La peste et la syphilis au berceau de la modernité

Avant-propos du traducteur

Selon René Guénon, « [l]a Renaissance marque un recul évident par rapport au Moyen Âge, c’est une période où on assista à la « mort de beaucoup de choses », un changement extrêmement dommageable de l’ordre traditionnel. C’est également un temps de véritable mutation d’une société qui, dorénavant, travaillera exclusivement à l’accroissement quantitatif des profits par la libéralisation des échanges, à l’éradication du lien sacré qui rattachait toutes les activités à une perspective transcendante et religieuse. On peut dire que la Renaissance est la source de notre monde moderne actuel, c’est elle qui en a donné les grandes lignes et en a fourni, hélas, les principales orientations avec sa célébration d’un prétendu « humanisme », qui se traduisit par la réduction de toutes choses à un ordre étroitement humain. En refusant toute référence à un ordre supérieur, la Renaissance en réalité invita les hommes à se « détourner du Ciel sous prétexte de conquérir la Terre ». » (*)
Cette description, juste dans son ensemble, doit néanmoins être nuancée et affinée :
– La « Renaissance » est une période historique que personne n’est capable de borner et définir clairement et précisément. Il en est ainsi tout simplement car, en Histoire, toutes les périodes sont des périodes de transition et que celles séparant préhistoire, (protohistoire,) antiquité, moyen âge, époque moderne et époque contemporaine ne sont pas, contrairement à ce qui est généralement soutenu, des ruptures nettes et bien définies. Cette compartimentation chronologique de l’Histoire en tranches répond à une nécessité pédagogique qui peut d’ailleurs être vue comme une conséquence de l’instruction publique. Celle-ci, arbitraire, tend à donner une coloration uniforme particulière à chacune de ces périodes, alors qu’il n’en est rien. Ainsi, la « Renaissance » se situe dans la continuité du « Moyen Âge », de même pour le « Moyen Âge » par rapport à l’Antiquité.
De surcroît, Cette division temporelle en préhistoire, (protohistoire,) antiquité, moyen âge, époque moderne et époque contemporaine découle directement de l’entendement linéaire du temps et du mythe du progrès du libéralisme et du marxisme, qui trouvent à leur tour leurs racines dans les abrahamismes. Les deux dernières dénominations (époque moderne et époque contemporaine) sont certainement les plus absurdes. Comment les historiens, dans plusieurs siècles – s’il en reste – seront-ils censés désigner les futures époques ? Epoque post-moderne (désignation déjà assignée par certains à la période qui va de la fin de la seconde guerre mondiale à nos jours, et dont le fameux holocauste, qui est devenu un véritable culte, plus précisément un ersatz de judéo-christianisme, constituerait le point de départ), post-post-moderne, post-post-post-moderne ? Peut-être qu’ère virtuelle serait tout simplement plus approprié. Aussi, la virtualisation de tout se poursuivant, sans doute les futurs livres d’Histoire seront-ils rédigés par des « intelligences artificielles »…
– L’accrétion progressive d’influences et d’éléments non et anti-aryens (inventions, créations, idées, croyances, religions, sciences, pratiques, etc.) en Europe, et ce depuis l’Antiquité, a été une condition nécessaire à cette maturation des fruits vénéneux de la Renaissance. Que donc, le phénomène décrit avait déjà débuté au « Moyen-Âge » et pendant l’Antiquité, pour n’en venir à être pleinement actualisé que pendant la « Renaissance », cette époque d’aphroditisme et de démesure titanique, opposée à l’austérité et au sens aryen de la « mesure ».
Cette étude se propose d’exposer une des causes de cette pleine actualisation.

Introduction

Pour véritablement comprendre l’Histoire, il faut accorder une attention particulière à ce que Julius Evola et d’autres appelèrent la troisième dimension de l’Histoire, c’est-à-dire considérer que les actions et les évènements peuvent avoir des causes et conséquences cachées, invisibles à l’observateur inattentif et à l’« historien de parti », dont l’historiographie est souvent basée naïvement sur des éléments secondaires et incertains. Les questions qui seront étudiées dans cet essai sont les suivantes. Des facteurs pathologiques auraient-ils pu jouer un plus grand rôle dans les derniers siècles qu’il est communément admis ? Il a été prouvé que de nombreux rois et dirigeants européens souffrirent de maladies mentales et d’affections physiques, qui influèrent évidemment sur leurs actions dans une mesure plus ou moins grande (1). La même chose a-t-elle pu arriver à une grande partie des peuples européens et modifier le cours de l’Histoire à une large échelle ? Plus généralement, d’un point de vue traditionnel, comment les maladies les plus mortelles ont-elles eu un impact sur l’histoire européenne ? Les deux maladies majeures qui seront examinées sont la peste et la syphilis. La dernière sera étudiée plus en détail car nous pensons que la syphilis a, pour ainsi dire, disparu de l’écran radar de tous les historiens ; et nous pensons que la syphilis, dans un cycle caractérisé par l’importance du sexe et de la femme, a joué un rôle majeur et insoupçonné. La première a déjà été examinée par quelques écrivains ; nous reprendrons leurs analyses,que nous prolongerons par quelques nouveaux arguments.

La peste

Comme nous l’avons dit, la première maladie qui sera examinée est la peste noire, qui se propagea en Europe au quatorzième siècle. Elle vint d’Asie et il semble que ce soient les marchands qui l’amenèrent en Europe et non les rats, comme le prétendent aujourd’hui les historiens. C’est l’absence de frontières et le commerce international qui en permirent la propagation. Il est aisé de remarquer la similarité entre cette situation et la politique d’ouverture des frontières et le « commerce libre » actuels, puisque l’Europe est envahie par les déchets nocifs des pays du Tiers-Monde ; non seulement par des jouets toxiques, mais également par des composants industriels clés défectueux, qui se retrouvent dans des installations industrielles sensibles.
Revenons à la peste noire. Elle fit des dizaines de millions de victime en quelques années. De nombreux villages furent en quelque sorte rayés de la carte. Les effets dysgéniques furent évidents. Des centaines de milliers d’anciennes lignées familiales disparurent. Et il y a des raisons de penser que cette épidémie est la cause première de deux phénomènes qui se produisirent à l’époque en Europe : la grande accélération de la « dénordification » raciale et l’émergence des éléments brachycéphales, phénomènes que Lapouge (2) mit en évidence, sans cependant être capable de les expliquer. Ils furent d’autant plus catastrophiques qu’une grande partie de la meilleure souche raciale de l’Europe avait déjà été décimée pendant les « croisades », en se battant vainement dans les sables du désert. L’historien français Fernand Braudel a estimé à quatre ou cinq millions le nombre d’Européens tués lors des croisades. Peu après que la peste eut disparu, les survivants, hommes et femmes, peut-être encouragés par l’Église, sentirent qu’ils devaient repeupler la terre et les unions furent plus anarchiques que par le passé ; les jumeaux et triplés étaient courants (3).
Toutefois, ce ne furent pas les seules conséquences de la peste noire, puisqu’il semble qu’elle scella la mort de la civilisation médiévale et marqua le début d’un nouveau cycle, dont la nature fut clairement plus capitaliste et bourgeoise. Voici quelques points qui tendent à l’indiquer.
Du fait de la grande dépopulation, le servage tomba graduellement en désuétude et l’aristocratie perdit son pouvoir économique et, par conséquent, une certaine forme de compétition entre aristocrates et paysans débuta. Les aristocrates commencèrent à rechercher des emplois rémunérés dans les villes, tandis que certains paysans purent s’enrichir grâce à la baisse du prix de la terre et au commerce international, qui leur permettait de vendre leurs excédents alimentaires à l’étranger. En outre, une grande partie des survivants devinrent riches par héritage et tombèrent dans un mode de vie hédoniste. Cependant, même si beaucoup devinrent plus riches, les conditions de vie générales s’étaient empirées, ce qui renforça les effets dysgéniques. En dehors de ces changements socio-économiques, la santé mentale générale de la population fut durablement affectée et la superstition s’accrut. Par exemple, à cause de la peste, plus de 800 000 personnes en Allemagne et dans le nord de la France rejoignirent les flagellants.
De plus, la peste eut une influence sur la littérature et contribua à sa falsification.  Par exemple, les concepts de Walhalla et de Ragnarök pourraient avoir des origines chrétiennes pour les raisons suivantes. Il semble que l’Islande (ainsi que la Norvège) fut précisément la contrée qui fut la plus durement touchée par la peste, puisque presque toute sa population fut décimée (4). La question est de savoir si cet évènement « apocalyptique » put avoir une influence sur les écrits nordiques tels que l’Edda, dont, toutefois, la chronologie officielle présume qu’il fut écrit au treizième siècle. S’il est réellement du treizième siècle, aurait-il pu être altéré pour s’adapter au nouvel l’état d’esprit général qui naquit de ces catastrophes ? Sur un sujet connexe, la peste noire facilita certainement aux évangélistes chrétiens la conversion de la Scandinavie. Finalement, il convient de mentionner que plusieurs « récentistes » ont cherché à réinterpréter la peste noire dans le cadre de leur propre scénario particulier.

