, la psyché masculine y est profondément sensible. Les voix de la déesse pénètrent en l’homme et l’émeuvent ; elles obligent  l’homme à lui rendre hommage et incitent l’homme à se perdre en elle, que ce soit dans l’amour ou dans la mort.

Raphael Patai, The Hebrew Goddess, chapitre VI : La Matronite – La Déesse de la Kabbale, 1990, traduit de l’américain par J. B.

(*) En ce qui concerne la centralité de la Déesse dans la franc-maçonnerie, l’ésotérisme musulman et l’ésotérisme chrétien, voir respectivement William Bond, Freemasonry And The Hidden Goddesshttp://masongoddess.blogspot.fr/ ; Laurence Galian, The Centrality Of The Divine Feminine In Sufismhttp://home.earthlink.net/~drmljg/id8.html ; Timothy Freke, Peter Gandy, Jesus and the Lost Goddess: The Secret Teachings of the Original Christians, https://books.google.fr/books?id=swM_6ufZ2P4C.

(1) James B. Pritchard (éd.), ANET, éd. non précisée, p. 41, 44, 54, 55, 56, 57, 159, 178, 309  ; Samuel Noah Kramer, The Sumerians, University. of Chicago Press, 1963, p. 122, 140-1, 153, 161-2, 197, 205-6, 262.
(2a) Stephen H. Langdon, Semitic (The Mythology of All Races, vol. V), Boston, 1931, p. 25-8, 94, 97 ; id., Babylonian Liturgies, Paris, 1913, p. 43, 95 ; James B. Pritchard (éd.), op. cit., p. 83, 84, 94, 108, 111, 113, 118, 119, 123, 205, 250, 294, 298, 299, 383, 427, 449, 451.
(2b) Nous traduisons ce passage d’après Charles de Harlez, Avesta : livre sacré du Zoroastrisme : Traduit du texte zend, accompagné de notes explicatives et, Maisonneuve, 1881 (N.d.T.)
(3) Cf. Emil G.H Kraeling, Rand McNally Bible Atlas, New York, 1956, p. 305 et cartes iii et xi ; Hérodote I. 131 ; Eduard Meyer, « Anaitis », In W.H. Roscher, Ausführliches Lexikon der griechischen und römischen Mythologie, B. G. Teubner, 1897 ; Strabon XI. 532c ; Franz Cumont, « Anahita ». In James Hastings, Encyclopædia of Religion and Ethics, vol. 1, T. & T. Clark, 1910 ; Geo Widengren, « Stand und Aufgabe der iranischen Religionsgeschichte ». In Numen I, 1954), p. 72 et idem, « Stand und Aufgabe der iranischen Religionsgeschichte ».In Numen 2, 1955a, p. 92, 122-23. Qu’Anahita était considérée comme la fille d’Ormuzd est mentionné par l’historien arménien du Ive siècle ap. J.-C. Agathengelus, cf. Friedrich Heinrich Hugo Windischmann, Die persische Anahita oder Anaitis, Abhandlungen der Philosophisch-Philologischen Classe der Königlich Bayerischen Akademie der Wissenschaften, Munich, vol. 8, 1858, p. 85-128 (Certains – voir, par exemple, Ruth Rusca, Feminine Mysteries in the Bible, Bear & Company, 2008, ont récemment affirmé, sans la moindre preuve, que le terme de « vierge » ne signifie pas ici « qui n’a jamais eu de rapports sexuels », mais « non mariée ». Non seulement cette affirmation est donc gratuite, mais elle est formellement contredite par le fait que toute prêtresse d’Ishtar, qui, comme la déesse elle-même, était considérée à la fois comme vierge (nu-gig) et impudique, pouvaient se marier (voir Stephen Langdon, Tammuz and Ishtar: A Monograph Upon Babylonian Religion and Theology, Containing Extensive Extracts from the Tammuz Liturgies and All of the Arbela Oracles, Clarendon Press, 1914 -p. 81 [N.d.E.])
(4) Nombres 19:2.