La syphilis

La deuxième maladie que nous souhaitons examiner est la syphilis, dont les origines incertaines ont généré une controverse passionnée pendant des siècles. On peut en trouver un résumé sur internet (5). Il faut noter que, d’après ce que nous en savons, l’histoire de la syphilis est plus complexe et nuancée que celle dont nous ferons ici le résumé. Toutefois, nous nous éloignerons du sujet, si nous l’examinions en détail. Nous dirons simplement que la « théorie colombienne » nous semble très plausible et que l’épidémie de syphilis qui ravagea l’Europe pourrait avoir été causée par le fait que l’équipage et les soldats de Colomb eurent des relations sexuelles avec les « natifs américains ». Si tel est le cas, grâce à Colomb, la syphilis fut la première importation américaine en Europe.
Le but de cette étude n’est pas d’examiner les effets dysgéniques évidents et les conséquences sociales négatives de la syphilis, mais plutôt d’étudier les conséquences mentales plus ou moins cachées de la maladie et la manière dont elles contribuèrent au déclenchement de la « Renaissance », comme cette époque en vint à être appelée au « syphilitique » dix-neuvième siècle (6).

L’épidémie de 1494

Avant d’aborder ce sujet, il est nécessaire d’exposer les faits et de décrire l’épidémie de syphilis de 1494. La recherche historique indique que, au début, c’est-à-dire peu après 1494, la syphilis était fréquemment mortelle et extrêmement contagieuse. L’historien Sabellicus estima en 1502 que le vingtième des Européens avait la syphilis ; toutefois, Albrecht Dürer écrivit : « Que Dieu me préserve de la maladie française. Rien ne m’effraie autant qu’elle  […] Presque tous les hommes l’ont et elle en dévore tellement qu’ils en meurent. » Érasme, lui-même atteint de la syphilis à un stade avancé et de qui les docteurs avaient peur de s’approcher par peur de contracter la maladie, écrivit que c’était « la maladie qui tuait le plus de gens » ; et Léo Africanus estimait que les neuf dixièmes des Nord-Africains étaient infectés. En ce qui concerne les Européens, étant donné leurs habitudes sexuelles, cela n’est pas surprenant, comme en témoigne finement le livre de Guy Breton « Histoire d’amour de l’histoire de France ». Il convient de souligner qu’il est évidemment très difficile d’arriver à une estimation précise du nombre de personnes qui furent affectés.
La maladie évolua beaucoup au cours du temps. Elle causa des millions de morts durant les seules premières années de l’épidémie qui s’était déclarée en 1494 et devint moins mortelle au fur et à mesure que les décennies passèrent, bien que cela ne signifie pas que la contagion cessa. Maladie contagieuse et héréditaire, la syphilis ne fut presque jamais soignée efficacement et systématiquement avant les années 1940, quand on découvrit que la pénicilline pouvait la traiter. La forme de traitement la plus utilisée pendant la « Renaissance » était le mercure ; il était rarement efficace et aggravait souvent l’état du patient ; et s’il était, dans certain cas, capable de soigner les syphilis secondaires, il était inefficace contre ce que les scientifiques modernes appellent la neurosyphilis. Ce sont les raisons pour lesquelles il est raisonnable de supposer que la syphilis persista fréquemment sous des formes cachées : « Dans la plupart des cas, après la disparition du chancre et des éruptions cutanées caractéristiques des premiers stades, la maladie ne se traduisait par ces lésions que lors de la rechute, qui intervenait au bout de quelques années. Sinon, elle était invisible et par conséquent secrète ; et bien que la victime était souvent épouvantablement malade une bonne partie du temps et se plaignait d’avoir la sensation d’être empoisonnée, les maux et douleurs étaient rarement attribués à la syphilis. » (7) Ce fut seulement au dix-neuvième siècle que la syphilis fut reconnue comme étant capable de provoquer n’importe quelle maladie ; comme telle, elle fut surnommée « la Grande Imitatrice ». Si la syphilis n’était souvent pas détectée comme la cause première de graves souffrances physiques, il est légitime de penser que ses conséquences sur la santé mentale étaient encore moins détectées. Elles pouvaient être d’autant plus invisibles qu’elles n’entraînaient pas forcément la démence aiguë ; la syphilis n’altère pas la clarté de l’esprit, au moins jusqu’aux derniers stades de la maladie. Il est maintenant temps de décrire ce qui a été appelé neurosyphilis, qui est au cœur de la seconde partie de cette étude.

La neurosyphilis en tant que maladie mentale

La neurosyphilis est le dernier stade d’une syphilis non traitée. Il est probable qu’elle survienne quelques années après l’infection initiale dans le cas où les premiers stades n’ont pas été fatales au sujet. Les symptômes sont divers : « Les signes prodromiques ou avant-coureurs, apparaissant souvent sur une décennie au moins, peuvent être apparents pour la famille et les amis, qui sont souvent choqués et perturbés par l’alternance qu’ils observent de longues phases d’extrême clarté mentale et de comportement normal et de périodes au cours desquelles le sujet se livre à des actes bizarres, impudiques, même criminels et perd ses valeurs éthiques. William Osler a décrit « un changement de caractère […] qui peut étonner les amis et les parents » et a conseillé de d’être attentif aux « indications importantes de perversions morales qui se manifestent par des atteintes à la pudeur ». Au stade terminal, lorsque la parésie est proche, les changements d’humeur deviennent plus extrêmes : l’euphorie, une excitation soudaine et violente, les flambées d’énergie créative, les réflexions grandioses alternent avec une dépression profonde, souvent suicidaire. Folie des grandeurs, paranoïa, exaltation, irritabilité, rages et comportements irrationnels, antisociaux définissent l’approche de la folie. Le patient peut soudainement commencer à parier, se lancer dans des dépenses effrénées absurdes, ou imaginer détenir de vastes richesses. Une personne calme devient émotive, une personne soignée, négligée, une timide, agressive. La pathologie est ici souvent diagnostiquée à tort comme une psychose paranoïaque de persécution ou une schizophrénie. » (8). Le même auteur écrit également que « la parésie débute souvent par un épisode dramatique caractérisé par des délires, la folie des grandeurs, l’identification avec des figures religieuses, mythiques ou royales ; et parfois des accès de rage et des actes violents. » Une encyclopédie médicale mentionne les symptômes suivants : « démarche (allure) anormale, cécité, confusion, démence, dépression, maux de tête, incontinence, incapacité à marcher, irritabilité, engourdissement des orteils, pieds ou jambes, faible concentration, crise, torticolis, tremblements, troubles visuels, faiblesse. » (9) D’autres études sont plus évocatrices et établissent un lien direct entre la neurosyphilis et « l’activité créatrice, intellectuelle et philosophique » (10). Les manifestations pathologiques auxquelles nous allons accorder une attention particulière sont, bien entendu, de nature mentale. Plus précisément, nous allons étudier l’influence de la syphilis sur les aptitudes créatrices du cerveau, mais nous ne nous y limiterons pas, car la « Renaissance » a été une époque caractérisée par une grande efflorescence dans nombre de domaines.
La question qui nous occupe est d’abord de déterminer dans quelle mesure la neurosyphilis fut répandue au seizième siècle et ensuite d’établir le rôle qu’elle joua dans le déclenchement des grands bouleversements de cette époque, c’est-à-dire la « Renaissance » et le protestantisme, et, conséquemment, dans la formation de « notre » monde moderne. On ne peut pas répondre à la première question avec certitude, car la neurosyphilis ne fut pas détectée ; nous manquons donc de données. Toutefois, comme des millions d’Européens moururent de la syphilis en quelques décennies et que des centaines de milliers d’autres la contractèrent, mais ne moururent pas, il est raisonnable de présumer qu’un grand nombre d’Européens développa la neurosyphilis. La deuxième question est au cœur de cet essai et sera examinée plus en détail. Nous voudrions dire à nos lecteurs que nous n’affirmons pas que la syphilis détermina toujours les œuvres d’une personne – quelles que fussent ces œuvres. Nous ne tombons pas dans le réductionnisme facile, simpliste. Cependant, nous soutenons que l’importance de l’influence de la syphilis doit être révisée à la hausse. Nous conclurons en disant que nous espérons que notre étude ne sera pas accusée d’être « fantaisiste » ; les maladies graves ont des conséquences sur la santé mentale et le rapport au monde de ceux qui en sont atteints. Bien que le sujet de la syphilis soit peu abordé et même peu connu de la communauté médicale, quelques médecins ont écrit des textes intéressants ; par exemple, l’impressionniste Edouard Manet, quelques années avant sa mort à l’âge de 51 ans, alors qu’il était rongé par la syphilis depuis treize ans, choisit soudainement de peindre des natures mortes et des jolies filles, parfois nues, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, quand il était en bonne santé (11). Toulouse-Lautrec, un autre peintre malheureux, connut un sort similaire. Né en 1864, les ravages que la syphilis avait faits sur sa santé devinrent très visible dès le début des années 1890 ; elle lui avait été transmise par son modèle, devenue sa maîtresse, ainsi que, probablement, par des prostituées, puisqu’il est notoire qu’il passa beaucoup de temps à étudier les bordels pour son art. C’est vers cette époque qu’il peignit une série de tableaux appelés « Elles », dépeignant les divers occupants du quartier rouge d’une manière sympathique et humaine, ce qui choqua la société française.