(5) Zohar iii. 180b, Raaya Mehemna.
(6) Zohar iii. 89b-90a, Raaya Mehemna.
(7) Zohar iii. 267a, Raaya Mehemna.
(8) Zohar iii. 189a.
(9) Cyrus H. Gordon, « Canaanite mythology ». In Samuel Noah Kramer (éd.), Mythologies of the Ancient World, 1961, p. 204.
(10) Zohar i. 21b-22a.
(11) Zohar i. 21b-22a.
(12) B. Sota 13b ; Sifré Deutéronome, 355.
(13) Zohar i. 49a, iii. 74b.
(14) Zohar i. 30b-31a.
(15) Tiqqune haZohar, Tiqqun 34, p. 77; cité d’après Isaiah Tishby, Mishnat haZohar, vol. 2, 1949–61, p 623.
(16) Zohar Hadash, Midrash ha-Néélam, Varsovie, 1870., p. 183.
(17) Ibid.
(18) Zohar iii. 296a.
(19) Zohar ii. 89a-b.
(20) Zohar i. 12b.
(21) Zohar ii. 219b ; 1. 64a.
(22) Lévitique 16:8-10.
(23) Zohar iii 79a ; 1. 64a.
(24) C’est-à-dire, le signe de l’Alliance, la circoncision. Dans ce cas, le phallus divin, comme dans le passage du Zohar (I:12b) qui vient d’être cité.
(25) C’est-à-dire sa semence, qui a été appelée plus haut « rivière ».
(26) Dans la lettre he (ה), la « branche » gauche n’est pas attachée à la partie horizontale supérieure, la « barre », qui représente le corps ; tandis que, dans le het (ח), elle y est attachée. Notons qu’ici l’imagerie a changé : la « branche » est devenue le fils de la Matronite.
(27) Ci-dessous (p. 150), nous rencontrerons à nouveau le Métatron, chef de tous les anges, représenté en tant que fils de la Matronite qui sort d’entre ses jambes.
(28) Extraits des folios 38b-40a du manuscrit Sefer Tashaq par R. Yosef, une photocopie qui a été gracieusement mise à ma disposition par le prof. Jeremy Zwelling de l’université de Wesleyan, Middletown, Connecticut, qui prépare une édition critique du livre, basée sur plusieurs manuscrits existants. Ma traduction a été faite d’après l’original en hébreu.
(29) Zohar iii. 42a-b.
(30) Zohar i. 210a-b.
(31) Zohar iii. 17a-b, 74b.
(32) Zohar iii. 69a.
(33) Ibid.
(34) Zohar i. 84b.
(35) Zohar i. 49b-50a, 66b ; Moses Cordovero (1522-1570), Pardes Rimonim, entrée 16, section 6.
(36) Jacob ben Hayyim Tzema, Sefer Nagid u-Meẓawweh, Amsterdam, 1712, p. 5b-6a.
(37) Voir ci-dessus, chapitre V, « The Kabbalistic Tetrad ».
(38) Zohar i. 84b, iii. 17a-b, 186b.
(39) Exode 15:3 ; Ésaïe 51:9 ; Psaume 89:11 ; Isaïe 63:1-6.
(40) Baba Batra 17a ; B. Sota 13b ; Sifre Deutéronome. 355 ; cf. Deutéronome Rabba, 11:10-fin ; Cantique Rabba 1 et 3.
(41) Zohar ii. 29a.
(42) Zohar ii. 50b.
(43) Zohar ii. 51a-b.
(44) Sefer Hekhalot, inclus dans Jellinek, Bet haMidrash, 5:183-84 (voir, pour la traduction française, Moshé Idel et ‎Charles Mopsik, Le livre hébreu d’Hénoch, ou Livre des Palais, Verdier, 1989, p 133 [N.d.T.])
(45) Zohar iii. 75a-b.