L’impact de la neurosyphilis sur le monde « profane » à la « Renaissance »

Pour débuter notre enquête, il faut d’abord examiner brièvement les caractéristiques de la « Renaissance » et les comparer au phénomène pathologique induit par la neurosyphilis. Concernant les diverses figures représentatives de cette période, il n’est souvent pas possible, du fait du manque significatif de documents explicites, de déterminer si elles avaient la syphilis. Nous avons estimé que la meilleure méthode pour obtenir certains résultats était d’examiner leurs œuvres, leurs actes et leur comportement général. Il n’est évidemment pas possible de le faire de façon complète dans cette étude, puisque cela nécessiterait l’examen minutieux des biographies de centaines d’hommes de la « Renaissance ». C’est pourquoi elle ne peut être considérée que comme un exposé introductif (12). Nous allons citer quelques extraits supplémentaires du livre de J. Hayden, afin de montrer comment un diagnostic rétrospectif devrait être établi. « Souvent, n’ayant aucune raison de la (la syphilis) suspecter et n’en voyant aucune trace dans les archives littéraires, ils (les biographes) sont simplement passée à côte d’elle. Elle a été quelquefois passée sous silence ou discrètement ignorée par égard pour les membres de la famille toujours en vie. Certains ont trouvée hors de propos d’en parler. D’autres ont employé le mot entre parenthèses, ou dans une note de bas de page, ou tout au plus dans un paragraphe, comme si, au lieu d’être un évènement déterminent et bouleversant pour la personne qui en est atteinte, la syphilis n’était pas plus importante qu’un rhume de cerveau passager. Et beaucoup ont trouvé qu’il serait grossier ou inapproprié d’en faire mention. La réticence à attribuer  une maladie honteuse telle que la syphilis à une grande personne, le danger que l’œuvre soit d’une certaine manière liée à la maladie, une œuvre entachée et dénigrée – tout contribue à éliminer les références à la syphilis. […] Les syphilologues ont laissé des listes de questions à poser aux patients qu’ils suspectaient d’être infectés par la syphiliti et ces questions peuvent être modifiées par le biographe qui fouille rétrospectivement dans les archives littéraires. Premièrement, y eut-il un schéma d’infection pendant l’enfance ? Ce qui’l faudrait chercher ici, ce sont des indications d’un comportement sexuel à haut risque, particulièrement avec des prostituées ; l’aveu d’avoir contracté la syphilis, peut-être écrit avec circonspection à un ami ou un parent proche ; ou un diagnostic d’un médecin, même s’il n’avait été révélé que posthumément. Y eut-il à l’époque possible de l’infection une forte fièvre (typhus, typhoïde, malaria) accompagnée d’un malaise grave ? En tout cas, y eut-il des indications d’un traitement au mercure ou à l’arsénique ou, plus tard, à l’iodure de potassium ? Une vie de souffrances mystérieuses succéda-t-elle soudain à un état de santé relativement bon ? Y eut-il un vœu de chasteté inattendu ? Un retrait social ? Une misanthropie soudaine, un changement de valeurs, l’adoption (ou le reniement) d’une religion ? Ensuite, pendant les décennies suivantes, la personne fut-elle sujette à toutes sortes de maladies qui affectèrent les unes après les autres les différentes parties de son corps et qui purent faire suspecter qu’il développait la syphilis ? Y eut-il des phases au cours desquelles son comportement fut inhabituel et bizarre ? Aux stades ultérieurs, y eut-il des changements de personnalité annonçant la survenue de la neurosyphilis : folie des grandeurs, euphorie, accès de rage, comportement violent ou criminel, dépression extrême ? Ou y eut-il de fortes douleurs mystérieuses, une détresse gastro-intestinale aiguë, ou une démarche bancale annonciatrice d’un tabes dorsalis ? […] On observe souvent le même schéma de révélation, lorsqu’on fait des recherches sur la biographie d’une personne suspectée d’avoir été syphilitique : 1. La garder secrète : Bien que des déclarations soient faites en privé à des amis et des docteurs, la syphilis n’est pas admise publiquement de son vivant. 2. La diagnostiquer : les premières biographies médicales, souvent écrites par des gens qui avaient l’expérience de l’incurabilité de la syphilis, acceptent un diagnostic basé sur l’état mental et physique du sujet et sur les déclarations de ses amis et docteurs. 3. L’ignorer : La possibilité que la personne ait été atteinte de syphilis est ensuite écartée par les biographes ultérieurs, qui, pendant des décennies, ignorent la question de son état de santé général parce qu’ils la considèrent comme offensante u sans intérêt. 4. Passer à côté d’elle: Le dossier est ré-ouvert et un débat littéraire commence. Des spécialistes non qualifiés pour identifier la syphilis et qui ont souvent des idées fausses sur la maladie, ont tendance à examiner et rejeter tour à tour tous les indices sans les replacer dans le contexte plus large d’une vie entière. Le consensus médical bne veut pas entendre parler de la syphilis. »
Comme nous l’avons dit précédemment, la principale caractéristique de la « Renaissance » est une grande effervescence créatrice dans de nombreux domaines. Nous examinerons maintenant tour à tour plusieurs de ceux-ci et en montrerons les conséquences. Même si nous commencerons par le monde des arts, nous ne pourrons pas éviter de faire allusion au passage à d’autres domaines. La « Renaissance » – en particulier à partir du début du seizième siècle – fut caractérisée par une admiration de l’Antiquité classique, qui devint soudainement digne d’attention ; par exemple, la mythologie antique devint respectable et fut considérée à certains égards comme une préfiguration du christianisme. Cette période en vint à être regardée avec envie et un certain nombre d’hommes de la « Renaissance » s’identifièrent à ce qu’ils pensaient être l’Antiquité. Ce ne fut pas tout : il y eut une volonté de recréer l’Antiquité telle qu’on se la représentait. Le résultat fut un mélange confus de thèmes de l’Antiquité gréco-romaine, de thèmes bibliques et d’autres du XVIe siècle. Cette exaltation soudaine de l’Antiquité gréco-romaine, qui, dans l’ensemble, était auparavant considérée comme abominable du fait de la suprématie de la théologie chrétienne, pourrait être attribuée dans une certaine mesure à la neurosyphilis, puisqu’elle peut provoquer une telle exaltation et la « la perte des valeurs éthiques précédemment affirmées ». De plus, l’identification à des figures mythologiques, extraordinaires, légendaires, est typique de la neurosyphilis. Enfin, cette volonté, orientée vers la folie des grandeurs, d’imiter – superficiellement – l’Antiquité, et même de la recréer relève clairement de l’hubris que génère dans une certaine mesure la neurosyphilis.
La « Renaissance » fut également caractérisée par l’« humanisme ». Attardons-nous sur ce mot, qui est récent, puisque nous savons qu’il fut introduit dans la langue française par Pierre de Nolhac en 1886. Premièrement, l’« humanisme », c’est l’émancipation à plusieurs égards. Deuxièmement, il consiste en l’exaltation du « génie humain » et du pouvoir créatif de l’homme. Troisièmement, il implique que tout homme doit faire tout ce qu’il peut pour développer ses propres facultés. L’historien Braudel écrivit que l’« humanisme » fut toujours contre quelque chose ; contre la soumission à Dieu ; contre toute doctrine qui négligerait l’homme ; contre tout système qui réduirait la responsabilité de l’homme ; etc. L’« humanisme » est une revendication perpétuelle ; il est le fruit de l’orgueil, de l’hubris.
Par conséquent, dans le monde des arts de la « Renaissance », l’esthétique joua un grand rôle et les œuvres « profanes » devinrent plus nombreuses. L’ « homme » individuel se fit beaucoup plus présent, que ce soit dans la peinture, la sculpture ou les œuvres littéraires. Les peintres et sculpteurs s’efforcèrent d’atteindre un réalisme « parfait » dans leurs œuvres, ce qui, en d’autres termes, équivalait à recréer la réalité. Ceci explique pourquoi les techniques scientifiques et les calculs mathématiques furent mis au point à cette époque par des peintres, afin d’atteindre la « perfection ». L’invention de toutes ces techniques témoigne d’’une grande activité intellectuelle. Et, comme nous le verrons plus loin, l’homme syphilitique a souvent une grande activité, pour ne pas dire une grande voracité, intellectuelle, puisqu’il veut tout apprendre et savoir et être « universel ». Incidemment, la neurosyphilis, loin d’affaiblir les facultés mentales, est susceptible de les accroître fortement ; un cas peu connu, mais bien documenté, est celui du poète Heinrich Heine, que la neurosyphilis rendit très prolifique (13).
Il est intéressant de se demander si les cathédrales chrétiennes, dont la construction, pour plusieurs d’entre elles, semble avoir en fait débuté à la « Renaissance », peuvent être le produit de l’hubris que nous avons décrite, de cette volonté de recréer ce que l’Antiquité gréco-romaine avait de plus visible, à savoir les grands monuments. Par exemple, le clergé de Beauvais, dans le Nord de la France, fit construire une cathédrale dont la flèche s’élevait à 153 mètres de haut – toutefois, la flèche s’effondra en 1573, quatre années après l’achèvement des travaux.  Les « gargouilles » et les autres sculptures de créatures mi-humaines mi-animales à l’intérieur des cathédrales pourraient être interprétées de la même manière, comme le désir de créer un être nouveau, hybride, imitant ainsi « Dieu » qui, selon la théologie chrétienne, créa les hommes. Cette hypothèse générale est d’autant plus solide que les prêtres et les prélats, loin d’avoir été abstinents, souffraient de la syphilis autant que le reste de la population, si ce n’est plus ; nous connaissons bien l’histoire du jeune César Borgia qui avait été tellement défiguré par la syphilis qu’il devait porte un masque.
Attardons-nous à présent, pour illustrer notre propos, sur Léonard, Raphaël et Michel-Ange, trois « gros bonnets » de la « Renaissance », et aussi « pères » de la modernité en un certain sen. Nous avons choisi ces individus bien connus, parce que nous disposons d’un grand nombre de documents biographiques sur eux ; cependant, par le biais d’une étude de leur individualité, nous souhaitons également fournir une vue générale de l’époque et le lecteur doit considérer que la description que nous ferons de ces artistes peut s’appliquer d’une manière ou d’une autre à des centaines de milliers de gens. Bien sûr, nous encourageons nos lecteurs à mener des enquêtes similaires sur les personnages célèbres et moins célèbres de la « Renaissance ».