(46) Une allusion à la « Behemoth sur les Mille Montagnes » a été décelée par les auteurs du Midrash dans Psaume 50:10, où Dieu dit : « Car chaque bête de la forêt est Mienne, et le bétail (en hébreu : Behemoth) sur mille montagnes. » Cf. Midrash Konen 25 ; Pesiqta Rabbati 80b-81a ; Leviticus Rabba 13.3 ; 22.10 ; Numeri Rabba 21.18 ; Pirqe diRabbi Eliezer, ch. 11 ; voir également Robert Graves et Raphael Patai, The Hebrew Myths, 6. n, o, et p.
(47) Les passages principaux sont Zohar I. 223a-b et III. 60. Proverbes 5:5 est cité dans Zohar I. 35b, 221b, et II. 48b. Cf. l’excellente analyse de ces passages de G. Scholem dans son Von der mystischen Gestalt der Gottheit, Zürich : Rhein-Verlag, 1962, p. 186.
(48) Cf. Raphael Patai, The Jewish Mind, Charles Scribner’s Sons, New York, 1977, p. 134-50, et en particulier p. 144, qui cite G. Scholem, On the Kabbalah and Its Symbolism, Schocken, New York, 1965, p. 107.
(49) Marvin H. Pope, Song of Songs : A New Translation with Introduction and Commentary, ,Doubleday, Garden City, N.Y, 1977, p. 167.
(50) Ibid., p. 317-8 ; cf. aussi p. 191-2.
(51) Raphael Patai, op. cit., p. 147-8.
(52) Cf. Jaroslav Jan Pelikan, « Mary ». In Encyclopaedia Britannica, 11e éd. (nous traduisons le passage d’après Vincent Davin, Saint Grégoire VII, Casterman, 1861, p. 26)
(53) Cf. Evagrius, Ecclesiastical History, iv. 24.
(54) Jaroslav Jan Pelikan, op. cit.
(55) J. B. Mayor, « Mary ». In James Hastings, John A. Selbie,  John Chisholm Lambert, et Shailer Mathews,,(éds.), Dictionary of the Bible, C. Scribner’s Sons, New York, 1909, p. 292.
(56) « Maria’. In Johann Jakob Herzog (éd.), Real-Encyclopädie für protestantische Theologie und Kirche, vol. 12, p. 319.
(57) Marvin H. Pope, op. cit., p. 170-71.
(58) James Hastings, John A. Selbie,  John Chisholm Lambert, et Shailer Mathews,,(éds.), op. cit., p. 290, 292 ; Johann Jakob Herzog (éd.), op. cit., p. 316-7.
(59) Encyclopaedia Britannica., ibid. ; Johann Jakob Herzog (éd.), op. cit., p. 316.
(60) Johann Jakob Herzog (éd.), ibid. ; « Marienverehrung ». In Die Religion in Geschichte und Gegenwart, 3e éd., vol. 4, Tübingen, 1960, p. 764,
(61) Cf. ci-dessus, p. 63-4.
(62) Johann Jakob Herzog (éd.), op. cit., p. 315.
(63) Moses Cordovero, Pardes Rimmonim, Sha’ar ‘Erkhe haKinuyim, Koretz, 1780, ch. 3, p. 120c (un des aspects de la « Vierge » Marie que l’auteur ne mentionne pas ici est l’impudicité. Dans le protévangile, c’est-à-dire l’Évangile supposé avoir servi de source aux trois Évangiles synoptiques, Marie est appelée kadesha (arabe : qadisha ; le terme est employé dans le Coran pour désigner la riche épouse de Mohammed, dont l’argent permit de financer l’entreprise du prophète de l’islam), terme désignant précisément les prostituées sacrées en Palestine, à Canaan et à Babylone [N.d.E.]).
(64) L’auteur complique inutilement la question faute de tirer toutes les conséquences du fait, qu’il ne pouvait ignorer, que la plupart des déesses des panthéons proche’orientaux n’étaient que des variantes, pour ainsi dire kaléidoscopiques, de la figure de la déesse-mère.