En ce qui concerne Léonard, il a été allégué que sa mère aurait pu être une esclave Arabe (14) et il est établi qu’il se livra à une débauche homosexuelle dans sa jeunesse (15). Mais les historiens n’ont jamais été d’accord sur la question de savoir si Léonard était homosexuel ou s’il resta chaste ou non durant sa vie adulte. Freud a écrit un livre intéressant sur Léonard, Eine Kindheitserinnerung des Leonardo da Vinci, dans lequel il soutient que Léonard était homosexuel. Il serait d’une importance capitale que, , comme c’est possible, Léonard ait mené une vie dissolue dans sa jeunesse, avant de pratiquer la chasteté, car un vœu soudain de chasteté est, selon J. Hayden, un fait que les biographes médicaux ne devraient pas hésiter à interpréter comme la conséquence d’une infection syphilitique. Un simple coup d’œil à son autoportrait nous laisse à penser que Léonard devait être syphilitique, ce dont ne doute pas non plus l’universitaire qui a comparé le syphilitique Heinrich Heine à Léonard : « Des yeux injectés de sang, des lèvres violettes, des paupières à moitié ouvertes lui donnaient l’apparence inhumaine d’un da Vinci mystérieux et méconnaissable. » (16) Il convient également de noter que Léonard souffrit d’une paralysie progressive, symptôme typique de la syphilis, durant les dernières années de sa vie,. Ce n’est pas tout. Il y a d’autres éléments d’une nature plus subtile qui indiquent qu’il était syphilitique. Premièrement, l’éclectisme de léonard – il fut, entre autres, peintre, sculpteur, musicien, poète, philosophe, écrivain, scientifique, ingénieur, architecte, inventeur, botaniste et anatomiste – est un signe d’intense activité intellectuelle, qui aurait pu être causée par la neurosyphilis. Deuxièmement, comme beaucoup de syphilitiques, il montra dans son œuvre un intérêt marqué, pour ne pas dire maniaque, pour le sexe, bien que, dans son cas, cet intérêt ait été plus ou moins dissimulé. L’ « homme de Vitruve », qui est maintenant très célèbre et est utilisé par de nombreuses forces « contre-initiatiques », est un bon exemple de cette tendance ; dans ce dessin, qui est censé montrer l’analogie entre l’homme et l’univers, ce sont les parties génitales de l’homme crucifié qui sont au centre. En passant, se pourrait-il que l’homme crucifié soit le dieu chrétien ? Troisièmement, Léonard avait un goût prononcé pour la laideur et l’étrangeté, ce qui est visible dans nombre de ses dessins de corps et de visages bizarres, monstrueux, ainsi que dans au moins deux de ses peintures, Mona Lisa et Saint Jean, dont il es probable qu’ils représentent des androgynes. Ce goût peut bien entendu être mis en corrélation avec la neurosyphilis, puisque cette maladie est susceptible de provoquer non seulement une grave dépression et un état constant d’anxiété, mais également une obsession pour tout ce qui est déséquilibré, « négatif », voire maléfique. Nous avons mentionné le célèbre portrait de Mona Lisa. Nous allons l’analyser, en guise de conclusion. Le portrait de Mona Lisa est connu pour être très énigmatique. Il y a de nombreuses hypothèses sur l’identité réelle de la personne peinte – nous écrivons « personne » parce que, comme nous l’avons dit, il y a des raisons de penser qu’il s’agit d’un être androgyne. L’une des théories les plus répandues est qu’il représente Léonard lui-même ; l’autre, qu’il représente sa mère. La preuve en est que Mona Lisa était celle de ses œuvres qui était la plus chère à Léonard. Il refusa de la remettre à l’homme qui la lui avait commandée. Et les experts médicaux ont conclu que la personne peinte était atteinte de diverses maladies, dont la syphilis (17). Comme Léonard connaissait bien l’anatomie, il n’aurait eu aucun mal à représenter ces symptômes pathologiques. Finalement, nous mentionnerons qu’un groupe de scientifiques a récemment cherché à exhumer les restes supposés de Léonard en France afin d’examiner ses os et de vérifier si un quelconque état pathologique aurait pu causer sa mort (18). Il semble qu’ils pensaient avant tout à la syphilis et à la tuberculose,
Il est généralement admis que Raphaël mourut de la syphilis à l’âge de 37 ans, tandis que son père, par coïncidence, mourut en 1494, l’année où commença l’épidémie (19). Comme la plupart des artistes de son temps et peut-être aussi de ceux d’aujourd’hui, il mena une vie dissolue et eut plusieurs maîtresses : sa fiancée mourut de la même maladie, à peine trois mois après lui. Nous pouvons déterminer l’influence qu’eut la syphilis sur l’œuvre de Raphaël. Premièrement, Raphaël avait la folie des grandeurs, dans le sens où il était extrêmement préoccupé par l’aspect formel de sa peinture et ne ménageait aucun effort pour l’améliorer, à tel point qu’un critique a dit qu’il fut le premier artiste à placer la beauté avant la pensée, mettant fin à l’art médiéval et inaugurant le modernisme (20). Nous savons bien que cette aspiration peut avoir eu d’autres causes ; cependant, comme nous avons montré que la syphilis exerce une influence considérable sur ceux qui sont atteints de cette maladie, il convient de la mentionner. Deuxièmement, comme ce fut le cas pour Manet et Toulouse-Lautrec, un changement marqué se produisit dans sa peinture, dont les thèmes avaient été jusque-là la religion et les têtes couronnées : trois ou quatre ans avant sa mort, alors que la douleur physique et les tourments psychologiques s’intensifiaient probablement, il commença à peindre ses maîtresses soit nues, soit dans une posture lascive (21).
Plus nous observons la vie des hommes de la « Renaissance » qui furent l’objet d’une vénération, plus nous découvrons à quel point ils furent en fait peu recommandables. Michel-Ange est un autre de ces personnages ambigus. IL n’y a qu’a regarder sa physionomie pour le deviner (22). Nous nous contenterons de mentionner qu’il se livra à la  falsification d’antiquités. Il était homosexuel et un de ses « amants » a été identifié ; ce sont des faits que les historiens ont essayé de dissimuler jusqu’à récemment, en affirmant qu’il n’avait pas de vie sexuelle (23). Il se peut donc qu’il ait contracté la syphilis. Nous avons également une lettre d’un proche ami de Michel-Ange dans laquelle il souligne le fait que l’artiste a été « guéri d’une maladie dont peu d’hommes se remettent » (24). Pour nous, cette maladie ne peut être que la syphilis et la « guérison » la disparition de certains symptômes physiques. De plus, le fait que Michel-Ange mourut à un âge avancé et, semble-t-il, sans présenté les symptômes physiques de la syphilis ne contredit pas notre théorie, car la syphilis peut se manifester soit physiquement, soit psychologiquement (25). Et, comme nous le verrons, Michel-Ange présentait les symptômes psychologiques typiques de la syphilis. Premièrement, il s’identifiait à un dieu et se faisait appeler « Il Divino ». Deuxièmement, comme dans le cas de Léonard, il était un esprit éclectique ; il n’était pas seulement peintre, mais aussi sculpteur, architecte et poète. Troisièmement, comme dans le cas de Léonard, il avait un goût prononcé pour l’étrangeté ; ses peintures sont pleines d’êtres bizarres,dont certains ont un visage de femme et un corps musclé d’homme. Quatrièmement, il était asocial et misanthrope, traits de comportement qui, selon J. Hayden, peuvent être causés par la neurosyphilis. Finalement, il avait un intérêt marqué pour la sexualité ; par exemple, les personnages nus de son célèbre Jugement Dernier provoquèrent un scandale et leurs parties génitales durent être recouvertes par des repeints. En ce qui concerne cette œuvre spécifique, un contemporain de Michel-Ange déclara qu’elle convenait aux « bains publics et aux tavernes » et non à une église. Quant à nous, ce qui attire notre attention dans cette peinture est la peur et la souffrance qui y sont partout présentes partout ; il est le produit d’un cerveau rongé par l’angoisse. Cela est d’autant plus vrai que les autorités papales laissèrent carte blanche à Michel-Ange pour peindre cette fresque.
Nous examinerons maintenant d’une façon similaire, synthétique, le monde de la littérature du seizième siècle et du début du dix-septième siècle. Nous aborderons différents genres : la poésie, le théâtre, la philosophie, le roman, etc.
La poésie suivit le même cours que celui qui a été décrit ci-dessus : la sexualité y occupa une place de premier rang ; les sentiments en général, particulièrement la souffrance, devinrent un thème poétique respectable ; les poètes de l’Antiquité furent imités, parfois d’une façon grandiloquente ;de nombreuses formes poétiques nouvelles, ainsi que de nouveaux mots, furent créés ; l’accent fut mis sur la beauté extérieure ; etc. Une fois encore, nous pensons qu’il n’est pas imprudent d’affirmer que la poésie de la « Renaissance » fut dans une large mesure le produit de la neurosyphilis. Pour arriver à cette conclusion, il suffit d’examiner minutieusement la vie de quelques-uns des poètes de cette époque ; en fait, la syphilis fut ce qui les poussa véritablement motrice à s’adonner à la poésie.
Il ne fait aucun doute  – même si de nombreux textes biographiques ne le mentionnent pas – que « le prince des poètes et le poète des princes » français, Pierre de Ronsard, avait la syphilis. Il devint soudainement sourd à la fin de son adolescence, ce qui le poussa à embrasser la « carrière » poétique ; il eut diverses maladies au cours de sa vie, ce qui n’est pas surprenant, puisqu’il semble qu’il était libertin ; sa grande œuvre, « Les Amours », est dédiée à, et mentionne, au moins une dizaine de ses amantes. Ronsard fut avant tout un esprit éclectique et montra une grande activité intellectuelle. Il chercha à imiter les poètes gréco-romains et à les surpasser. Une de ses œuvres grandiloquentes fut La Franciade, poème épique sur l’histoire de France à l’imitation de l’Enéide de Virgile. Cette œuvre est typique de l’hubris de l’époque, car, au XVIe siècle, il n’y avait tout simplement aucune raison de rédiger un tel poème épique ; aucun Auguste n’avait restauré au moins dans une certaine mesure l’ancienne grandeur de la France. Il est également intéressant de constater que Ronsard et ses collègues du groupe « La Pléiade » se donnèrent la tâche gigantesque de créer une nouvelle langue française, qui devait être plus raffinée que la langue « barbare » du quinzième siècle. Il reste à étudier comment leur travail de modification de la langue influença la formation des idées des masses.
Un collègue de Ronsard, Joachim du Bellay, l’ « Ovide Français », avait également la syphilis, peut-être comme son père. Il développa aussi plusieurs pathologies au cours de sa vie, qui fut courte ; dévoré par la syphilis bien plus rapidement que Ronsard, il mourut à l’âge de 37 ans. Son œuvre est remplie de récits et de lamentations sur ses souffrances et sa mauvaise fortune, ainsi que d’histoires d’amour. Mais ces histoires traitent-elles réellement d’amour ? Quand les écrivains de la « Renaissance » parlent d’amour en employant des termes comme « brûlant », « feu », « contagion », « maladie » et « infection », il se peut qu’ils parlent de leur propre expérience de la syphilis et non pas tellement d’amour non partagé. Comme bien des hommes de la « Renaissance », il s’éprit de l’image qu’il avait de l’Antiquité gréco-romaine ; à la suite de son séjour à Rome, il écrivit dans quelques poèmes à quel point il était profondément déçu que la Rome du seizième siècle n’eût rien à voir avec ce qu’il pensait qu’elle était.
Bien qu’il n’écrivît pas seulement de la poésie, leur plus célèbre homologue anglais fut Shakespeare, le « fondateur de la langue anglaise », dont on peut difficilement douter qu’il fût syphilitique – si toutefois il exista réellement et fut l’auteur de tous les textes qui lui ont été attribués : en effet, beaucoup de critiques ont mis en doute l’existence même de Shakespeare, tandis que d’autres ont défendu diverses hypothèses originales à son sujet (par exemple, Martin Lings a affirmé que Shakespeare était un initié soufi) (26) ; comme cela n’est pas le thème de notre étude, nous considérerons que Shakespeare fut tel qu’il est décrit par l’histoire officielle. Notre tâche est facilité par le fait que la syphilis probable de Shakespeare et son influence sur son œuvre ont déjà été étudiées en 2005 dans un travail universitaire (27). Nous ajouterons simplement que la maladie de Shakespeare peut avoir eu des influences d’un autre ordre, plus subtiles, sur son œuvre ; n’ayant pas une connaissance complète de cette oeuvre, nous nous garderons d’en dire davantage à ce sujet.
Nous citerons maintenant le résumé de l’étude susmentionnée : « L’intérêt obsessionnel de Shakespeare pour la syphilis, sa connaissance scientifiquement exacte de ses manifestations, les derniers poèmes des sonnets, les rumeurs qui circulaient sur son compte à l’époque, tout suggère qu’il était infecté par « la maladie infinie ». L’impact psychologique de la maladie vénérienne peut expliquer que la misogynie et le dégoût du sexe soient si fréquents dans les écrits de la période tragique de Shakespeare. Cet article examine la possibilité que la syphilis de Shakespeare fût traitée avec succès et avance les nouvelles hypothèses suivantes : La diminution du nombre des productions artistiques de Shakespeare à la fin de la vie, ses tremblements, son retrait social et son alopécie furent dus à l’empoisonnement au mercure qui lui avait été prescrit pour traiter sa syphilis. Il aurait aussi pu être atteint’d’anasarque, puisque la néphropathie membraneuse est liée à l’absorption de mercure. Cette mésaventure médicale aurait pu mettre fin prématurément à la carrière du plus grand écrivain de la langue anglaise. » Un autre passage intéressant de cette étude est le suivant : « Fabricius conclut que  « l’image de William Shakespeare est clairement celle d’un bohémien et d’un libertin, personnage-clé d’une jet set aristocratique dont la spécialité est de faire la cour à de belles femmes » et sous-entend que Shakespeare avait une maladie vénérienne. Toutefois, c’est de Shakespeare lui-même que nous tenons la meilleure preuve qu’il avait une maladie transmissible sexuellement : il nous le dit dans les sonnets et « les confrères de Shakespeare Robert Greene, Thomas Nashe et George Peele moururent tous jeunes, apparemment d’une syphilis contractée dans les bordels de Londres. Y a-t-il des preuves que le propre mode de vie de Shakespeare l’exposait à contracter la syphilis ? » L’auteur de l’étude a reçu des critiques pour avoir interprété dans une certaine mesure la vie de Shakespeare en fonction de la syphilis. Les reproches qui lui sont généralement été faits sont de ne pas avoir de « preuves insuffisantes » et d’ « extrapoler ». Toutefois, nous sommes obligé d’extrapoler dans une certaine mesure, étant donné que les données purement médicales sont souvent insuffisantes. Cette critique montre en fait qu’une analyse honnête du rôle très important de la syphilis équivaut à du révisionnisme ; ainsi, un universitaire de l’ « Établissement » n’est pas libre de dire que la « Renaissance » fut dans une certaine mesure le résultat d’une maladie.
Il est maintenant temps de se poser la question, critiquée, ignorée ou minimisée par la plupart des universitaires, de savoir si François Rabelais avait la syphilis. Ces derniers, cependant, ont loué Rabelais comme un des plus grands écrivains et créateurs de la littérature européenne moderne. Autant que nous sachions, rien ne preuve avec certitude que Rabelais était syphilitique. Toutefois, en dehors du fait qu’il était probablement homosexuel (28), son existence en dit long. Il devint soudainement très intéressé par la médecine, tellement qu’il quitta le monastère pour étudier la médecine. Deux ans plus tard, il devint docteur en médecine et, en 1532, choisit de travailler dans un hôpital public à Lyon, afin de prendre soin des syphilitiques ; un tel choix de carrière est d’autant plus étrange que, vu ses réalisations avérées et ses relations connues, il aurait pu faire une belle carrière monastique, entre autres possibilités. Ce n’est pas tout. Le fait même qu’il commença à écrire des livres semble avoir été causé par la syphilis (29). En effet, ce que la plupart des universitaires ont oublié de dire à propos des livres de Rabelais est que la syphilis et les syphilitiques y sont omniprésents (29). Ce n’est pas le lieu de faire une analyse brute de son oeuvre. Nous dirons seulement que Rabelais dédie ses livres aux syphilitiques, qu’il appelle « mes amours » et parle d’eux dans de nombreux passages, principalement pour les décrire, eux et leur triste sort. De surcroît, il écrivit ses livres spécialement pour eux, afin que leur lecture les soulage ; cette pratique n’était en fait pas si rare à cette époque ; par exemple, les femmes enceintes étaient habituées à « faire siennes » la Vie de Sainte Marguerite. En dehors de cet aspect médical des livres de Rabelais, deux éléments sont dignes d’être soulignés ici. Premièrement, le monde que Rabelais construisit est particulièrement bizarre et on peut se demander s’il n’est pas le produit de sa maladie. Deuxièmement, Rabelais, fervent chrétien et moine défroqué, attaque âprement le christianisme dans ses livres, ce qui montre clairement qu’il avait changé de valeurs. Et, selon Hayden, rejeter une religion peut être le résultat de la neurosyphilis. Pour conclure, Rabelais, ce « grand écrivain et créateur de la littérature européenne moderne », aurait-il écrit des livres, s’il n’avait pas contracté la syphilis ? Il  est probable que non. Et ceux qui lisent aujourd’hui Rabelais ne savent pas qu’ils lisent de la littérature médicale.
Rabelais écrivit à Érasme, le « prince des humanistes », – qui popularisa le terme « syphilis » – qu’il se considérait comme son « fils spirituel », ce qui n’est pas surprenant, étant donné leurs nombreuses similarités. Érasme eut un grand nombre de maîtresses et, par conséquent, contracta la syphilis, comme nous l’avons déjà signalé. Toutefois, nous n’examinerons pas sa vie en détail. Nous dirons seulement qu’il est hautement probable que la neurosyphilis eut une influence sur son existence : moine défroqué, il montra une grande activité intellectuelle – ainsi qu’une grande vanité et une grande autosatisfaction, causées par la maladie – qu’il mit au service de ses attaques contre l’Église ; il devint le meneur d’un mouvement réactionnaire ; il pensait que faire revivre les lettres signifiait faire revivre la Grèce antique ; il était obsédé par le salut des âmes ; s’opposait à la scolastique de son temps, qui était plus préoccupée par les spéculations « métaphysiques », etc.
L’examen que nous avons entrepris de la vie de certains des individus qui ont façonné le monde des arts et de la philosophie à la « Renaissance » pourrait être étendu à la vie de nombreuses autres figures de cette époque. Nous ne le terminerons pas sans en avoir évoquer Montesquieu et Machiavel. Montesquieu fait allusion à sa syphilis dans des écrits qui ressemblent à des divagations (30). Machiavel ressentit le besoin de nous laisser le récit d’un de ses nombreux coïts avec une prostituée : « Son travail accompli, César descendit dans la rue. Machiavel, son contemporain, un homme à l’esprit aussi inébranlable que sa politique, a laissé une description effrayante des relations charnelles qu’il eut avec une prostituée sur laquelle il vomit, tellement elle était hideuse, dès qu’il s’aperçut, à la lueur d’une bougie, qu’il s’agissait en fait d’une vieille femme édentée et chauve. » (31) Machiavel tint également à nous raconter comment il passait ses soirées et comment il écrivit « Le Prince » : « Le soir venu, je retourne chez moi, et j’entre dans mon cabinet, je me dépouille, sur la porte, de ces habits de paysan, couverts de poussière et de boue, je me revêts d’habits de cour, ou de mon costume, et, habillé décemment, je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l’antiquité ; reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule est faite pour moi, et pour laquelle je suis né. Je ne crains pas de m’entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté ; et pendant quatre heures j’échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m’épouvanter ; je me transporte en eux tout entier. Et comme Dante a dit : Il n’y a point de science si l’on ne retient ce qu’on a entendu, j’ai noté tout ce qui dans leurs conversations, m’a paru de quelque importance, j’en ai composé un opuscule de Principatibus, dans lequel j’aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l’essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd […] » Les universitaires et les biographes considèrent tous que ce passage est métaphorique. Toutefois, il se pourrait qu’il ait aussi un sens littéral, étant donné les troubles mentaux pathologiques dont Machiavel souffrit probablement. Nous savons aussi que Machiavel s’identifiait fortement à Polybe, tandis qu’Érasme choisit l’auteur latin [N.d.T : syrien] Lucien, comme le firent Rabelais et Bonaventure des Périers. Se peut-il que Machiavel ait considéré Polybe comme son démon personnel, dans le sens que Socrate donnait à ce mot ? De plus, il conviendrait de déterminer dans quelle mesure les humanistes altérèrent et falsifièrent les écrits des auteurs antiques, afin de les rendre compatibles avec leurs propres vues.
Nous avons choisi de ne pas examiner la vie des divers rois européens de la « Renaissance » qui furent des cas pathologiques, même si leurs actions purent avoir été fortement influencées par la syphilis. Ce choix s’explique par le simple fait que les actions de ces souverains n’ont pas eu une influence aussi durable que celle des « philosophes » et des « artistes » qui ont fortement contribué à façonner la forma mentis des générations futures. D’où notre décision de ne prendre en considération que des personnages du monde des idées.