(65) Disons, plus exactement, de « l’ambivalence de la relation de l’homme féminin aux femmes ». En effet, le type d’homme en question est celui dont le « principe ne se suffit pas à lui-même. Sur le plan matériel, il n’a de valeur qu’en tant qu’instrument de la génération ; ou il se soumet au lien de la femme, ou il est obscurci par la luminosité démétrienne de la mère. Sur le plan spirituel, ce n’est qu’à travers une extase dionysiaque favorisée par des éléments sensualistes et féminins qu’il peut se faire une idée de ce qui est éternel et immuable, qu’il peut pressentir l’immortalité — une immortalité qui n’a cependant rien à voir avec l’immortalité céleste des Olympiens et des Héros (voir Julius Evola, Le Madri e la Virilità Olimpica: Storia segreta dell’antico mondo mediterraneo, éd. Électronique, Mediterranee, 2013), puisqu’elle consiste en la qualité de ce qui se perpétue indéfiniment par la seule génération, à travers une succession ininterrompue d’organismes semblables. La femme, ici, est perçue comme une manifestation de ce qu’Aristote appelait ὕλη, de la « materia prima », deux expressions que R. Guénon a cherché à rendre par celle de « substance universelle », en précisant justement d’une part qu’elle « ne se situe pas seulement au-dessous de notre monde (substantia, de sub stare, est littéralement « ce qui se tient dessous », ce que rendent aussi les idées de « support » et de « substratum »), mais au-dessous de l’ensemble de tous les mondes ou de tous les états qui sont compris dans la manifestation universelle » et d’autre part – ces quatre lignes remettent à sa juste place et règle son compte à ce que l’on entend généralement par « science » – que « par là même qu’elle n’est que potentialité absolument « indistinguée » et indifférenciée, (elle) est le seul principe qui puisse être dit proprement « inintelligible », non pas parce que nous sommes incapables de la connaître, mais parce qu’il n’y a effectivement rien à connaître en elle… » (la remarque est parfaitement transposable sur le plan psychologique, s’agissant de la femme et, en général, des êtres féminins). Le « mystère maternel de la génération physique » se trouve au fondement des systèmes religieux propres aux sociétés de type matriarcal. Dans la gynécocratie, qui est la traduction du matriarcat sur le plan politique, « l’individu n’existe pas en-lui-même ; il est transitoire, éphémère et seule est éternelle la matrice cosmique universelle, où il se dissoudra de nouveau, mais d’où il renaîtra éternellement, de la même façon qu’un arbre qui a perdu ses feuilles refleurit » (Julius Evola, Metafisica del sesso, 4e éd., Mediterranee, Rome, 2006, p. 75). Les sociétés de type matriarcales auxquelles l’auteur italien rapporte de telles conceptions religieuses dans ce passage de Métaphysique du sexe » appartiennent à la civilisation pélasgienne pré-hellénique, mais ces conceptions, comme il le souligne ailleurs, sont également celles des sociétés sémitiques proche- et moyen-orientales de l’Antiquité, où, si, à quelques rares exceptions, la femme n’eut jamais un rôle égal à celui de l’homme dans l’État, il n’en demeure pas moins que, outre que la femme y le « chef de famille » (voir – vraiment – Alexis Giraud-Teulon, La mère chez certains peuples de l’antiquité, E. Thorin, 1867), même ceux qui mettent universitairement le terme de « matriarcat » entre guillemets sont forcés de constater que « la « royauté » féminine » occupa « sans contestation possible » la place d’honneur « dans l’imaginaire religieux du Proche-Orient ancien », à partir du néolithique (Jacques Cauvin, « La question du ‘matriarcat préhistorique’ et le rôle de la femme dans la préhistoire », Travaux de la Maison de l’Orient, 1985, vol. 10 , n°1, p. 7-18)
L’ambivalence des sentiments de l’homme féminin à l’égard de la femme est en définitive celle-là même de l’attitude de l’homme sémite à l’égard de la femme. Cependant, il n’est pas dit que deux vocations opposées, en l’occurrence l’impudicité et la maternité, puissent exister simultanément chez un certain type féminin.

Publicités
Cet article, publié dans études asiatiques, gynécocratie, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s