L’impact de la neurosyphilis sur le monde du « sacré » pendant la « Renaissance »

Comme nous l’avons laissé entendre plus haut, nous croyons que la neurosyphilis joua un rôle dans la création ce qui en vint à être appelé protestantisme, qui, après tout, ne fut qu’une autre forme d’ « humanisme ». Il est probable que le fondateur du protestantisme, Luther, était syphilitique, même si, encore une fois, rien ne le prouve avec certitude. Plusieurs biographes de Luther, tels que Denifle, Grisar et O’Hare (32), ont affirmé qu’il était syphilitique, alors que d’autres ont soutenu le contraire. La vie de Luther doit être analysée attentivement, étant donné le caractère tendancieux des écrits, catholiques ou protestants, qui traitent de lui. Toutefois, ils semblent confirmer qu’il était bien atteint de syphilis. O’Hare a écrit ce qui suit : « De son propre aveu, Luther n’avait aucun scrupule à boire énormément pour repousser les tentations et chasser la mélancolie et, s’il est possible que ses ennemis soient aller trop loin en l’accusant d’immoralité grave, il n’en demeure pas moins que certains de ses comportements ne peuvent être ni ignorés ou excusés à cet égard. Ses propos immondes, ses débordements d’obscénités, sa sensualité bouillonnante étaient connus de tous et il n’est pas étonnant que ses contemporains aient pensé que ces défauts ne pouvaient être expliqués et partiellement justifiés que par l’atteinte d’une maladie sexuelle qui aurait été aggravée par une vie de débauche. Dans l’ « Analecta Lutherana » de Theodore Kolde se trouve une lettre médicale de Wolfgang Rychardus à Johann Magenbuch, le médecin de Luther, datée du 2 juin 1523 et conservée à la bibliothèque de la ville d’Hambourg, dont le contenu porte à se demander si Luther ne souffrit pas pendant une certaine période de la syphilis, au moins d’une forme bénigne. » (33)
Il y a plus. Nombre d’actes et de décisions de Luther, que les historiens n’ont pas expliqués de façon satisfaisante, auraient pu être la conséquence directe de la syphilis. Nous ne nous attarderons pas sur les symptômes typiques de la neurosyphilis qu’il montra toute sa vie à partir de l’âge adulte : mélancolie, désespoir, dépression, cyclothymie. Globalement, il était d’une nature violente, despotique et anarchique. Il avait une fierté titanesque, mais était aussi un travailleur infatigable, un écrivain énergique et un grand orateur.
Le premier élément de la vie de Luther que nous examinerons est sa qualité de moine. Absolument rien ne le prédisposait à devenir moine, car, selon la volonté de son père, il aurait dû travailler dans le domaine du droit. Les dispositions comportementales de Luther n’étaient certainement pas celles qui sont attendues d’un moine, comme ses amis, lors de l’inhabituel souper d’« adieu au monde » qu’il donna, le lui firent remarquer, pour essayer de le faire revenir sur sa décision subite d’entrer au monastère. Toutefois, rien ne put le dissuader de devenir moine à l’âge de 22 ans (34). Deux raisons sont habituellement données pour expliquer cette décision – la première est qu’il fut progressivement attiré par la théologie en étudiant la philosophie ; la seconde est qu’il vit un appel divin à la vie monastique dans la foudre qui frappa un jour près de lui lors d’un orage – mais elles manquent de fondement historique. Luther expliqua lui-même plus tard dans une de ses lettres la raison pour laquelle il avait fait ses vœux monastiques : « … assiégé par l’épouvante d’une mort subite, j’émis un vœu contraint et forcé. » Nous suggérons que cette peur de la mort qui le poussa à se faire moine pour chercher refuge dans l’Église et éventuellement le salut fut due à la syphilis qu’il avait contractée quelques mois ou années auparavant.
Le deuxième élément que nous souhaitons examiner est la perception que Luther avait de lui-même et de l’homme en général, qui influa évidemment durablement sur le protestantisme par la suite. Luther admit lui-même qu’il fut entraîné dans la carrière religieuse par le désespoir (« j’entrai au monastère et renonçai au monde parce que je désespérai de moi-même tout le temps. »).  Il ne voyait en lui que péché et dans le dieu chrétien colère et revanche. Il créa ses propres méthodes de mortification, qui étaient très dures, car, étant original, opiniâtre et têtu, il négligeait les remèdes courants qui étaient promus dans les monastères. Finalement, alors que la maladie évoluait sur le plan mental, il développa ses propres conceptions religieuses – basées dans une grande mesure sur la question du « salut » – qui reflétèrent nécessairement l’opinion qu’il avait de lui-même. Il jugea que la nature de l’homme était fondamentalement corrompue ; il écrivit ce qui suit : « Enfant conçu dans les larmes et la corruption, qui, dans le sein de sa mère quand il n’est encore que fœtus, est déjà péché ; boue immonde qui, avant d’être changé en vase humain, commet l’iniquité, et est acquise à la damnation. A mesure qu’il grandit, l’élément de corruption qu’il apporta en naissant croît et se développe et porte ses fruits. Il dit au péché : « Vous êtes mon père », et chaque acte qu’il produit est un crime ; aux vers : « Vous êtes mes frères », et il rampe comme eux dans la fange et la pourriture… C’est un mauvais arbre qui ne saurait produire de bons fruits… du fumier, qui ne peut exhaler que des odeurs empoisonnées. » Un tel point de vue ne peut avoir résulté que d’un état profondément pathologique. Par conséquent, « toute action, quelle qu’elle soit, même si elle est dirigée vers le bien, étant une émanation de notre nature corrompue, n’est, aux yeux de Dieu, ni plus ni moins qu’un péché mortel : par conséquent nos actions n’ont pas d’influence sur notre salut ; nous sommes sauvés par la foi seule, sans les bonnes œuvres. » La prédestination – la détermination préalable du destin individuel de chaque personne – est l’étape suivante. Pour résumer, nous suggérons que la conception pessimiste et passive que Luther avait de l’homme fut la conséquence de son état syphilitique.
Le dernier point que nous examinerons est la rébellion de Luther contre l’ordre établi, qui fut le point de départ de ce qui en vint à être appelé « protestantisme ». Il est d’abord nécessaire de rappeler que Luther créa ses propres conceptions religieuses parce qu’il considérait les conceptions chrétiennes comme inefficaces et incapables de le « sauver ». Il en vint finalement à mépriser une grande partie de la théologie chrétienne, particulièrement sa doctrine du salut. Il décida de le rendre public en 1517, alors qu’il était moine depuis douze ans. A notre avis, ce n’est pas par hasard que Luther s’en prit en premier aux indulgences, qui étaient vendues en Allemagne par un commissaire du pape. En effet, les indulgences étaient étroitement liées à l’obsession de Luther – le salut. Nous pensons également que le « protestantisme » fit des progrès, non seulement parce qu’une grande partie des gens en avait assez des abus de l’Église  mais aussi parce qu’à cette époque la syphilis frappait de plein fouet toutes les couches du peuple. Luther permit d’une certaine manière à la maladie de se propager plus rapidement, en insistant sur l’importance de la seule foi – « sans les bonnes œuvres » (35). En bref, le « protestantisme » permit au plaisir de prendre une plus grande place, ce qui est probablement une des raisons pour lesquelles le sexe a joué historiquement un plus grand rôle chez certains peuples anglo-saxons, c’est-à-dire les Anglais et les Américains, qu’il y ait été réprimé – par exemple, dans le puritanisme –  ou encouragé – par exemple, dans la « culture » américaine moderne.

La syphilis pendant les siècles suivants

Les ravages causés par la syphilis continuèrent évidemment pendant les siècles suivants, mais ne seront pas examinés dans cette étude. Nous nous bornerons à dire que la neurosyphilis a joué un rôle dans certains courants et évènements décisifs. La « Révolution française » – ainsi que d’autres courants révolutionnaires de longue durée – en est un exemple frappant (36). L’ensemble du mouvement romantique – ainsi que d’autres phénomènes culturels, tel que le développement de la « musique classique » – en est un autre. Pour terminer, nous voudrions rappeler que l’Histoire n’est façonnée que par quelques individualités dont la santé mentale est d’une importance capitale, puisqu’elle influe sur leurs actions et donc sur le cours de l’Histoire. Et, cependant, c’est précisément la raison pour laquelle il faut rester prudent, lorsque l’on diagnostique un personnage historique comme syphilitique ; il n’est pas rare qu’un tel diagnostic serve de prétexte pour vendre des livres. Un exemple notable est celui d’Adolf Hitler, dont plusieurs historiens ont affirmé sans l’ombre d’une preuve qu’il était atteint de syphilis : « Morell (le médecin d’Hitler) le soumettait régulièrement aux tests de dépistage de la syphilis de Wassermann et de Meinecke et ils furent négatifs en 1940. Il n’y a pas la moindre allusion à la syphilis dans le journal de Morell ou dans ses notes médicales sur l’homme qui fut son patient de 1937 à 1945 » (37).

La peste et la syphilis au berceau de la modernité : une interprétation médicale de l’Histoire, 2013, traduit de l’anglais par J. B.

(*) Jean-Marc Vivenza, Renaissance. In Le dictionnaire de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2007.
(1) Voir Marie Louis Victor Galippe, Victor Galippe et Henri Bouchot, L’hérédité des stigmates de dégénérescence et les familles souveraines, Masson, Paris, 1905 et Auguste Brachet, Louis XI et ses ascendants : une vie humaine étudiée à travers six siècles d’hérédité, 852-1438, Paris, 1903. Le premier est consultable à l’adresse : http://archive.org/details/lhrditdesstigma00boucgoog ; le second, à l’adresse : http://archive.org/details/pathologiemental00brac, consultés le 20 mars 2014. Toutefois, ils contiennent quelques erreurs inévitables ; par exemple, le prognathisme bien connu de la famille Habsbourg ne doit pas être considéré comme la conséquence d’une maladie ou d’une « consanguinité », mais du mélange racial avec des éléments non-européens.
(2) « Le Moyen-Âge a été une époque très belliqueuse : cependant le grand accroissement de la richesse et de la population jusqu’à la veille de la guerre de Cent ans montre que les pertes étaient promptement et amplement réparées. Certes l’état des choses n’était pas parfait, mais jamais, même sous la paix romaine, le pays n’avait connu une pareille prospérité et de si rapides progrès. L’émigration était faible, l’immigration purement individuelle et presque négligeable. L’institution du servage limitait beaucoup les déplacements intérieurs de population. Il ne semble pas y avoir jamais eu un temps où la population ait été plus stable. C’est cependant à cette époque que commence la plus remarquable transformation que l’on connaisse. L’élément brachycéphale qui, pour des raisons inconnues, commence à se multiplier dans des proportions si grandes, est notre Alpinus contemporain » (George Vacher de Lapouge, Race et milieu social : Essais D’anthroposociologie, M. Rivière, Paris, 1909).
(3) Adrien Philippe, Histoire de la peste noire (1346-1350) d’après des documents inédits, Paris, 1853.
(4) Ibid.
(5) History of syphilis. In Wikipedia, 26 février 2016. https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_syphilis.
(6) Il est bien clair pour nous que d’autres facteurs, non pathologiques, sont à l’origine de la « Renaissance » ; nous n’affirmons pas que la syphilis a été l’unique facteur déclencheur de la « Renaissance ».
(7) Deborah Hayden, Pox: Genius, Madness, and the Mysteries of Syphilis, Basic Books, New York, 2003.
(8) Ibid.
(9) Public Heath, 15 septembre 2010.  http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmedhealth/PMH0001722, consulté le 15 février 2014.
(10) Voir, par exemple, Robert Kaplan, Sex Syphilis Psychiatr, consultable à à l’adresse : http://www.academia.edu/1362620/Sex_Syphilis_Psychiatry_part_1, consulté le 15 février 2014.
(11) La syphilis d’Edouard Manet (1832-1883), http://peintresetsante.blogspot.fr/2012/08/la-syphilis-dedouard-manet-1832-1883.html
(12) Deborah Hayden, dans son livre, propose une méthode pour déterminer si un personnage célèbre du passé avait la syphilis ; cependant, les personnages célèbres du dix-neuvième siècle qu’elle passe en revue sont pour la plupart des personnalités sur lesquels nous possédons de nombreux documents biographiques détaillés.
(13) Macdonald Critchley,Four Illustrious Neuroleptics, Proc R Soc Med, 6, 1968, consultable à l’adresse:  http://europepmc.org/articles/PMC1815551/pdf/procrsmed00307-0057.pdf, consulté le 15 février 2014.
(14) « Da Vinci’s mother was a slave, Italian study claims », 12 avril 2008. http://www.guardian.co.uk/artanddesign/2008/apr/12/art.italy.
(15) Leonardo Da Vinci, In Wikipedia, 24 février 2016, http://en.wikipedia.org/wiki/Leonardo_da_Vinci’s_personal_life#Leonardo.27s_sexuality.
(16) Macdonald Critchley, ibid.
(17) « Le mystère du sourire de la Joconde enfin éclairci La santé de Mona Lisa ». http://www.scientistsofamerica.com/?texte=26.
(18) « Les restes de Léonard de Vinci exhumés ?, » 17 février 2010. http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article2430.
(19) Il semble que le libertinage était encore plus répandu en Italie qu’en France, particulièrement parmi les nantis et les « artistes », aux XVe et XVIe siècles.
(20) John Ruskin, Complete Works, Pre-Raphaelism, Wiley, 1851.
(21) Le geste sexuel est la main gauche sur le cœur ou la poitrine. Ce geste pourrait être également le signe d’une pathologie.
(22) http://en.wikipedia.org/wiki/File:Michelangelo-Buonarroti1.jpg.
(23) Ils ne furent pas les seuls ; au XVIIe siècle, un descendant de Michel-Ange falsifia sa poésie, qui exaltait l’érotisme homosexuel.
(24) Ross King, Michelangelo and Pope’s Ceiling, Penguin Books, 2003, p. 185.
(25) Le peintre Titien (1488-1576) connut un sort similaire ; il avait la syphilis, mais mourut vieux. D’après le témoignage de quelqu’un qui se rendait souvent à’son atelier, nous savons qu’il était épuisé par ses coucheries avec ses modèles et que ce fut peut-être pour se payer une cure qu’il peignit le portrait de Girolamo Fracastoro, le docteur qui inventa le nom de syphilis dans son poème de 1530.
(26) http://archive.frontpagemag.com/readArticle.aspx?ARTID=10805.
(27) J.R. Ross, « Shakespeare’s Chancre: Did the Bard Have Syphilis? », Clinical Infectious Disease, 40, 2005, consultable à l’adresse : http://cid.oxfordjournals.org/content/40/3/399.long, consulté le 20 mars 2016.
(28) Carla Freccero, « Queer Rabelais? », consultable à l’adresse : http://www.academia.edu/3647301/Queer_Rabelais, consulté le 15 février 2014
(29) Lesa B. Randall, Representations of syphilis in sixteenth-century French literature, University of Arizona, 1999.
(30) Robert D. Cottrell (éd.), Montaigne Studies – An Interdisciplinary Forum, vol. 3, Ohio State University, 1991, p. 11.
(31) « Syphilis, sex and fear: How the French disease conquered the world ».  http://www.theguardian.com/books/2013/may/17/syphilis-sex-fear-borgias.
(32) « Martin Luther’s Syphilis vs. the Syphilis of Pope Julius ». http://beggarsallreformation.blogspot.com/2011/07/martin-luthers-syphilis-vs-syphilis-of.html.
(33) Patrick F. O’Hare, The Facts about Luther, Frederick Pustet & co., New York et Cincinnati, 1916.
L’historien Grisar affirme ce qui suit :« Le nouveau document fourni par Théodore Kolde dans son « Analecta Lutherana » est une lettre médicale de Wolfgang Rychardus à Johann Magenbuch datée du 11 juin 1523 et puisée aux archives de la bibliothèque de Hambourg, dont le contenu porte à se demander si Luther ne souffrit pas de syphilis, du moins d’une forme bénigne de cette maladie, pendant un certain temps. La lettre fut écrite dans les circonstances suivantes : Luther se remettait d’un accès d’une maladie qu’il croyait avoir contractée en prenant un bain. Melanchthon nous apprend que cette indisposition fut accompagnée d’une forte fièvre. Le 24 mai, cependant, le patient fut capable de dire qu’il allait mieux, mais qu’il « était surchargé de travaux distrayants ». A l’époque, un certain Apriolus, franciscain défroqué et disciple zélé de Luther (son véritable nom était Johann Eberlin), séjournait chez Luther à Wittenburg. Il fit parvenir des informations détaillées sur la maladie de Luther à un médecin qui était un de ses intimes, Wolfgang Rychardus, à Ulm. Rychardus était aussi un grand admirateur du professeur de Wittenberg et aussi, semble-t-il, un ami dévoué de Melanchthon. Par suite des informations que lui avait fournies Apriolus, il écrivit la lettre médicale dont il est question à Johann Magenbuch, alors étudiant de médecine à l’université de Wittenberg. Johann Magenbuch faisait partie du cercle des réformateurs de Wittenberg, avait aidé Melanchthon pour les termes médicaux de son lexique grec et était devenu ensuite le médecin de Luther. Ce fut Magenbuch qui avait mit Rychardus en contact avec Luther et tous deux avaient déjà échangé des lettres à son sujet. Rychardus resta longtemps l’ami de Luther.
Rychardus écrivit au médecin traitant de Luther qu’il avait entendu parler de la maladie du nouvel « Elias » (Luther) et qu’il se réjouissait d’apprendre qu’il était en convalescence. Il était évident que Dieu le préservait. Par compassion, Apriolus [dans une lettre qui nous ne possédons pas] lui avait donné des informations sur la maladie et l’insomnie de Luther. Il insista sur le fait qu’il ne suffisait pas que Luther dorme une nuit sur deux, même si, bien sûr, ses efforts intellectuels expliquaient son insomnie. Médecin attentif, il recommanda à son ami Magenbuch de donner au patient un certain somnifère, qu’il décrit et qui devait être connu de Magenbuch (« qui medicum agis ». « Mais si…, dit-il, les douleurs de la maladie française perturbent son sommeil », elles doivent être soulagées au moyen d’un certain pansement, dont il énumère tous les composants mystérieux, tels que le vin et le mercure (« vinum sublimatum ») ; il lui permettrait de trouver le sommeil qui était absolument essentiel au rétablissement de sa santé. « Pour l’amour de Dieu, prenez bien soin de Luther », adjure-il Apriolus, son informateur, avant de le saluer.
Cette lettre a bien sûr été interprétée différemment par les amis et par les ennemis de Luther. Il aurait pu suffire de détailler les circonstances et le contenu de la lettre, si les objections quelque peu violentes soulevées contre la thèse selon laquelle, en raison de l’information qui lui avait été donnée par Apriolus, Rychardus croyait que Luther souffrait de la maladie française, ne rendaient nécessaires des remarques complémentaires. On a dit que Luther n’était pas du tout malade à l’époque où Rychardus écrivit sa lettre, mais qu’il avait recouvré la santé depuis longtemps. Il est vrai qu’en juin 1523, sa vie n’était plus en danger, puisque Giengerius, de retour de la foire de Leipzig, avait dit à Rychardus qu’Elias s’était rétabli (« convaluisse Helium ») ; mais c’est alors que son ami Apriolus fit parvenir à Rychardus les informations inquiétantes susmentionnées (« multa de valetudine adscripsit ») qui le conduisirent à écrire sa lettre, qui reprend la lettre de son informateur. Par conséquent, le fait que Luther allait dans l’ensemble bien mieux n’a à vrai dire d’aucune importance.
On a aussi allégué « qu’il est possible que Rychardus parle d’une manière générale, sans aucune référence à Luther. » Selon cette opinion, voici ce que voulait dire le médecin : « Luther doit trouver le sommeil au moyen du remède qui vous est bien connu [et qu’il décrit], mais si, à cause de celui-ci (« cum hoc »), les douleurs de la maladie française perturbent le sommeil, elles doivent être atténuées par un pansement », etc. Il est plus qu’évident qu’une telle explication est insoutenable.
Il faut toutefois concéder que la lettre de Rychardus est le seul document relatif à Luther qui fasse allusion à la syphilis. La « molestice » que certains ont assimilée à la syphilis, a en réalité un sens tout à fait différent, qui ressort clairement du contexte.
(34) Luther n’initia la « Réforme » qu’en 1517, alors qu’il était moine depuis plus de douze ans – il ne faut pas l’oublier.
(35) Luther s’assura la protection des classes supérieures, en favorisant leur concupiscence ; par exemple, il couvrait la bigamie de Philippe Ier de Hesse, en lui accordant une dispense.
(36) De nouveaux degrés de pure atrocité furent atteints pendant la « Révolution française », lorsque, par exemple, des « bouchers » se mirent à  découper et à vendre de la « viande d’aristocrate ». Dans quelle mesure de tels actes furent-ils la conséquence de conditions pathologiques ?
(37) « Was syphilis the demon that drove Hitler mad? », 12 mars 2003. http://www.fpp.co.uk/Hitler/docs/medical/Syphilis3.html.

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